Vacarme 57 / Cahier

La stratégie du coquelicot

par

1. La dernière phrase du livre d’Emmanuel Hocquard intitulé Les Coquelicots [1] remet en question la lecture qu’on vient de faire du livre, pour ainsi dire l’efface, en tout cas l’interroge. Cette dernière phrase n’est pas une énigme à proprement parler, même si elle confère au livre, a posteriori, un caractère énigmatique. C’est une phrase qu’on pourrait dire impossible, en tout cas surprenante. Interrompant le livre sur un suspens, elle en pose le bord à la limite du sens, face à quoi ? Alors qu’on croyait finir de lire un livre, c’est un vacillement soudain, qui fait se demander au lecteur s’il vient bien de lire ce qu’il vient de lire, s’il est bien le lecteur de ce livre.

2. La dernière phrase des Coquelicots pourrait faire penser, un peu, à ce que disait Jacques Lacan de la trace d’un pas sur le sable, signe à quoi Robinson découvre, interloqué, que quelqu’un a marché sur la plage de l’île qu’il croyait déserte : « là, le signe se sépare de son objet », « objectivement, il n’est besoin d’aucun sujet qui reconnaisse le signe pour qu’il soit là — la trace existe même s’il n’y a personne pour la regarder. » Lire la dernière phrase des Coquelicots n’est pas exactement la lire : il s’agirait plutôt de voir cette phrase, à la limite de la lisibilité, dans cette limite, comme si cette limite était sa marque.

3. Que puis-je faire d’un signe qui ne me serait pas adressé, qui pourtant me concerne (je ne suis plus seul sur mon île !) ? Quel sens accorder à ce signe qui n’est peut-être pas un signe (ou le signe de rien) ? N’aurai-je pas plutôt, face à un tel indice, intérêt à en maintenir l’énigme, pour en ouvrir la signification, ne pas me tromper d’histoire, ne pas laisser prise à ma peur ? Freud écrit dans son Introduction à la psychanalyse que le rêve, « ne se propose de rien dire à personne et, loin d’être un moyen de communication, est destiné à rester incompris ». « Les espaces non programmés étant dévolus au rêve, retardez de faire quelque chose », note quant à lui Emmanuel Hocquard dans Un test de solitude. À l’encontre de tout « principe de cohérence », contre ce « grand principe ­paranoïaque qui ne supporte pas les contradictions, les ruptures de sens, les temps d’ignorance, de doute ou de silence », ce poète-grammairien ne cesse, livre après livre, de faire se propager des « taches blanches » comme autant d’apories « dans la grammaire universelle-continue ».

4. Un livre peut-il faire l’effet d’une trace de pas sur le sable ? Une phrase pourrait-elle faire au lecteur l’effet d’un rêve ? Quelle serait la grammaire de mes rêves, se demande l’auteur d’Un test de solitude ? Que serait une grammaire sans question, s’interroge-t-il également. La dernière phrase des Coquelicots est-elle encore une phrase, ou de quelle grammaire est-elle la phrase, quel espace ouvre-t-elle, quelle sortie ménage-t-elle à ce livre, de quel intervalle est-elle la brèche ?

5. Voici la phrase, qui apparaît, entre guillemets, à la fin du livre : « J’écris pour les coquelicots. » Que veut-elle dire, ainsi posée ? Nous situe-t-elle, comme lecteur, dans la perspective d’un devenir coquelicot ? On se souvient de la proposition de Gilles Deleuze dans son Kafka, selon laquelle pour s’inscrire dans un devenir mineur (et donc révolutionnaire), pour ouvrir un espace minoritaire dans la langue majeure, au sein de la littérature établie, l’écrivain doit « trouver les points de non-culture et de sous-développement, les zones de tiers monde linguistiques par où une langue s’échappe, un animal se greffe, un agencement se branche. » Écrire pour les coquelicots, en appuyant sur le pour, en prenant le parti des coquelicots contre le lecteur, en choisissant leur camp (leur champ ou leur terrain vague), qu’est-ce que cela veut dire, sinon rien, de quel « ne vouloir rien dire » est-ce le signe ?

6. « Il va me falloir marcher sur la pointe des pieds, écrit Emmanuel Hocquard dans Ma vie privée. Ou faire le crabe dans le monde de la littérature organisée. »

7. Écrire pour les coquelicots ne veut rien dire, un peu, peut-être, au sens où, selon ce qu’écrivait Philippe Lacoue-Labarthe à propos d’un poème de Paul Celan sur Hölderlin, « le vouloir-ne-rien-dire d’un poème n’est pas un vouloir ne rien dire. Un poème veut dire, il n’est même que cela, pur vouloir-dire. Mais pur vouloir-dire le rien, le néant, ce contre quoi et par quoi il y a la présence, ce qui est. » Un poème veut témoigner d’une expérience, au sens où celle-ci est « le défaut du vécu ». Philippe Lacoue-Labarthe ne rapporte-t-il pas que, devenu « fou », Hölderlin répétait sans cesse : « Il ne m’arrive rien, il ne m’arrive rien. » À mi-chemin entre la folie de Didi dans Le Lotus bleu, qui entreprend de couper la tête de ses interlocuteurs pour leur montrer le chemin de la vérité, et la lecture d’Hölderlin par Lacoue-Labarthe, la stratégie de l’idiotie chez Emmanuel Hocquard ne vient-elle pas, elle aussi, à sa manière, saper la base de tout discours ?

8. Puisque, selon Claude Royet-Journoud, « la poésie entière est préposition » [2], puisque c’est dans cette articulation du langage que selon lui s’aimante le sens arrêtons-nous sur le « pour » dans la phrase « J’écris pour les coquelicots. » Prenons appui sur ce qui s’y dérobe. Au moins trois sens s’imposent, d’emblée, quant à ce pour : écrire en faveur des coquelicots, écrire à l’intention des coquelicots, à leur adresse, écrire à la place des coquelicots.

8.1. La question de l’adresse est centrale chez Emmanuel Hocquard. D’une part, inclure un destinataire privé à l’intérieur du poème déplace celui-ci vers sa propre limite : j’écris pour quelqu’un qui n’est pas le lecteur du poème, j’écris pour lui et je n’écris pas pour lui, j’écris une carte postale à l’intérieur du poème fait que le poème ne se laisse pas lire exactement comme poème, etc. D’autre part, comme il l’explique à propos du film de Jean-Luc Godard La Lettre à Freddy Buache [3], s’adresser à quelqu’un, prendre quelqu’un à témoin, permet de faire un film de (Godard) et non un film sur (en l’occurrence Lausanne). « L’intonation engage l’intention avant même que le langage entre en scène. » Le destinataire donne contenu et forme au message, il permet d’écrire à partir de soi. Essayant de témoigner de l’émotion qu’il ressentit, enfant, à voir des coquelicots dans un champ, Emmanuel Hocquard choisit dans un renversement final de leur adresser ce livre. Parce que ce qui importe n’est pas tant de décrire une image (celle du champ de coquelicot), pas tant de laisser le langage gagner du terrain sur l’image (qui par nature est muette), pas tant de nommer que d’interroger les conditions même de la nomination.

8.1.1. Dans Les dernières nouvelles de la cabane [4], Emmanuel Hocquard demande « qu’est-ce que compter chez une hirondelle ? » Poser la question ne suppose pas qu’une réponse soit pensable. Se demander comment écrire pour les libellules, comme il le fait alors, oblige à interroger la grammaire du langage ordinaire, à la manière d’un Wittgenstein, sans déconnecter l’humour de la pensée, le comique du politique : « À quoi bon essayer de mettre en place de nouvelles valeurs et de nouveaux principes d’évaluation si c’est toujours fondé sur la même grammaire, celle des conservateurs & des révolutionnaires réunis ? »

8.2. Dire « j’écris à la place des coquelicots » interroge sur ce que désigne le « je ». Comment se représenter ce à quoi ce pronom personnel fait référence ? Renvoie-t-il à rien de plus clair que le mot « ours blanc » pour qui n’aura jamais vu d’ours blanc ? Souvenons-nous de la stupéfaction d’Haddock découvrant l’empreinte du yéti dans la neige, dans Tintin au Tibet : de quoi ceci est la trace, de quelle angoisse sans nom est-ce donc le signe ?

8.2.1. Écrire à la place des coquelicots ouvre à une expérience de la stupeur : il n’y a pas « moi » d’un côté, les coquelicots de l’autre, je suis les coquelicots que je regarde (et réciproquement), il n’y a pas plus de sens dans « moi » que dans les coquelicots. Le monde est idiot. L’écrivain a disparu dans son livre, il a perdu le sens de sa phrase en avançant, il n’écrit plus pour personne, il ne suit plus la direction indiquée par la grammaire. Je finis, cher coquelicot, de lire un livre écrit pour les libellules, je ne sais plus où j’en suis, etc.

8.3. La préposition, selon Claude Royet-Journoud, ressemble un peu à la rime dans le poème : « elle met le sens en jeu. » Qu’est-ce que la fin du vers rimé, en effet, sinon dans la répétition d’un son une hésitation quant au sens ? S’arrêter sur pour dans la phrase « J’écris pour les coquelicots » ouvre un vertige d’indécidabilité. Parmi les vingt-quatre occurrences de sens que donne Littré pour cette préposition, notons la douzième : « Au nom de. Il commande la province pour le roi, pour l’empereur ».

9. Le mot « coquelicot » vient d’un son, de la répétition d’un son, de son insistance. C’est l’onomatopée du cri du coq (coquerico, cocorico) qui donne son nom à cette fleur, « ainsi nommée par référence à la couleur de la crête du coq. » Dans un de ses premiers livres, Une journée dans le détroit, Emmanuel Hocquard raconte cette peur qu’il ressentit, enfant, croyant entendre qu’une vache l’appelait par son nom. « L’impression d’incongruité que m’a laissé cette scène tient non seulement au fait que j’avais cru entendre mon nom dans un beuglement, mais surtout au sentiment qu’il y avait quelque chose de terrible à être nommé et à nommer. » Dans son séminaire « L’animal que donc je suis », Jacques Derrida rappelle la pensée de Walter Benjamin, selon laquelle la tristesse des animaux viendrait de leur mutisme, mais aussi de « cette blessure sans nom : avoir reçu le nom. ». Que saurons-nous jamais de la tristesse des coquelicots ? Ecrire pour les coquelicots, en leur nom, au nom de ce qui reçut son nom du cri du coq, lequel reçut son nom de l’homme, ne revient-il pas à renverser la perspective, à redistribuer les cartes de la nomination, à ne pas répondre à l’appel de son nom ?

10. « J’écris pour les coquelicots » est une proposition bête. La bêtise, écrit Avital Ronell dans Stupidity [5], « est ce qui épuise le savoir et consume l’histoire », opposant à l’urgence politique « une résistance muette, l’instance d’un hiatus éthique inexplicable. » De Wordsworth à Hölderlin, en passant par Rousseau, le poète, selon elle, « s’y connaît en bêtise », apparaissant « comme un point de suspension, une césure, un centre sans noyau, muet et mort ». « J’écris pour les coquelicots » est une proposition hagarde, qui me tient dans une hébétude. Quelque chose y est suspendu en son centre. Faisant rimer le « pour » avec lui-même, l’axe du mot y creuse une brèche où toute la phrase menace de s’engouffrer. Comme un bégaiement est implicite en son centre. La verticalité du « pour » menace de la rendre illisible à la communauté des hommes (en grec ancien, l’idiotès s’oppose au politès). Pour autant, la bêtise ne s’adresse-t-elle pas à tous ? C’est une question, politique, que je pose au coquelicot.

11. Le récit que propose Emmanuel Hocquard de la découverte qu’il fit pendant son enfance à Tanger d’un champ de coquelicot, ne saurait selon lui rendre compte de son émotion. Comment garder l’accès direct au chemin qui mène à ce champ ? Ne rien écrire des coquelicots sinon qu’ils sont des coquelicots ? Emmanuel Hocquard fait de la tautologie une figure centrale, il cite Wittgenstein : « Dire d’une chose qu’elle est identique à elle-même, c’est ne rien dire du tout. » C’est suspendre la nomination. Hésiter à remplacer un signifiant par un autre signifiant, n’entrer dans la grammaire qu’à reculons. Robinson, dit Lacan, s’il veut garder cette place du pied de Vendredi, de son empreinte, doit faire une croix sur le sable. Celle-ci vaut pour un signifiant : « quelque chose qui se présente comme pouvant être effacé et qui justement dans cette opération de l’effacement comme tel, subsiste. » Emmanuel Hocquard refuse de faire une croix sur les coquelicots. De son refus ce livre est l’empreinte.

Post-scriptum

Xavier Person a récemment fait paraître, aux Éditions Le Bleu du Ciel, Propositions d’activités (2007) et Extravague (2009).

Notes

[1Les Coquelicots est publié par le Centre international de poésie Marseille. Il est le troisième volume d’une série intitulée « Une grammaire de Tanger ». L’œuvre d’Emmanuel Hocquard est par ailleurs publiée aux Éditions P.O.L.

[2La poésie entière est préposition, Eric Pesty Editeur, 2007.

[3Ma haie (Un privé à Tanger II), P.O.L., 2001.

[4Ibid.

[5Stock, 2006.