Vacarme 57 / cahier

retour sur enquête : ethnographie d’une ville ouvrière, Elbeuf 1980-2010

première partie

par Jean-François Laé & Numa Murard

Pourquoi écrire encore sur les pauvres d’aujourd’hui ? N’a-t-on pas déjà tout dit sur la décomposition produite par le chômage et ses conséquences sur les modes de vie ? À première vue, l’histoire serait écrite. Ne subsisteraient que des faits divers sordides pour occuper la Une.

Mais qui donc peut dire quelque chose de certain ? Car lorsqu’on enquête, ce n’est jamais comme on croit que ça va être, et une fois qu’on a enquêté, ce n’est jamais comme on croyait que ça allait être. Tant qu’on ne s’est pas approché de l’expérience, qu’on n’a pas pris le risque de se parler et de se lier, on n’y voit goutte. Il n’est donc pas question de renoncer à comprendre en faisant croire qu’on a déjà compris, encore moins de céder à la nostalgie des trente années soi-disant glorieuses.

Trente ans après avoir conduit une enquête ethnographique à Elbeuf en Seine-Maritime, les sociologues Jean-François Laé et Numa Murard sont retournés à la rencontre des anciens habitants. Mais la cité d’alors a été détruite. Il n’y a plus de traces. Munis d’une seule photographie de l’époque, ils ont arpenté les quartiers populaires de la ville, suivi les traces du passé, recueilli des paroles de ceux qui étaient leurs pilotes, leurs informateurs. Avec une question banale : « comment vous êtes-vous sorti de ce relogement en 1984, qu’est-ce qui s’est passé depuis ? » Extraits de leur journal de terrain.

Nous avions déjà mené une enquête ethnographique entre 1980 et 1984 dans la ville d’Elbeuf qui comptait environ 20 000 habitants. Cette ville ouvrière, baptisée «  la ville aux cent cheminées  », au temps de la prospérité du textile, se situe à l’extrémité d’une vallée industrielle qui couvre jusqu’à Rouen les deux côtés des méandres de la Seine, vallée où des centaines de milliers d’ouvriers se sont succédé sur une dizaine de générations, pas seulement dans le textile (Blin et Blin), mais aussi dans la chimie (Kuhlman, La Grande Paroisse), la pétrochimie (Shell), la métallurgie, la mécanique, l’automobile (Renault), la papeterie (La Chapelle d’Arblay).

Au début de l’enquête en 1980, déjà les cheminées s’éteignaient une à une. Des ruines nouvelles venaient s’ajouter aux anciennes, dans un processus de paupérisation que les tentatives de rénovations urbaines s’efforçaient de suivre sans être en mesure de les enrayer. C’est que derrière le bâti, une désindustrialisation de grande ampleur et de longue durée tirait à la baisse la valeur du travail manuel, de la force physique, de la sueur, en quoi consistait la seule ressource de toute une frange de la classe ouvrière et des classes populaires. À cette époque déjà, les salaires ne représentaient plus qu’un tiers des ressources de la cité. Il nous faudra plusieurs années avant de réaliser le désastre qui pourtant était sous nos yeux. C’est le point aveugle de toute enquête sur le présent.

En 1987, la cité ferme bruyamment. Nous l’apprenons par la presse. Leurs habitants sont relogés dans le parc HLM qui se dégrade ou dans le secteur privé surveillé par les aides municipales, les plus récalcitrants et les plus endettés sont abandonnés aux mains des propriétaires sans scrupule qui louent des logements sans chauffage et insalubre.

En 2007, trente ans après, nous reçûmes le couriel suivant. Y répondre évidemment, mais au-delà, réengager des relations  ? Une correspondance sur deux années suivra. Et peu à peu, émerge l’idée de faire un «  retour sur enquête  »  :

Monsieur,

Je me permets de vous écrire ce message car au hasard je suis tombé sur le site de l’université où ça parlait de vous.

En effet je me présente. Je suis Mme Boudard*, nom de jeune fille Florent. Vous me connaissez depuis que je suis petite, car mes parents sont Bernadette et Daniel qui vous connaissent depuis des années.

Je n’ai jamais compris qu’un jour vous n’avez donné aucun signe de vie de vous.

Je voulais vous dire : ça fait maintenant 5 ans que je fréquente plus ma famille car trop de problèmes vis-à-vis de moi. En effet, suite à un gros problème familial ils m’ont rejeté.

Donc je vis maintenant en Bretagne. Je suis mariée, 6 enfants dont trois avec mon mari ­actuellement. Moi je ne travaille pas, car je suis mère au foyer. Lui, mon mari, il est informaticien bac + 3 mais il trouve pas de boulot dans sa branche.

Sinon je ne tiens pas de ma famille. Je ne fume plus et je bois pas d’alcool et me drogue pas. Donc c’est surement sa aussi qui dit que je suis pas de leur clan.

Je me suis permis de vous écrire afin de savoir un peu de vos nouvelles et comment est votre métier actuellement. Je n’ai pas encore lu vos livres car je savais même pas mais c’est promis, si un jour mon budget me le permet, je les lirai. Si vous souhaitez me répondre ça me ferait plaisir mais je vous oblige pas, donc à vous libre de choix.

À bientôt je l’espère,

Angélique Boudard

En mars 2010, nous proposons à France Culture de fabriquer deux heures d’un documentaire [1]. Bien que la cité ait été détruite, et malgré la dispersion des familles dans la ville, on suppose que l’interconnaissance ne s’est pas affaiblie. Certaines portes s’ouvrent, d’autres se referment. Les jardins ouvriers offrent un dernier refuge où l’on rencontre d’anciennes connaissances.

la mémoire à la source des idées

Retourner vers le passé permet de découvrir des perspectives nouvelles. Il y a quinze ans déjà, nous avions regardé le passé au prisme des années écoulées et découvert une figure nouvelle, celle du Célibataire à la rue, figure extrême du démembrement familial, figure inversant les théories du contrôle social, car résultant de l’abandon par l’État du projet d’encadrement, de moralisation et de rédemption de ces franges déviantes des classes populaires [2]. Le démembrement familial résulte de la pression qui s’exerce de l’extérieur sur la famille  : les dettes, les tracasseries policières, les poursuites judiciaires, la pression des débiteurs, des pairs outragés, des copains-bandits. Le célibataire hébergé par la sœur, la mère, le frère, est petit à petit poussé dehors, et souvent s’écarte lui-même, rejoignant la rue ou l’Asile de nuit. Cette approche permettait de remettre en question la représentation des Sans-domicile en «  naufragés  », et de situer cet Asile de nuit comme l’équivalent moderne de l’hospice de Karl Marx, lorsqu’il le voyait comme le lieu d’accueil de l’armée de réserve du travail une fois que la force de travail fut entièrement démonétisée par l’évolution industrielle [3].

En effet ce qui se passait dans les enclaves de vie urbaine, dans les taudis du logement privé, les cités de transit et le bas-de-gamme du logement social était l’indice d’une massification de la pauvreté consécutive au reflux du développement industriel. Massification qui laissait sur la grève toute une partie de la classe ouvrière. La pauvreté caractérisait dès lors la situation ordinaire de toute une partie des classes populaires. L’antipaupérologie, inspirée de la théorie sociologique de Georg Simmel [4], qui inscrivait la pauvreté dans la structure politique en tant que forme de sociabilité construite par l’assistance, en tant que relation assistancielle, ne résistait pas à la réalité nouvelle qui inscrivait la pauvreté dans la structure sociale en tant que relation déterminée principalement par le rapport au travail [5]. Passées au fixatif de la crise, les positions sociales se figeaient, notamment dans le logement, où cohabitaient dès lors les héritiers de la culture ouvrière et les héritiers de la pauvreté assistée, associés aux migrants auxquels il était enfin donné d’accéder aux HLM. Ce qui permettait de situer les positions entre les extrêmes, c’était la capacité à maintenir une distinction entre la vie privée et la vie collective, la capacité à garder son quant-à-soi. C’est la combinaison de l’affaiblissement professionnel et du déclin de l’État protecteur qui définit une classe au plus bas de la structure sociale.

journal d’enquête (mai 2010)

que s’est-il passé  ? (premier journal)

Le ciel est gris et le plafond est bas sur Elbeuf. Ciel normand d’automne en plein mois de mai. Il y a quelques années, la municipalité a décidé de rebaptiser la ville Elbeuf-sur-Seine, pour mieux la distinguer de ses homonymes et de ses voisines, Saint-Aubin-les-Elbeuf, Caudebec-les-Elbeuf et Saint-Pierre-les-Elbeuf. Mais on ressent le même enfermement que dans les années 1980, le sentiment que la ville retient ses pauvres, les colle aux vieilles maisons sans lumière, aux façades décrépies, aux rues étroites, aux avenues défigurées par les couleurs criardes des bazars à deux euros, des kebabs, des magasins discount.

Beaucoup de ceux que l’on croise dans la ville ont des corps et visages fatigués, montrent ou cachent les stigmates de la pauvreté. Dans le centre-ville même, les façades à colombage et les immeubles plus modernes affichent des interphones sur lesquels ne figurent que de rares noms, et les boites aux lettres sont très souvent muettes. Le retour en arrière, sur les lieux de l’enquête, crée un intense sentiment de malaise  : en trente ans, ne se serait-il rien passé  ?

Le sentiment de la pauvreté se fige dans les lieux et laisse ses propres traces dans quelques-unes des données que l’on trouve à l’Insee. Indicateur d’un déclin, la ville a perdu 3 000 habitants (soit 15 % de sa population) depuis les années 1970. La population active est à dominante populaire, avec seulement 350 cadres et professions intellectuelles supérieures sur 7 000 actifs. Sur les 3 000 actifs ouvriers, un tiers est sans emploi. Seulement 300 logements neufs ont été construits depuis 1990, la grande majorité des logements date d’avant 1975. Suivant le Rapport d’activité de la Caisse d’allocations familiales (CAF) d’Elbeuf (2009), la situation sociale dans les dix communes de l’agglomération est à l’image de la ville-centre. Le nombre d’allocataires dont le revenu par unité de consommation est inférieur au seuil de bas revenu est de 4 543 sur un total de 12 236 allocataires, soit plus de 30 %. Les prestations familiales représentent plus de 50 % des ressources pour 3 400 allocataires. Il y a 3 000 bénéficiaires du Revenu social d’activité (RSA) et 1 000 de l’Allocation aux adultes handicapés (AAH).

Au square Saint-Jean, nous abordons un groupe d’adultes occupé à vider des cannettes de bière et à griller des cigarettes (quatre hommes, deux femmes) en leur demandant qui avait connu les Écameaux. Le retour automatique des ficelles du métier  : Jean-François prend à part le plus intéressant du groupe («  j’y étais, j’y suis né  ») pendant que je parle avec les autres. Glanant des bribes, je me contente d’être assis là et de répondre aux questions  : «  qu’est-ce que vous voulez, vraiment  ?  ». Ma réponse  : «  on est venus pour savoir comment ça s’est passé depuis le temps, comment les gens ont été relogés  ». Ça paraît crédible. Nous voilà partis pour la maison des parents de «  Bouboule  » qui semble s’enthousiasmer pour le projet d’enquête.

Il est 12h30. Nous pénétrons rapidement dans la cuisine, poussés par la force d’imposition de Bouboule. Deux assiettes de saucisse aux lentilles témoignent d’un repas en cours. La troisième est fermement tenue en main par un homme qui paraît 70 ans, le père Lecouturier. Sa femme et sa fille ont lâché leurs assiettes pour accueillir les visiteurs avec une hospitalité sans façon. Nous aurons un peu plus tard un café. Oui, ils habitaient les Écameaux, un des pavillons du haut, là où on mettait les grandes familles. Et oui, ils ont été expulsés, relogés dans des logements pourris du centre-ville et n’ont cessé de passer d’un logement pourri à un autre encore plus pourri, pendant dix-sept ans, jusqu’à ce que porte ses fruits la ténacité d’une des filles Lecouturier qui a monté un dossier, pris un avocat, fait un procès et finit par obtenir pour ses parents ce logement HLM aux Puchot.

«  On a toujours payé notre loyer.  » Ce point est décisif  : pour être en position de réclamer, pour contester l’injustice comme ils l’ont fait, il faut être en règle avec son loyer. Madame Lecouturier et sa fille multiplient les signes attestant de leur statut de gens comme il faut. Oui, ils se souviennent, «  ­certains là-haut ne payaient jamais leur loyer, mais nous si  ». Oui, ils se rappellent que «  certains ­partaient le soir pour un paquet de nouilles chez les éducateurs, mais pas nous. Oui, c’est mieux ici que les vieux appartements dégradés du centre-ville, mais non c’est pas bien, d’abord un appartement ce n’est pas une maison, et puis au Puchot, on est dérangé la nuit, il y a du bruit, parfois toute la nuit, vous comprenez…  ». Et la mère Lecouturier parle alors à voix très basse  : «  c’est les noirs. Il suffit qu’il y en aie un pour qu’il invite tous les autres.  »

Madame Lecouturier a eu treize enfants  : médaille d’or de la famille française, précise-t-elle pas peu fière. La plupart semblent résider à Elbeuf ou dans les communes voisines. Deux filles sont parties dans le midi de la France. Tout le monde s’en est bien sorti affirme-t-elle. On demande des précisions sur leurs activités  : «  ce qu’ils font comme travail  ». Les réponses sont moins précises. Tantôt Madame Lecouturier explique fièrement l’emploi d’une de ses filles comme aide-soignante, tantôt elle met plutôt en avant leur statut marital, le fait qu’ils sont mariés et ont des enfants, et pour l’un des derniers de ses garçons, elle indique sobrement  : «  il fait des stages  », nous regarde, semble quêter notre approbation sur le fait que cette activité est honorable.

Monsieur Zeroual, époux Lecouturier, n’a pas lâché ses lentilles ni son verre de vin rouge. À nos questions il est répondu fièrement par son épouse et sa fille qu’il a toujours travaillé. Dans la chimie, à la PEC, une filiale de la Grande Paroisse [6] où l’on manipule des produits très dangereux. Le plus dangereux, l’acide sulfurique, a dévoré la jambe du père, il a une prothèse à la place de la jambe, «  regardez-là  ». On nous la montre, on la sort de sous la table pour que nous puissions bien voir la prothèse rose pâle. Monsieur Zeroual continue à manger, approuve, parle un peu dans sa barbe et lance  : «  celui qui tombait dans la cuve, il n’en ressortait pas  ».

les Noms, les prénoms, les surnoms, les boîtes aux lettres (second journal)

On le sait, chaque génération reconstruit le passé dont il a besoin, d’où notre attention sur la place présente de celui qui parle. Comment met-il en perspective cet éclatement de la cité en 1987 et que garde t-il comme point de vue  ? Nous nous retrouvons en terrain familier. Cette vieille habitude d’arpenter les rues, d’observer les courées, de s’arrêter dans un PMU auprès des célibataires endurcis, les rendez-vous discrets aux angles des commerces, les regards qui interrogent et cherchent à suivre ce qui se passe. Nous recherchons des traces des habitants avec en poche des noms, des prénoms, des surnoms aussi  : Yoyo, Dédette, Papy, Tity. Il s’agit donc de remonter des pièces d’un puzzle, des informations des uns sur les autres, des adresses ou des lieux de rendez-vous. Très vite, on nous indique la place du Jet d’Eau, en face de l’église Saint-Jean. C’est là que viennent tous les jours vers 10h- 11h du matin hommes et femmes à la dérive, à dix pas du supermarché Le Mutant, là ou les bières sont les moins chères. Ce sont les gens à la rue qui connaissent les habitudes des uns et des autres, comme des agents de police, ils observent les va-et-vient toute la journée. Malgré les imprécisions, ils savent qui est où et avec qui.

Avant de revenir sur les lieux, nous avons épluché les bottins, les téléphones portables ou non, relevé des adresses, repris la carte de la ville pour situer les rues. Nous avons appelé quarante numéros, avec sept réponses, des rendez-vous dont je sais que ce sont des rencontres impossibles, tant un rendez-vous suppose de maîtriser le temps futur, ne serait-ce que la semaine suivante. Mais ces appels servent de mise au bain.

Nous avons sept noms en main, avec autant d’adresses précises et de vagues rendez-vous. On se rend devant un immeuble, 12 rue Paul Bert, puis dans le hall d’entrée, nous examinons les boîtes aux lettres dont un quart ne portent pas de nom. Nous faisons comme la police ou comme l’enquêteur de la CAF, on observe attentivement les boîtes pleines à craquer de prospectus, un indice que le logement est vide probablement. Ou encore que la personne qui y habite déclare une autre adresse pour son courrier  : chez sa sœur par exemple, afin de sélectionner les bonnes et les mauvaises lettres. Habitent ici Jean Molien et Jeannine Polfort. Aucun nom ressemble à ceux-ci. Nous ouvrons alors nos carnets, pour vérifier pour la quatrième fois les noms et les relevés effectués voilà un mois par téléphone auprès d’anciens du quartier. Par un dernier appel sur place, on nous confirme que c’est bien là leur lieu d’habitation. Nous allons de porte en porte, personne en vue de nos connaissances. Toutes nos informations sont à moitié fausses. C’est le désastre.

Soit ces deux personnes ne mettent pas volontairement leur nom sur leur boîte aux lettres, soit ils s’affichent sous un autre nom. Et si c’était plus que cela  ? Nous n’avons jamais réfléchi à cette ruse des noms pour écarter les opportuns ou pour déjouer les catégories administratives. Non seulement c’est un casse-tête pour l’enquêteur, mais çà l’est tout autant pour toutes les administrations du social. Par exemple, Angélique est la fille de Petit et Bottois, elle s’est mariée une fois sous le nom de Rembran, une seconde fois avec Maupais. Elle joue sur ses 4 noms suivant les interlocuteurs. Si elle est hébergée chez un ami, chez Pierre Couteau par exemple, sur la boîte aux lettres, elle est totalement invisible. Impossible de la retrouver. Se faire héberger, c’est se faire oublier pour certains. Parce qu’on imagine très difficilement de quitter la ville de son enfance — on sait que le risque est grand de s’aventurer dans d’autres espaces méconnus — on crée des antichambres où se replier six mois ou un an, le temps de fabriquer une autre alliance, trouver un protecteur, accumuler de nouvelles forces.

Prenons la famille Marmin. Ils sont treize enfants, tous adultes qui ont entre trente et cinquante ans, et qui ont chacun deux-trois-quatre enfants. Ces petits-­enfants de 10-20 ans ont aussi plusieurs noms. En somme, la famille est composée d’environ trente-huit personnes  : treize enfants, dont sept filles + vingt-trois petits-enfants, et deux grands parents. Si comme Angélique, une fille peut avoir entre un et quatre noms du fait des remariages, alors pour sept filles, il y aura une possible accumulation de sept à vingt-huit noms différents. Sans compter les remariages des fils dont la progéniture peut elle aussi accumuler nom du père et de la mère. Bref, une seule famille, peut contenir quelques dizaines de noms  ! Il faudrait reconstituer l’arbre généalogique (très touffu), un ou deux mois de travail, pour s’y retrouver un peu  ! Cette construction des noms en série permet de jouer sur plusieurs identités administratives et fabrique des cloisons pour être ou non retrouvé, mais aussi pour troubler l’ordre des prestations. Plutôt que d’escroquerie, il s’agit d’une façon de gérer des problèmes  : un nom pour les prestations, un autre nom pour les découverts des cartes de crédits, un troisième nom sur le bail, un quatrième pour déclarer un vol ou dans ses rapports à la police. Si les noms et les lieux d’habitations changent si souvent, c’est aussi une réponse à toutes les poursuites dont les pauvres sont l’objet.

Petit-Eloy-Rembran-Maupais. Voilà de quoi jouer sur différentes facettes pour brouiller les pistes, pour désorga­niser l’ordre, pour construire différents chemins difficiles à identifier et à recouper. Il me revient à l’esprit des réunions de travailleurs sociaux qui s’expliquent entre eux «  des histoires de familles  », et qui passent beaucoup de temps à se confirmer qu’ils parlent bien de la même personne, notamment des enfants du «  premier lit  », du «  second lit  », etc. Sans compter les «  enfants adoptés  » de fait dans la vie quotidienne, ceux qui ont vécu quelques années à la maison en dehors des liens de parenté. Les définitions produites par les gens eux-mêmes sont différentes des définitions juridiques, dans le sens non seulement de l’état civil, mais aussi eu égard à l’autorité parentale. Par exemple, dans «  la vie commune et de fait  », Angélique Petit-Eloy-Rembran-Maupais vient de se séparer de son dernier mari Maupais, elle vient de rencontrer Ali Bensa  : va t-elle se faire appeler Angélique Bensa dans sa correspondance auprès des HLM  ? Maupais vient d’abandonner son magasin de produit informatique qui ne marchait plus. Le nom du magasin est au nom d’Angélique Petit-Eloy, mais sur sa boîte aux lettres, seul son nom Bensa apparaît. Elle ne recevra jamais de courrier pour son endettement. Bien sûr, cela n’est pas à son avantage. Elle sera tout de même poursuivie. Mais elle croit qu’elle a disparu aux yeux des créanciers.

Ce sentiment de disparition, ce souhait de disparaître, de ne plus être joignable à des effets positifs dans le temps présent. Un peu de tranquillité permettra de souffler, d’avoir «  la paix  ». S’éclipser, partir à «  la cloche de bois  », ne laisser aucune trace, cela donne un répit pour quelques mois. Mais les années passant, les autorités poursuivront tant et plus jusqu’à l’assignation au tribunal. C’est la raison pour laquelle les pauvres assignés insistent  : «  nous n’avons jamais reçu de courrier.  » C’est une ritournelle des contentieux en tout genre  : pensions alimentaires, endettements, trop perçu, etc. La boîte aux lettres cassées est vraie pour ceux qui parcourent les immeubles. Mais là elle recouvre d’autres significations qu’il faudrait investir d’un point de vue ethnographique. La boîte est bien une ouverture au monde, mais quand celui-ci devient un cauchemar, changer de nom offre repos. Devenir anonyme ne serait-ce que quelques mois, voilà une figure omniprésente dans une vie réprouvée, comme celle des ouvriers paysans sans terre, celle des individus internés déclassés, les engloutis de l’histoire. Ils savent qu’ils seront retrouvés. Mais chaque mois gagné compte. Le temps présent l’emporte massivement sur le temps prévisible, celui des ennuis. Bien entendu les classes moyennes et supérieures ont aussi leurs jeux avec leurs noms, notamment auprès des impôts, des emprunts, etc… Mais de ce côté-là, on sait surtout tourner les lois juste sur leur bords en les prenant à défaut.

les silences et les vides (premier journal)

Bouboule ne semble pas pressé d’aller chez Oursel. Il se vante de pouvoir nous emmener chez Bernadette que nous avons cherchée toute la matinée. Il regarde les portes de la rue Fraenkel, sonne au hasard à quelques interphones, puis renonce. Bien obligé de nous emmener chez Oursel, il frappe à la fenêtre. Madame Oursel est très sourde, elle fait semblant de nous comprendre puis part chercher son mari, qui entrouvre la porte mais la coince avec son pied. Sitôt qu’il a vu Bouboule et qu’il nous a vus, et dès qu’il a compris qu’il s’agissait des Écameaux, il s’emporte. Il gueule. Il nous repousse physiquement. Ce n’est pas lui qu’il faut venir voir, dit-il  : c’est le maire d’Elbeuf, à cause de qui il a été foutu dehors de son pavillon. Ou le maire de Saint-Aubin, à cause de qui il occupe ce logement qui lui déplaît. Et de toutes façons c’est fini tout ça, il ne veut plus en entendre parler, encore moins en parler. En vérité il en meurt d’envie, mais c’est trop fort, il ne peut rien dire sur le mode ordinaire de la conversation. Donc il nous met dehors. Mais il met longtemps à nous mettre dehors, feignant de claquer la porte, la rouvrant un peu pour gueuler plus fort, la refermant, la rouvrant encore une fois, la claquant finalement. La possibilité de parler se joue à pas grand-chose.

Un scénario semblable, bien que plus aimable, se joue avec le fils Marmin, que nous trouvons par hasard dans un appartement à l’entresol qui fait le coin d’une petite cité HLM des années 1980. Nous nous adressons de dehors aux enfants qui sont sur le balcon et qui appellent leur mère, puis celle-ci le père. Enfant des Écameaux, il ne veut pas non plus en parler. Passant la tête à la porte-fenêtre qui donne sur le balcon, il répond à une question, puis rentre et ferme la fenêtre, puis l’entrouvre à nouveau, ressort la tête, répond à une autre question, referme, jusqu’à ce que nous n’ayons plus d’idées pour faire durer l’échange et soyons réduits à quitter les lieux sous le regard des enfants. Un sourire étrange ne quitte pas son visage, large sourire amical sur un visage indiquant qu’il ne s’en laissera pas conter. Conter quoi  ? Une légende, sans doute, noire ou dorée, peu importe, il préfère garder tout ça pour lui.

La suite de l’enquête montrera que sans adresse fixe, les gens se retrouvent par le réseau d’inter­connaissance, dans des lieux déserts qui deviennent vite pleins selon les heures de la journée. Déjà, au bout d’une journée, cela se sait que nous sommes en ville, que nous posons des questions aux anciens sur les Écameaux. Demain nous serons attendus là où nous nous présenterons, les adresses ne poseront plus problème, même si certaines portes resteront closes. Mais là aussi on se sent attrapés par la ville. Elbeuf nous absorbe petit à petit. Car la mobilité permanente reste confinée dans le cercle de la commune, incluant au mieux les communes voisines.

* L’ensemble des noms a été modifié.

Les pages qui précèdent s’inscrivent dans l’ouvrage Deux générations dans la débine. Enquête dans la pauvreté ouvrière. (Éditions Bayard, janvier 2012).

Jean-François Laé est professeur de sociologie à l’université Paris 8  ; Numa Murard est professeur de sociologie à l’université Paris 7.

Seconde partie dans Vacarme 58 (janvier-mars 2012).

[1] Le lecteur désireux d’entendre parler les enquêtés peut se procurer les enregistrements («  podcasts  ») des deux émissions sur le site web de France Culture.

[2] Jean-François Laé, Numa Murard, «  Célibataires à la rue  », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, 1996, vol. 113, n° 1.

[3] Marx décrit ainsi ceux qui habitent «  l’enfer du paupérisme  » qui recouvre à la fois «  le poids mort de la réserve de l’armée active du travail  » et «  l’hôtel des invalides  » de la même armée  : «  Cette couche sociale se compose de trois catégories. La première comprend les ouvriers capables de travailler […]. La seconde embrasse les misérables, d’abord les ouvriers et ouvrières que le développement social a, pour ainsi dire, démonétisés, en supprimant l’œuvre de travail dont la division du travail a fait la seule ressource  ; puis ceux qui par malheur ont dépassé l’âge normal du salarié  ; enfin les victimes directes de l’industrie, malades, estropiés, veuves, etc.  » Karl Marx, Le Capital, Livre I, Éditions sociales, 1950, p. 86.

[4] Georg Simmel, Les pauvres, PUF, 1998 [1907].

[5] Suivant la perspective de Robert Castel dans Les Métamorphoses de la question sociale. Chronique du salariat, Fayard, 1995.

[6] Les conditions de travail dans cette entreprise sont décrites précisément par Jean-Pierre Levaray, Putain d’usine, L’insomniaque, 2002.