Vacarme 58 / cahier

Retour sur enquête : ethnographie d’une ville ouvrière, Elbeuf 1980-2010 (2/2) deuxième partie

par

Pourquoi écrire encore sur les pauvres d’aujourd’hui ? N’a-t-on pas déjà tout dit sur la décomposition produite par le chômage et ses conséquences sur les modes de vie ? À première vue, l’histoire serait écrite. Ne subsisteraient que des faits divers sordides pour occuper la Une.

Mais qui donc peut dire quelque chose de certain ? Car lorsqu’on enquête, ce n’est jamais comme on croit que ça va être, et une fois qu’on a enquêté, ce n’est jamais comme on croyait que ça allait être. Tant qu’on ne s’est pas approché de l’expérience, qu’on n’a pas pris le risque de se parler et de se lier, on n’y voit goutte. Il n’est donc pas question de renoncer à comprendre en faisant croire qu’on a déjà compris, encore moins de céder à la nostalgie des trente années soi-disant glorieuses.

Trente ans après avoir conduit une enquête ethnographique à Elbeuf en Seine-Maritime, les sociologues Jean-François Laé et Numa Murard sont retournés à la rencontre des anciens habitants. Mais la cité d’alors a été détruite. Il n’y a plus de traces. Munis d’une seule photographie de l’époque, ils ont arpenté les quartiers populaires de la ville, suivi les traces du passé, recueilli des paroles de ceux qui étaient leurs pilotes, leurs informateurs. Avec une question banale : « Comment vous êtes-vous sorti de ce relogement en 1984, qu’est-ce qui s’est passé depuis ? » Seconde partie de leur enquête (la première partie a été publiée dans Vacarme 57) avec des extraits de leurs deux journaux de terrain.

Les pages qui suivent s’inscrivent dans un ouvrage qui vient de paraître, Deux générations dans la débine. Enquête dans la pauvreté ouvrière. (Éditions Bayard, janvier 2012).

Jean-François Laé est professeur de sociologie à l’université Paris 8 ; Numa Murard est professeur de sociologie à l’université Paris 7.

les décès, le cimetière (second journal)

On nous a annoncé la mort de Micheline Neveu (accident de la route), Daniel Knobelspiess (cancer de la gorge), le frère Da Silva (cirrhose), la sœur de Hania (crise et mort au commissariat de police), le fils Kamel (une balle dans la tête lors d’une soirée), Jean-Pierre Bottois (cirrhose), la fille de Micheline Neveu (renversée par une voiture), M. Bouderlique (tombé dans les escaliers), Mme Dada, M. et Mme Bertau, Richard Petit et Jacques Pierrat, et combien d’autres encore. Nous sommes assommés par le nombre et surtout les raisons de ces décès. Bien sûr, il y a un effet redoublé par les trente ans qui nous séparent de notre enquête. Mais l’avalanche est impressionnante.

À l’occasion de ces mauvaises nouvelles, nous proposons d’accompagner Horida qui va tous les jours au cimetière « voir sa sœur » décédée voilà trois ans au commissariat. Elle accepte d’autant que le cimetière est à trois kilomètres, et que nous lui proposons d’y aller en voiture. Sur le chemin, elle nous demande un arrêt chez le fleuriste. Pour Horida, aller au cimetière, c’est « venger » sa sœur par une promesse : celle de « récupérer » son fils qui est placé à l’aide sociale. Elle a pris un avocat à cette fin. On ne s’intéresse guère à ce mode discret d’adoption, or, il n’est guère difficile d’imaginer qu’au sein d’une classe sociale où la mort guette très tôt, les adoptions au sein d’une grande famille sont fréquentes. Au point d’ailleurs d’être anticipées, racontées lors des naissances, redites régulièrement, donnant ainsi force aux vieilles traditions du parrainage religieux, où parrain et marraine s’engagent à porter secours aux enfants en cas de disparition des parents.

Plus les minutes passent, plus nous sommes en intimité du fait même de s’introduire dans cette bulle dans laquelle Horida se glisse, comme une pratique privée, à demi secrète, discrète au moins. À l’arrivée sur le parking, son visage rougit, légèrement nerveux, en proie aux morsures de cette visite vivante. Je n’ose dire qu’il y a une interaction avec la défunte, mais je le ressens comme tel. À certains moments de l’année, les cimetières ressemblent à des salons, des salles astiquées où tout est bichonné, arrangé, frotté, ciré. C’est une maison à ciel ouvert, non point un jardin. Il y a de l’émerveillement et de la retenue. D’un pied ferme, Horida se dirige directement vers « son carré », brosse et fleurs à la main, en parlant à voix haute, très haute : « je viens te voir, je suis là, hier je ne suis pas venue, alors aujourd’hui je t’apporte des fleurs » dit-elle d’un ton joyeux et convaincu. Nous avons du mal à suivre sa marche rapide, et mon écoute est un peu fuyante, j’ai un sentiment d’indiscrétion vite éteint par l’invitation à voir la tombe : « là voilà, elle est là ». Fabien [1] et moi nous plantons de côté, les yeux fixés sur le marbre foncé, recouvert d’une dizaine de gros bouquets de fleurs, de plaques « à ma sœur », « à ma tante », « à ma fille chérie ». On ne quitte pas les yeux de la stèle comme si on regardait un visage. Devant la tombe très fleurie, Horida arrose les plantes, remet les pots et les fleurs, nettoie, savonne les côtés de la sépulture, repasse devant puis derrière, comme pour la toilette d’un géant. Et soudain, d’une voix ferme et directe, elle lui parle : « T’inquiète pas, je te l’ai promis, je m’occupe de ton fils, je te tiens au courant. Souhaite-moi bon courage ». Elle s’arrête, touche la tombe, tourne à nouveau autour et reprend à voix haute : « Les parents vont bien. À toi aussi courage. » Cette exultation me saisit. C’est un pacte dont il est question. Elle a promis à sa sœur de récupérer son fils qui est pour l’instant loin d’Elbeuf, chez son père « qui ne sait pas s’en occuper et qui est un bandit ». Elle tient à le lui dire à voix haute, à le lui répéter, tout sera fait pour que la justice lui donne la garde du petit. C’est une déclaration de guerre. En Cour d’appel, elle a pris un avocat pour demander une garde définitive de son neveu. « C’est normal qu’il reste dans la famille » nous dit-elle les yeux dans les yeux. Sa visite journalière au cimetière est une manifestation de son engagement, elle tient parole. Elle est déterminée, elle ne lâchera pas, jamais. C’est un moment de vérité. Et en même temps, c’est un moment de ressource pour se donner des forces afin de continuer le combat dont l’issue est si incertaine. On pourrait penser que ces paroles dites à voix forte vigoureuse l’ont été à destination des sociologues. Or, je sens qu’elle a l’habitude de lui parler ainsi, tant elle est à l’aise, mobile. Il me semble que parler à voix haute donne une autre réalité au pacte. Comme une incarnation, elle est vivante quelques minutes, elle écoute et lui répond. Et d’entendre ses réponses lui donne du tonus. Horida fait parfois un petit tour de cimetière pour voir les anciens voisins et amis, « mais pas trop longtemps » car elle craint d’abandonner sa sœur. Elle se dresse comme sa gardienne. Puis elle nous raconte comment elle fait pour obtenir la garde du garçon de dix ans.

J’en viens à penser que nos enquêtes restent superficielles, tant qu’on ne parvient pas à entrer dans ces entrelacs de vérité, les pactes qui lient les gens entre eux, les degrés d’engagements qui n’ont pas à être dit, sauf lorsque le hasard de la co-présence révèle subrepticement un acte d’amour. Aller au cimetière semble être une simple obligation sociale dirait le sociologue. Et il est fréquemment écarté de ces moments intenses, de ces expériences que seuls les oiseaux doivent entendre.

Sur le chemin du retour, Horida revient sur les circonstances de la mort de sa sœur : vol dans un magasin, arrestation, commissariat, garde à vue, crise d’épilepsie, la police ne pense pas à lui demander où sont ses médicaments, le Samu arrive, mais il est trop tard. Elle est scandalisée ; elle veut venger sa sœur, réparer ce qui a été détruit en adoptant son neveu. La police est détestée, « sauf certains ». « Mourir au commissariat, c’est une honte » dit la grand-mère, pleurant devant la boulangerie. « Ils savent bien qu’elle était épileptique », et ils n’ont rien fait. L’affaire doit passer au tribunal dans quelques mois.

Soudain, en fin de journée, on rectifie la liste des décédés : « Micheline Neveu n’est pas morte », c’est une autre Neveu qui l’est. Ouf, on va probablement réussir à la rencontrer.

refaire du neuf avec du vieux (premier journal)

Sur les lieux où s’élevait la cité des Écameaux s’élève la résidence « L’Orée du bois ». Malgré une dédensification (deux immeubles ont été rasés, les autres ramenés de quatre à deux étages), l’espace ressemble beaucoup à ce que fût la cité. Sauf que ses habitants ont été expulsés et relogés. La nouvelle résidence semble accueillir des locataires ou accédants à la propriété de statut modeste, employés sûrement, ouvriers stables, techniciens.

Que s’est-il passé ? Au siège du journal local, Le Journal d’Elbeuf, il faut redescendre jusqu’en 1987 pour trouver qu’à cette date les HLM pouvaient annoncer un relogement en bonne voie : il ne restait plus que vingt-trois familles à reloger. En redescendant les années 1986, 1985 et 1984 on trouve le compte-rendu d’une séance du Conseil municipal qui nous fait tout comprendre : le maire rappelle que la cité des Écameaux était une cité provisoire et qu’il était donc nécessaire d’en reloger les habitants au bout d’un certain temps. Il n’y a pas eu de décision à prendre, pas d’autorisation à demander, pas de plan de relogement à faire avaliser. Il a suffi d’entamer ces relogements, d’aviser les habitants, famille par famille, de la décision de relogement les concernant.

Je me décide à faire un crochet au CCAS. La directrice adjointe, qui a participé au relogement des familles des Écameaux, se félicite de leur éclatement géographique qui a permis de résoudre le cas des familles à problèmes. Elle convient que les familles n’étaient pas « demandeuses » d’un relogement (d’un départ), et qu’il a fallu les convaincre. Elle admet aussi qu’ils n’ont pas été relogés dans les immeubles collectifs de l’Office HLM mais dans des maisons de ville, de façon à éviter une concentration. Mais elle ne comprend pas pourquoi je lui parle de répétition à propos des immeubles du Puchot qui ont été murés et vont être abattus. Elle se félicite surtout que tout se soit bien passé. L’office est très content, pourquoi y revenir ? Après une heure de discussion serrée, une petite porte s’ouvre au grenier du bâtiment, les archives. Mais seulement pour feuilleter rapidement. Nous y trouvons un document sur le relogement dressant le constat d’une faillite de l’action éducative qui impose un programme de dispersion des familles. On y apprend qu’un tiers des familles sont à jour de leur loyer et que les dettes de loyer dépassent une année dans la plupart des cas. L’enquête sociale montre aussi le désir d’une grande partie des familles de rester dans la cité.

chez Janine Barois (second journal)

Le lundi 26, nous avons rendez-vous avec Janine Barois. Sans adresse très précise, nous nous adressons à la première dame venue : « Janine, elle habite à l’immeuble Normandie, 1er étage, tout au bout de la barre ». Angélique nous a dit qu’elle passait souvent aux Écameaux dans les années 80-85. Nous arrivons un peu en avance, vers 17 heures. On sonne, peut-être est-elle rentrée plus tôt que prévu de son pique-nique. Personne ne répond, alors on attend, on sonne de temps en temps, on appelle, le temps passe, pas de réponse. De temps à autre, des visages mi-inquiets mi-suspicieux apparaissent aux fenêtres. Qui sont ces gens qui attendent, un dossier sous le bras, devant l’immeuble ? Las, nous n’aurons aucune réponse, malgré une attente d’une heure et demie. Un peu plus tard, nous appellerons encore. Une voix répond, ce n’est pas Janine, mais sa fille : « elle n’a rien à vous dire sur les Écameaux. N’embêtez plus ma mère. Je lui interdis de vous parler ». La déception est de taille. Nous sommes fatigués. Mais ce refus est comme une piqûre de rappel. Ce n’est pas parce qu’un rendez-vous est fixé que la porte s’ouvrira. Et en plus, les filles surveillent leurs mères de soixante, soixante-dix ans. Elles se font engueuler comme des enfants.

Chaque fois que la porte s’est ouverte, c’est parce que nous sommes arrivés à l’improviste, « le pied dans la porte », et qu’en un rien de temps, nous étions assis dans le canapé. Il faut se faufiler pour s’asseoir et converser sur des choses et d’autres. Et entendre cette constante protestation : « Pourquoi on nous a vidé des Écameaux ? On était tranquille là-haut ».

Et puis finalement, on y arrive quand même. Janine nous raconte ses liens actuels avec cinq familles de la cité. Du haut de ses 75 ans, elle connaît beaucoup de monde mais reste très pudique, évite de réveiller les stigmates au profit des qualités des gens, leur grand cœur, l’auto-hébergement, les femmes qui s’occupent beaucoup de leurs enfants maintenant des adultes. Elle reçoit des cartes postales chaque noël de ces adultes, accepte de nous en lire une. C’était en somme la grand-mère du quartier, celle qui protégeait lorsque les choses allaient mal. Angélique était l’une de ses protégées. Lorsqu’elle vient à Elbeuf, elle dort chez elle. Lorsqu’elle partait en vacances, elle proposait à plusieurs femmes de quitter les Écameaux pour venir la rejoindre une semaine au bord de la mer. Elle explique la difficulté de ces femmes à partir, à laisser leurs enfants, à décompresser. Pour elle, ne pas pouvoir partir, c’est le plus terrible. Cela veut dire qu’on ne partira jamais. L’assignation à domicile, un périmètre d’un kilomètre carré. Elle a ainsi une vue plongeante et discrète sur les autres anciens voisins. Liée à eux par le jeu, par les courses de chevaux et le tiercé, elle aime cette compagnie. Elle aime les aider, les assiste quand elle peut. Elle décrit plus des destins que des anecdotes. C’est l’un des rares récits où ce sont les autres sous leur meilleur jour qui sont éclairés. C’est qu’elle est économiquement au-dessus. Avec son salaire et celui de son mari, elle faisait partie des quelques familles qui sortaient au restaurant, elle partait en vacances, s’offrait des petits luxes. Finalement, les vieux sont non seulement de bons pilotes, mais ils ont une vue sur un temps long, plusieurs générations. Sa propre histoire au travail, - fileuse dans l’industrie lainière, serveuse, cuisinière, femme de service dans une école -, offre l’histoire des reconversions professionnelles obligées. Elle possède aussi l’histoire du relogement des ouvriers d’Elbeuf, notamment dans le logement social qui pèse lourd. Elle sait que les alliances vont de même : « elle était avec le gars Marmin », mais depuis, elle n’est plus avec. « Il habite chez sa sœur », mais depuis, il est hébergé ailleurs. La machine des alliances provisoires tourne à la même vitesse que la machine à habiter. À la question, « mais sous les porches qu’en est-il ? », elle répond qu’on découvre à nouveau l’habitat insalubre qui se cache derrière les façades. Son propos est contraire à celui de la responsable du CCAS.

les deux Elbeuf (premier journal)

Je retourne au journal d’Elbeuf. Parcourant ces années 1984 à 1987 on retrouve les Écameaux à la rubrique des faits-divers, dans les propos du Conseil municipal ou des HLM mentionnant les points noirs du logement, et dans une série d’enquêtes sur la délinquance et la violence dans l’agglomération. Les Écameaux, Chicago. Cette association d’images, reprise par les habitants, figure en toutes lettres et à plusieurs reprises dans le journal local. On sent la présence d’un lieu qui inquiète en tant que tel. Toutes les peurs s’incarnent aussi dans le nom de Knobelspiess, les deux frères font les gros titres et l’objet d’une quantité de reportages policiers et judiciaires ainsi que d’éditoriaux dans lesquels le journal local règle ses comptes avec « l’enfant du pays » parti à Paris, soutenu par les « intellectuels de gauche » et dont les propos rejaillissent en négatif sur l’image de la ville. « Ce nom rappelle des choses pas très bonnes, pas très positives », insiste avec le sourire la marchande de sandwich de la rue principale qui allait quelquefois aux Écameaux dans le temps parce qu’elle y avait une copine de classe. Feuilleter le journal de ces années, c’est replonger dans l’histoire longue des lieux maudits qui alimentent la chronique des faits-divers : les Écameaux, Le Puchot, Saint-Cyr, bagarres d’ivrognes, coups de couteaux, accidents automobiles avec alcool, cambriolages de maisons et de magasins, hold-up, vengeances voire vendettas entre habitants, parfois crimes, qui seront jugés aux assises et auront l’honneur de sortir de la rubrique « Elbeuf » pour figurer dans la rubrique « Cantons ».

En face du journal, la patronne du café de la poste renseigne des gens qui cherchent un resto : « les restos, c’est dans le centre ». Pour elle, le café de la Poste n’est donc pas dans le centre. Au café de la Poste, dit-elle, si on est à la terrasse, il ne faut pas laisser sa veste sur le dossier de la chaise : ils arrachent tout. À partir de ce café et en allant vers le square du Puchot, c’est le centre des perdus de la vie, bien plus animé d’ailleurs que le centre des gens comme il faut, c’est là qu’on retrouve les anciens des Écameaux à la bière dès le matin, entre « le Bar des Amis », « le Balto » (qui n’a plus un seul paquet de cigarettes), « le Royal », « le Tonneau », « le Chien qui fume », « le Saint-Louis » et l’épicerie des fauchés, « le Mutant ». Il y règne, à mon sentiment, une atmosphère de deal sans dealer. C’est à cause des lunettes de soleil de Bruno P., peut-être. Il ne veut pas montrer ses yeux et il a une tête d’héroïnomane. Pourtant je l’ai regardé dans les yeux hier, il n’en avait pas pris. C’est peut-être le Subutex. Une autre personne m’a dit que le docteur Wacquet, que nous avons vu hier et qui est resté très discret, s’occupait de tous les toxicos de la ville auxquels il distribuait le Subutex. Bruno fait allusion à une cure qu’il a faite et au fait qu’il ne sait pas s’il va tenir le coup, mais il parle de l’alcool. Il plaint ceux qui vont à l’HP, parfois ils préfèrent retourner en prison parce qu’à l’HP ils sont abrutis de médicaments. L’atmosphère de deal est liée au fait que tout le monde connaît tout le monde et échange des informations. À la table d’à côté, il y a Madame B., qui a terminé sa bière du matin, longue figure très marquée par la vie, entourée de cheveux noirs qui lui tombent sur le devant.

Et nous on deale de l’information, des récits. On ne recueille souvent qu’une courte phrase suivie d’un ricanement ou d’un silence. C’est un mythe bien partagé de croire que chacun se promène avec un récit autobiographique tout prêt dans son sac, même s’il est vrai que chacun se ballade avec sa biographie, ses souvenirs. Madame B. a beau regarder à nouveau une à une les photos de l’album fatigué qui ne la quitte pas, ses souvenirs restent en morceaux, elle sait bien qui est qui mais ne sait plus ce qu’ils sont devenus et doute même parfois qu’ils soient vivants ou morts. Beaucoup de récits sont très courts et circulaires. Le plus long qu’il m’ait été donné d’entendre est celui de Patrick Knokers, celui qui réfléchit. Mais ça ne durait pas plus de dix minutes avant de repartir en boucle.

D’autres récits sont plus structurés, notamment lorsque le travail est là. C’est au moment de la retraite que les trajectoires professionnelles connaissent leur moment de vérité, symbolisé par le récapitulatif envoyé par la caisse. Ceux qui ont réussi à se maintenir sur la crête du travail et en même temps à rester vivants ont des pensions de retraite qui leur permettent de s’affranchir de la précarité. Étant à jour de loyer, sans contentieux avec les institutions, ils sont plusieurs à se permettre la location, pour une somme modique, d’un jardin ouvrier où ils s’intègrent, sans trop de difficultés, aux classes populaires respectables.

D’autres sont sur le fil et voient leurs récits d’une vie de labeur, leurs dénonciations répétées des « feignants », confrontés à la sèche énonciation d’une liste assez courte d’emplois au bout de laquelle figure un montant de pension dérisoire. Ont-ils été trompés, exploités, spoliés par des employeurs sans scrupules ? Ou bien ont-ils fait les fanfarons en se targuant d’une conscience professionnelle sans faille ? Un peu des deux, sans doute, comme Dany : il en rajoute sur l’importance de son ardeur au travail qui n’a pas vraiment frappé son ancien voisin rencontré peu après.

Parmi ceux, plus jeunes, qui ont réussi à se maintenir au travail malgré les difficultés, et qui se félicitent d’avoir renoncé à « faire le bandit », d’avoir réussi à se débrouiller tout au long pour « avoir du gratin », il y en a aussi, comme Patrick Oursel, qui se posent des questions sur le travail lui-même car au bout de dix ans comme cariste, quand on a tout le corps et pas seulement le dos foutu, on a vraiment besoin de changer de métier et si c’est impossible on n’est pas loin de s’enfoncer dans l’amertume. Plus fragile, la vie professionnelle de Papy, qui a le même âge que Patrick, tient en un poste saisonnier, quatre mois de l’année, à la foire d’Elbeuf puis de Rouen où il rôtit les porcelets. L’emploi est plutôt pour lui une rampe où se tenir pour conduire sa vie conjugale et familiale, le revenu des quatre mois permettant de tenir six mois et de faire à Noël à ses enfants et à son épouse des cadeaux dignes d’un vrai pourvoyeur de revenus.

Qui dit vies en morceaux dit enquête en morceaux. En 1980 on demandait : comment tu es arrivé là ? Et là : comment tu en es parti ? On aura agité des souvenirs, bons pour les uns, mauvais pour les autres. Ceux qui passent leur temps à regretter sont peut-être ceux qui n’ont pas assez réfléchi quand il était encore temps, comme dit Patrick U., et qui ont accepté de devenir « des bandits » sans deviner assez tôt qu’ils seraient perdants. Mais jusqu’à quel âge est-il encore temps ? Heureusement il y a des situations intermédiaires, sans doute sur le fil du rasoir. Un peu bandit, un peu buveur, mais tenu quand même par une chose (ou une personne) ou une autre. Sinon c’est le blanc ou le noir radical. Hier au jardin ouvrier, il y avait trois abstinents. Ne pas boire du tout sous peine de trop boire. Ne pas boire du tout pendant un temps, puis boire comme un trou pendant un autre.

Ceux que la cité de transit a réunis entre ses murs de 1977 à 1990 étaient très différents les uns des autres. Tous partagent pourtant l’expérience de l’étiquetage qui les relie à un ensemble plus vaste de réprouvés. On nous raconte ainsi qu’ont été sans appel refoulés ceux qui ont demandé des logements dans la résidence de L’Orée du bois, bâtie là où s’élevaient les immeubles des Écameaux. Et pourtant, nous dit-on, ce sont souvent « les mêmes » qui ont été logés dans cette résidence. Les mêmes ? Des gens qui vivent la même expérience de la précarité et développent de ce fait les mêmes pratiques.

Hier, dans les jardins ouvriers en bord de Seine, je me souviens. Les hommes se racontent les règles des femmes. La femme au café qui avait du sang coulant de dessous sa jupe. À l’occasion ils se prouvent aussi qu’ils ne sont pas des femmes, des « targettes ». Avec une hésitation sur la norme chez les plus jeunes : « À partir de là (à partir du moment où tout le monde reconnaît que je suis pas une targette) chacun fait ce qu’il veut ». Les rapports sociaux de sexe peuvent difficilement être compris si on les regarde à l’aune de la norme qui prévaut dans la petite bourgeoisie intellectualisée, norme de l’égalité bien sûr, mais aussi et peut-être surtout de la mixité. Ici la vie des hommes reste fortement séparée de celle des femmes, celle-ci inséparable de celle des jeunes enfants, fortement séparée aussi de celle des jeunes adultes. Trois mondes séparés, aux relations déterminées et fortement normées.

machine à laver et modes de structuration de la mémoire (second journal)

Le circuit du logement va de la location ordinaire au logement insalubre, de la chambre meublée à l’hébergement chez un ami, au gré des alliances. L’errance de logement en logement continue, imprime un mode de vie articulé autour de points de rencontre tel que le PMU, la boulangerie, « Le Chien qui fume », le Parc de la Mairie, le CCAS. Depuis 1975, ce circuit est utilisé dans tous les sens, en toute saison, au gré des alliances, disputes, pertes ou gains économiques, endettements et bris de contrat locatif. Au gré aussi des destructions de logements, réhabilitations qui font tourner la machine à laver les pauvres. Tous les dix ans, le tambour tourne et rince les saletés.

Le parcours ordinaire du pauvre dans le logement est archi-connu. 1940, des milliers de familles sont dans les maisons normandes en bois, poêle à charbon, WC sur cour, un point d’eau sur l’étage. Les appartements sont des courants d’air, avec deux chambres pour six à dix personnes. 1950, on détruit des morceaux de ces maisons, certaines familles vont aux anciens abattoirs de la ville, le long de la Seine, d’autres trouvent refuge dans un ancien hôtel en face de la Mairie, d’autres encore vont occuper des courées abandonnées pour cause de dangerosité. L’immeuble peut s’effondrer, comme récemment encore rue Cousin Corblin, sur la tête de ses habitants : deux morts. Puis en 1975, on détruit les abattoirs, quelques immeubles qui menacent ruine, on reloge le petit peuple en cité de transit pour dix ans, puis on évacue la cité de transit, on détruit, et on reloge dans le vétuste acheté par les HLM. 1995, on reloge dans le HLM très fatigué du Puchot. 2010, on détruit quelques immeubles du Puchot et on évacue les familles vers d’autres cités.

À chaque tournée de la machine à laver, les pauvres, 20% des habitants disparaissent des listes. Disparus, éclipsés, partis à la cloche de bois, sans adresse… Ce sont les plus abîmés dont on perd la trace. En cinquante ans, les familles endettées ont connu cinq expulsions, rien de moins. En 1984, nous pensions que la cité de transit durerait. Erreur.

Les traces de ces brutalités sont lisibles dans les récits, dans l’esprit et sur les corps. Habiter n’a jamais été possible. « Être chez soi » n’existe pas tant la menace est permanente. « Foutez-nous la paix » crie le père Oursel exaspéré. Avoir la paix est constitutif du chez soi. Mais ils n’ont connu que la guerre : guerre au taudis, guerre contre les endettés, guerre contre les familles trop nombreuses, guerre contre les réputations.

Lorsqu’on interroge le voisinage, ils se connaissent très bien visuellement ou par des surnoms, mais ne savent pas identifier précisément les autres. Et de plus, ce n’est pas leur affaire. En fin de journée, on parvient à rencontrer une « ancienne famille nombreuse » de treize enfants. On passe deux heures chez eux, au domicile des père et mère qui hébergent encore une fille de quarante ans et un fils de trente-cinq ans mal en point. Et lorsqu’on évoque les autres familles des Écameaux, ils savent décrire le cheminement à faire dans la ville pour s’y rendre, mais ne connaissent jamais le numéro exact de l’immeuble. Ils connaissent mal l’étage, et mélangent gentiment les numéros… Le 12 s’avère être le 27. Les noms des rues ont changé, mais ils donnent les anciens noms. Nous insistons pour qu’ils nous expliquent comment s’y rendre. Ils donnent alors des repères étonnants : des magasins fermés depuis dix ou vingt ans ; un marchand de papier peint disparu depuis longtemps, l’ancienne usine de savonnerie fermée en 1970, l’ancien commissariat qui a déménagé en 1980, l’ancienne poste abandonnée en 1975. Tous ces repères n’existent plus en 2010, mais ils existent bien dans leur esprit comme une mémoire vive du passé.

Ainsi la mémoire garde la ville par stratification, par couche, au point de parler de la cité des Écameaux comme vivante encore, alors qu’elle a été en partie détruite. Dès lors, ce qui est détruit ne le serait pas ? L’image persiste au point de baliser les cheminements contemporains.

La mémoire habitante, celle qui arpente les rues tous les jours, c’est comme un film, dit Kracauer [2], qui isole et agrandit quelques détails visuels provocant des émotions souterraines. Le présent se nourrit des événements passés, et « ces deux extrêmes se touchent » constamment dans la vie quotidienne. Vivre soixante ans dans la même ville, c’est être « hanté par des fantômes qui, sous la forme d’idées et de souvenirs, envahissent nos demeures, nos bureaux, nos cerveaux » (Kracauer, p. 177). Ici, pour les pauvres, ils envahissent les sociabilités et les rapports de classe : la direction des HLM, le CCAS, le Maire, les éducateurs. Ils vivent la ville comme une Institution. Car ils savent que ce sont « ces gens-là » qui font tourner la machine à laver. Pour eux, l’État, ce sont ces quatre instances qui décident, les assignent dans les boîtes à habiter, gouvernent leurs conditions matérielles de vie aux quatre coins de la ville. L’État Allocataire, c’est autour de lui que se structurent la mémoire et le présent de cette mémoire. « Tandis qu’il est facile de se faire oublier dans une grande ville, les habitants d’un village ne cessent pas de s’observer, et la mémoire de leur groupe enregistre fidèlement tout ce qu’elle peut atteindre des faits et gestes de chacun d’eux, parce qu’ils réagissent sur toute cette petite société et contribuent à la modifier. Dans de tels milieux, tous les individus pensent et se souviennent en commun. Chacun, sans doute, a son point de perspective, mais en relation et correspondance si étroites avec ceux des autres que, si ses souvenirs se déforment, il lui suffit de se placer au point de vue des autres pour les rectifier » (Halbwachs, La mémoire collective, p. 67-68). Le noyau de la mémoire, c’est avant tout la pauvreté économique, l’habitation insalubre partagée, le repas unique de la journée, la soupe populaire, et ces dix années dans la cité de transition. Noyau nostalgique sur lequel se combinent les événements permettant de se dissocier du groupe d’appartenance. Sur ces noyaux, « c’est l’écart qui fait la densité » ajoute Halbwachs, soit une distance plus ou moins grande avec la force des souvenirs, provocant un jugement personnel plus ou moins sévère, une évaluation du chemin parcouru, des traces effacées qui jouent ou non sur le présent. On peut dire que le groupe d’appartenance est intact, mais que les écarts entre les uns et les autres sont plus grands.

Cette mémoire est hantée par quatre fantômes : 1- L’insalubrité ; 2- La famille Knobelspiess ; 3- Les huissiers ; 4- Les enfants perdus.

1- L’insalubrité. Une quinzaine de familles sont retournées quarante ans en arrière, avant la cité des Écameaux, à nouveau dans le parc privé, à la merci des petits propriétaires, dans des logements insalubres, sans lumière, humides, aux fenêtres bancales, aux portes étroites et au sol percé sur l’étage en dessous. L’« Insoluble » dira l’un d’eux sans prendre garde, sans percevoir toute la portée du mot. Il y a en effet plus de 1 700 logements INSOLUBLES (impraticables, invivables, insupportables) à Elbeuf, des trois pièces courant d’air à 500 euros. L’assistante sociale de la CAF, chargée de dresser la liste de ces logements et d’inciter les propriétaires à rénover, dit bien qu’en désespoir de cause, face à l’inertie, la seule solution est d’inscrire le logement sur sa liste rouge, de refuser l’aide au logement.

2- Roger Knobelspiess. Dans cette masse de vies anonymes, dans cette certitude de ne « compter pour rien », à quoi faut-il s’accrocher d’un peu exceptionnel pour faire miroiter une mémoire vive ? Une catastrophe ? Un cataclysme ? Quelque chose qui porterait un attachement à un destin hors du commun ? C’est le grand personnage de Roger Knobelspiess, le bandit des années 70-80, dont la mère Gaby habita aux Écameaux qui permet ce sauvetage. Quand bien même on le brûle sur le bûcher des traîtres. N’a-t-il pas écrit Le Roman des Écameaux en 1984 ?

Roger Knobelspiess [3] à vécu à Elbeuf une trentaine d’années, poursuivi par la justice pour pas mal de vols. Son frère Jean est abattu par un commerçant suite au vol d’un autoradio. En 1972, il est condamné à quinze ans de prison pour un braquage. Il proteste de son innocence. En prison, il rencontre Jacques Mesrine. En 1981, il sera gracié par Mitterrand. Il sera encore incarcéré en 1983 pour un hold-up, puis acquitté en janvier 1986. En avril 1987, il est encore arrêté puis condamné à sept ans de prison pour une fusillade avec des policiers, à St Pierre-les-Elbeuf. Il est libéré en 1990.

Quelles que soient les positions : « je l’ai connu, j’ai dîné avec lui, il venait chez moi, il me prêtait sa moto, c’est un salaud, il nous a foutu dans la M…, ce qu’il écrit, tout est faux, il nous fait passer pour des pouilleux… Gros menteur, il n’a jamais vécu aux Écameaux » — chaque famille rencontrée, à un moment ou à un autre, évoque ce cataclysme. Non pas tant pour réagir sur le fond que pour affirmer un témoignage important, vérifiable, tangible ; un souvenir à l’échelle du temps journalistique et criminel. Dans le lot des individus engloutis et sans histoires, survit un personnage historique qu’ils ont touché du doigt. Cela aurait pu être Sainte Bernadette ou Jean Valjean. Toute vie exceptionnelle aurait fait l’affaire. La soif de s’attacher le remarquable est proportionnelle à la profondeur de l’abîme dans lequel on se trouve ou plutôt, du souvenir défait d’une vie invisible. Chacun a son point de perspective eu égard aux affaires de Roger Knobelspiess, les lignes d’écart sont fortes, mais c’est bien un noyau indispensable au récit.

3- Les Huissiers. Ce point est le plus patent et en même temps le plus silencieux. La figure de l’insolvable est une figure collective, un bloc de culture objective dont les traces sont immenses. La cité des Écameaux a explosé, disent certains, parce que « personne ne payait son loyer ». Tous mauvais payeurs ? Tous pauvres sans moralité ? Tous révoltés ? Quelle que soit la réponse donnée, ce bloc de signification est une donnée première qui fonctionne et fait fonctionner le groupe d’appartenance. Au-delà du jeu de mot, il y a une parenté entre l’insalubre, l’insolvable, et l’insoluble. Ce qui est insoluble, c’est la dette qui ne s’éteindra jamais. On meurt avec. Et c’est là où s’effectue une opération sociale et mentale. Puisqu’on peut mourir endetté, la dette devient positive, elle change de colonne dans le carnet de compte. On pourrait ainsi enquêter sur les décédés avec dettes. Pour les enfants, comme il n’y a pas d’héritage chez les pauvres, le notaire est inutile, il suffit de refuser l’héritage pour ne pas hériter des dettes.

4- Les enfants perdus. L’endogamie sociale est forte. Ici, on ne s’échappe pas de son milieu. On vit avec différents hommes et différentes femmes du coin, qu’on a connus aux Écameaux ou dans les cités en bas de la côte. L’entrelacs des cousinages favorise les solidarités, facilite les échanges. Mais la génération des années 1990 échappe en partie à cette clôture, bon nombre ont quitté la ville même. La parentèle proliférante a diminué, permettant d’échapper à son emprise. Il est pourtant notable que les liens intergénérationnels sont très faibles entre grands-parents et petits-enfants. Combien de prénoms oubliés ? Combien d’âges délaissés ? Combien d’alliances incertaines ? Le mode d’effacement est incroyable. Parfois même, on ne sait plus tous les prénoms de ses propres enfants. Comme si le poids du passé avait été trop lourd, trop chargé d’ennuis.

La mémoire est hantée par ces quatre personnages qui se présentent comme des dévoreurs d’espace à habiter et de renommées, qui engloutissent les moindres centimes disponibles et sont, de surcroît, des ogres d’enfants. Sous leurs dents, tout disparaît. Le centre plein du noyau est entièrement fait de trous. Ce sont les véritables leitmotivs des quatre dernières décennies. Mais ne l’étaient-ils pas les quatre décennies précédentes ? Est-il donc possible que rien n’ait changé ? Le pauvre serait-il un pur conservateur de cette mémoire modelée par l’oppression ? Non, la découpe de la mémoire révèle des choses nouvelles. Entre autres, le départ d’une partie des petits-enfants, qui ont aujourd’hui une vingtaine d’années.

Notes

[1Doctorant de Paris 8, Fabien Deshayes participe à l’enquête.

[2Siegfried Kracauer, L’Histoire. Des avant-dernières choses, Paris, Stock, 2006.

[3Auteur de QHS, Quartier de haute sécurité, France Loisirs, 1980 ; L’Acharnement ou la Volonté de l’erreur judiciaire, Stock, 1981 ; Le Roman des Écameaux, Grasset, 1984 ; Le Huitième Évadé, Flammarion, 1994 ; Désordres de mémoire, Éditions du Rocher, 2004 ; Voleur de poules (BD) avec Chabane, Carabas, 2007.

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Publiée dans Vacarme 58, , pp. 176-203.