Vacarme 57 / Cahier

À la fin tu es las de ce monde ancien le Livre du Courtisan

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Le début du deuxième livre du Courtisan de Baldassar Castiglione (1528) est un éloge des temps modernes, qui ont connu l’éclat de la cour du duc d’Urbin, contre ceux qui brandissent sempiternellement le passé comme indépassable. Pourtant lorsque Castiglione écrit, il est lui aussi nostalgique : ces temps de splendeur sont eux-mêmes révolus, beaucoup de ses amis sont morts. Mais on peut être mélancolique et combattre joyeusement les réactionnaires. La traduction en français, depuis l’italien, est celle qu’a publiée Gabriel Chappuis en 1580. [L.W.]

Au sieur Alfonse Arioste

J’ai plusieurs fois considéré, non sans grande merveille [émerveillement], d’où procède un erreur, que l’on peut croire être propre & naturel aux vieilles gens, pource qu’il se voit communément en iceux : c’est que quasi tous exaltent & louent le temps passé & blâment le présent, en méprisant nos manières de faire, nos actions, & tout ce qu’ils ne faisaient point en leur jeune âge. Ils affirment aussi que toute bonne coutume & manière de vivre, toute vertu, & pour abréger, toutes choses, vont toujours de mal en pis.

Et vraiment, ce me semble une chose éloignée de raison, & émerveillable, que l’âge mûr, lequel par longue expérience a coutume, quant au reste, de juger plus parfaitement des hommes, en ceci corrompt tant son jugement, qu’elle [l’âge] ne s’aperçoit pas que si le monde allait toujours en empirant & que les pères fussent en général toujours meilleurs que les enfants, il y a longtemps que nous fussions arrivés au dernier degré du mal, qui plus n’eût pu empirer : & toutefois nous voyons que ce vice a toujours été propre & péculier [particulier] à la vieillesse, non seulement de notre temps, mais aussi du passé. Ce qui est manifeste & connu par les écrits de plusieurs très anciens auteurs & principalement des Comiques, lesquels expriment mieux que les autres l’image de la vie humaine.

Je pense donc que les veilles gens ont cette fausse opinion pource que les ans qui fuient emportent avec eux beaucoup de commodités, & entre autres ôtent du sang une grande partie des esprits vitaux : au moyen de quoi la complexion se change, les organes deviennent faibles, par ­lesquels l’âme exerce ses vertus. Et pour cette cause, en ce temps ici, tombent de nos cœurs les douces fleurs de contentement, comme en Automne les feuilles des arbres, & au lieu des claires & libres pensées, entre l’obscure & trouble mélancolie & tristesse, accompagnée de mille calamités, de manière que non seulement le corps, mais aussi l’esprit est malade, qui ne retient aucune chose des plaisirs passés, sinon une longue souvenance, & l’image de cet agréable temps de jeunesse, auquel nous retrouvant, il nous semble que le ciel, la terre & toutes choses font fête & rient à l’entour de nos yeux ; & qu’en notre pensée, comme en un beau & plaisant jardin, fleurisse le doux printemps de liesse : au moyen de quoi paraventure [peut-être] serait-il utile, quand déjà en la froide & arrière saison le Soleil de notre vie commence à décliner vers l’occident, en nous dépouillant de nos plaisirs, en perdre aussi quant & quant [en même temps] la mémoire, & trouver, comme disait Thémistocle, une science qui enseignât à oublier, pour ce que les sens de notre corps sont tant fallacieux, que souvent même ils trompent le jugement de l’esprit.

Et pourtant me semble que les vieil­les gens sont de la condition de ceux qui, départant [partant] du port, ont les yeux fichés en terre, & leur semble avis que la navire ne bouge, & que la rive va : & toutefois il en va tout autrement : car le port & pareillement le temps & les plaisirs demeurent en leur état, & nous avec la nef de mortalité, fuyant nous en allons l’un après l’autre par cette mer impétueuse, qui engloutit & dévore toute chose, & ne nous est oncques permis de reprendre terre, ains [mais au contraire] étant continuellement agités & combattus par vents contraires notre vaisseau se vient à rompre contre quelque rocher.

Pour être donc l’esprit de l’homme vieil, un sujet contraire à beaucoup de plaisirs, il n’y peut prendre goût, & comme toutes sortes de vins, encore qu’ils soient bons & délicats, semblent amers à ceux qui ont la fièvre, à cause du goût qu’ils ont changé, par le moyen des humeurs corrompues, ainsi, aux vieilles gens, à cause de leur indisposition (à laquelle pourtant ne défaut [manque] pas le désir) tous plaisirs semblent fades, froids & fort différents de ceux qu’ils se souviennent avoir essayé, combien que les plaisirs en soi soient de même ceux qui soulaient [avaient l’habitude d’] être. Et pourtant se sentant en être privés, ils se plaignent & blâment le temps présent, comme s’il était mauvais, & ne considèrent pas que cette mutation procède d’eux & non du temps. Au contraire, venant à réduire [remettre] en mémoire les plaisirs passés, ils se viennent pareillement à souvenir du temps auquel ils les ont reçus : & pour cette cause l’estiment comme bon, pour ce qu’il semble qu’il porte avec soi une odeur de qu’ils sentaient en iceluy, quand il était présent.

Car en effet nos pensées ont en haine toutes les choses qui ont été compagnes de nos déplaisirs, & aiment celles qui l’ont été des plaisirs. Au moyen de quoi on voit advenir qu’un amoureux prend grand plaisir de voir une fenêtre, encore qu’elle soit fermée, pource que quelques fois il aura eu la faveur d’y voir & contempler sa maîtresse : pareillement de voir une bague, une lettre, un jardin, un autre lieu, ou quelque chose que ce soit, qui lui semble avoir été témoin ou consentant de [allant avec] ses plaisirs. Au contraire souvent une chambre bien ornée & belle sera ennuyeuse à celui qui aura été enfermé dedans, ou qui y aura souffert quelque autre déplaisir. J’en ai connu aucuns [certains] qui oncques ne boiraient en la coupe ressemblant à celle en laquelle, étant malades, ils auraient pris quelque médecine ; car comme la fenêtre, ou l’anneau, ou la lettre, représente à l’un la douce mémoire qui lui est tant agréable, pour lui sembler [parce qu’elle lui semble être] celle qui fut autrefois participante de ses plaisirs : ainsi est avis à un autre que la chambre ou la coupe, avec le souvenir, ramène la prison ou la maladie. Je pense que pour cette même raison, les vieilles gens sont mues à louer le temps passé, & à blâmer le présent.

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Publiée dans Vacarme 57, , pp. 76-81.