Vacarme 59 / Sarajevo

mobilisations démocratiques

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Voter en Bosnie aujourd’hui, ce n’est pas seulement mettre un bulletin dans l’urne, c’est aussi faire avec un système étatique à la fois pléthorique et fragile, souvent impuissant et désespérant, fondé par les accords de Dayton en 1995. Quand le suffrage universel se décline selon son appartenance ethnique, peut-on croire encore en l’avenir d’un État débarrassé des fantômes de la guerre ? La mélancolie du vote est à son comble. Mais l’histoire continue pourtant. Le recensement prévu pour 2013 constitue pour les activistes un enjeu de premier ordre car réussir sa subversion permettrait de commencer à soulever le couvercle de plomb qui recouvre la démocratie bosnienne.

Voter est un acte récent et paradoxal en Bosnie-Herzégovine. Les Bosniens n’ont connu jusqu’à présent que six cycles de vote pour les législatives et les présidentielles. Ils ont voté pour la première fois en 1988, après des années de régime titiste. À partir de 1992, la guerre interrompt le processus électoral qui reprend en 1997. Comment le fait de voter est-il perçu dans un pays qui n’a pas une histoire de cette pratique alors même que la consolidation de la démocratie est pour l’avenir de la Bosnie-Herzégovine, un enjeu de survie essentiel ?

En revenant à Sarajevo ce mois de février 2012 avec le projet d’enquêter sur la question du vote, six mois après notre premier voyage, nous avons été frappées par le changement de tonalité dans les discours sur la vie politique du pays. L’amertume et les désillusions avaient pris le pas sur l’espoir que représentait encore l’arrivée au pouvoir du SPD, le parti social-démocrate qui avait gagné les élections présidentielles d’octobre 2010 sur un programme pluriethnique et anti-nationaliste. L’actualité récente peut, en partie, éclairer cette évolution.

10 février 2012, Emir Suljagić, ministre de l’éducation du canton de Sarajevo, démissionne… Cette décision fait suite à des menaces de mort (sous la forme d’une balle envoyée par courrier à son domicile) et à dix mois d’intimidations par des extrémistes musulmans. En mai 2011, Emir Suljagić avait proposé de supprimer les notes des cours de religion dans les écoles primaires et les lycées de Sarajevo, provoquant la colère du grand mufti Mustafa Cerić. « Mon but n’était pas de bannir l’éducation religieuse des écoles, mais de bannir la discrimination et l’injustice que les enfants subissent », a expliqué le ministre faisant référence au fait que les enfants ayant choisi de ne pas suivre les cours de religion, dispensés par les imams ou les prêtres, ont une matière notée en moins, ce qui influence leur moyenne générale. Cette proposition avait soulevé un tollé de la part des religieux, ce qui avait amené Emir Suljagić à une première démission en mai 2011, alors refusée par les membres du SPD, plus ou moins contraints de le soutenir faute de se désavouer complètement. Ce qui a choqué la plupart de nos interlocuteurs est le manque de courage du SPD qui, ne défendant pas Emir Suljagić, homme d’ouverture et de tolérance, a cédé aux pressions religieuses et renié son propre programme. L’amertume a été renforcée par la nomination le 12 janvier 2012, après dix-huit mois d’atermoiements, d’un nationaliste croate à la tête du gouvernement alors que le SPD était arrivé en tête des élections avec un programme résolument pluriethnique et anti-nationaliste.

Mais en amont de l’actualité récente, la morosité ambiante s’explique en partie par les accords de Dayton, qui ont signé la fin de la guerre en 1995, en redessinant la Bosnie-Herzégovine selon une stricte grille de lecture ethnique et un verrouillage des répartitions territoriales et politiques selon les différentes nationalités, avec pour résultat la mise en place d’une administration complexe et tentaculaire.

La République de Bosnie-Herzégovine administre un pays composé de deux entités et d’un district (Brčko) : la Fédération de Bosnie-Herzégovine qui occupe 51% du territoire, majoritairement bosniaque et croate, dont la capitale est Sarajevo, et la Republika Srpska à majorité serbe qui occupe 49% du territoire et qui fonctionne de manière centralisée. Chacune possède son propre gouvernement et son propre parlement. Les deux entités fonctionnent sur de nombreux points comme deux pays distincts avec des prérogatives très étendues.

Aujourd’hui, la République de Bosnie-Herzégovine est dirigée alternativement par trois présidents. Lors des élections présidentielles, tous les quatre ans, les citoyens votent selon leur appartenance éthnique au suffrage universel direct pour l’un des candidats se présentant au nom de l’un ou l’autre des trois peuples « constituants » de Bosnie : bosniaque, serbe ou croate. Le vainqueur de chaque « groupe ethnique » accède à cette présidence tripartite et exerce cette fonction huit mois par roulement. Le trio présidentiel forme un conseil des ministres de seize membres : huit Bosniaques, cinq Croates et trois Serbes qui ont en charge huit ministères (dont les Affaires étrangères, les Finances, la Défense…). Cette obligation de se définir par l’ethnie, que de nombreux jeunes rejettent, est également indispensable pour accéder à un emploi dans la fonction publique.

Cette architecture fait de la Bosnie-Herzégovine l’un des premiers pays du monde pour la densité institutionnelle (14 gouvernements, près de 180 ministres pour moins de 4 millions d’habitants). Car pour parfaire le tableau de cette administration pléthorique, il faut ajouter que la Fédération est divisée en dix cantons qui possèdent chacun leur assemblée et leur gouvernement (l’éducation par exemple dépend de cet échelon). Cette configuration administrative extraordinairement complexe accapare 70 % du budget de l’État au détriment des autres dépenses et investissements.

La lourdeur de l’appareil d’État ajoutée à la tripartition fait le jeu des partis nationalistes : ceux-ci renforcent leurs pouvoirs en entretenant un climat de peur relayé par les médias locaux, n’hésitant pas à agiter la menace récurrente d’une reprise du conflit. Beaucoup résistent à ce sombre tableau et essaient de faire évoluer les institutions en s’appuyant sur une candidature à l’entrée dans l’Union européenne. En effet, si nos interlocuteurs sont souvent réservés sur les bienfaits d’une adhésion de la Bosnie-Herzégovine à l’Union, il reste que les exigences internationales en matière de défense des droits de l’homme et de lutte contre les discriminations représentent un levier puissant contre les nationalismes.

À l’été 2006, Jakob Finci, Bosnien juif, et Dervo Sejdić, Bosnien rom, ont saisi la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) pour dénoncer le caractère discriminatoire des élections à la présidence tripartite du pays : aucun représentant d’une autre minorité que les « nationalités constituantes », aucun citoyen issu d’un mariage mixte ou refusant de se reconnaître dans une identité stricte ne peut être élu à la fonction suprême. En décembre 2009, la CEDH a donné raison aux plaignants. L’État bosnien est désormais contraint de changer sa constitution pour que tous les citoyens du pays soient éligibles. Dans le cas contraire, la République de Bosnie-Herzégovine risque d’être exclue du Conseil de l’Europe, ce qui compromettrait toute possibilité d’entrer dans l’Union européenne.

Une autre condition indispensable à la candidature officielle de la Bosnie à l’entrée dans l’Union est l’organisation d’un recensement. Sans cesse ajournée, une loi a finalement été votée en vue de le mettre en œuvre en 2013. Cinq choix seront proposés aux habitants de Bosnie pour définir leur identité, trois d’entre eux sur une base ethnique : « bosniaque », « croate », « serbe », auxquels s’ajoutent « ne souhaite pas se prononcer » et « autres ».

Le dernier recensement date de 1991. Depuis, le conflit a profondément modifié les équilibres territoriaux et démographiques, les mouvements de population allant dans le sens d’une plus grande homogénéisation ethnique. Par exemple, beaucoup de Bosniaques qui vivaient avant guerre sur le territoire de l’actuelle Republika Srpska n’y sont jamais retournés et vivent aujourd’hui en Fédération ; inversement, à Sarajevo par exemple, la plupart des Serbes ont quitté la ville pour s’installer à Sarajevo-Est (Republika Srpska). Recenser, c’est faire état de cette partition mais aussi mettre au jour le décalage entre le système institutionnel qui partage l’ensemble des fonctions entre les trois nationalités et la réalité démographique du pays. Le fragile équilibre des accords de Dayton ne manquera pas d’être ébranlé par les résultats du recensement et le risque est grand que les tensions nationalistes en soient exacerbées.

Certains de nos interlocuteurs veulent subvertir ce recensement pour militer en faveur d’une Bosnie débarrassée des divisions ethniques. Le mouvement activiste Dosta ! [1] envisage de lancer une campagne d’envergure pour encourager la population à cocher la case « autres ». Ses militants espèrent convaincre des personnalités du pays de participer à une campagne d’affichage où ils affirmeraient publiquement qu’ils se déclarent « autres ». Dosta ! propose de faire de cette case, initialement prévue pour les membres des minorités ethniques ou religieuses, comme les juifs ou les Roms, ainsi que pour les enfants de mariages mixtes, l’endroit où inscrire le refus de cette tripartition de la vie politique. C’est l’occasion de donner une vraie visibilité à tous ceux qui, refusant de se définir en fonction de leur appartenance ethnique ne se sentent pas représentés politiquement, grossissent à chaque élection les rangs des abstentionnistes (45 % aux dernières élections).

Obtenir qu’un pourcentage, même modeste, de gens se déclarent décidés à refuser de s’inscrire dans les catégories identitaires ou religieuses imposées lors du recensement, serait un pas décisif pour ouvrir une autre voie politique pour les prochaines élections présidentielles de 2014.

La nécessité de ce pas se fait constamment sentir pour soulever le couvercle de plomb qui pèse sur la société. Les étudiants, les militants, les jeunes adultes, les membres d’ONG ou d’associations que nous avons rencontrées, expriment toutes un dégoût profond de la classe politique corrompue, affairiste, et le sentiment écrasant que sans un changement de constitution, les élections ne mènent au mieux qu’à un jeu de chaises musicales. Ainsi, même si l’inscription de chaque citoyen à sa majorité sur les listes électorales est automatique, le vote est délaissé par la nouvelle génération et les intellectuels. Pourtant des mouvements semblent s’accroître d’année en année et chacun évoque dans ce processus l’importance de l’éducation à la citoyenneté. Pour Jovan Divjak, fondateur et directeur de l’association OGBH « L’éducation construit la Bosnie-Herzégovine » [2], seule l’éducation des jeunes et celle de la génération qui a fait la guerre peut ré-ouvrir cet horizon politique. L’éducation citoyenne, la connaissance des droits civiques et des valeurs démocratiques, en sont à leurs débuts. « Je sais bien plus de choses que ma mère sur le fonctionnement de la société » nous dit une jeune Serbe de Sarajevo-Est. Pourtant, pour elle comme pour les jeunes Bosniaques que nous avons rencontrés, il n’y a que deux perspectives : obtenir une représentation politique délivrée du tripartisme, une « quatrième voie », ou quitter le pays. Si quelques-uns, épuisés par les discours de haine, l’immobilisme de la classe politique et la crise économique, font ce choix, nombreux aussi sont ceux qui soutiennent le pari d’amener cette démocratie fragile à exister réellement avec les moyens dont ils disposent. Une par une, un par un, ils nous ont dit avec force ce qu’ils inventent chacun à leur façon et dont les chiffres ne témoignent que timidement. Qu’ils sont entrés en résistance, que les initiatives citoyennes se multiplient et que la société civile est en marche. Le tissu associatif s’étend et des dispositifs pour l’éducation et l’activisme progressent [3]. La nouvelle génération refuse de plus en plus de se plier aux partitions ethniques, y compris territoriales (les jeunes de Sarajevo-Est viennent au cinéma, au théâtre et depuis peu dans les universités du centre de la ville) pour renouer avec le « vivre-ensemble » et les partages (amicaux, festifs, culturels, sportifs). Par exemple, le lieu alternatif Abrašević, à Mostar, travaille à réunir jeunes Bosniaques et Croates dans une ville encore profondément partitionnée. Pour ceux-là, voter reste un acte politique important. Ils cherchent à faire vivre les orientations nouvelles proposées par les petits partis, qui parviennent peu à peu à avoir des représentants. Ainsi Naša Stranka — parti à la gauche du SDP fondé en 2008 entre autres par le cinéaste Danis Tanović et dirigé depuis un an par Denis Gratz — qui défend des prises de positions sans compromissions, comme les droits des LGBTI.

À quelle échéance et grâce à quels soutiens ces pas modestes et résolus trouveront-ils des voix suffisamment fortes pour porter leurs engagements et les amplifier jusqu’à constituer une force politique capable de rassembler ceux qui ne sont pas encore venus ou revenus vers le vote et souhaitent s’affranchir du poids des catégories ethniques et religieuses ?

C’est la question que se posent ceux que nous avons rencontrés, et n’est-ce pas aussi, dans leur recherche d’appuis, la question qu’ils nous posent, qu’ils posent à l’Europe ?

Notes

[1Pionnier en Bosnie-Herzégovine dans l’utilisation des nouvelles formes de mobilisation citoyennes, Dosta ! (Assez !) est un mouvement protestataire né sur internet en 2005 qui privilégie l’action de rue, les rassemblements spontanés, les sit-in, blocus…

[2Voir « “Sans l’ombre d’une hésitation”, rencontre avec Jovan Divjak », Vacarme 53, automne 2010, www.vacarme.org/article1962.html.

[3Comme par exemple l’université d’été pour « Les libertés civiques et l’Activisme » organisée en 2011 par la Youth Initiative for Human Rights (YIHR), une association présente dans tous les pays des Balkans qui cherche à combattre l’apolitisme des jeunes en misant sur l’éducation, la connaissance des droits et des lois, le débat, la rencontre.

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Publiée dans Vacarme 59, , pp. 126-136.