Vacarme 59 / Sarajevo

Les survivants de Prijedor

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Comment vivre avec le souvenir de l’épuration ethnique en plein cœur de la Republika Srpska, c’est-à-dire au milieu d’un territoire où les camps et les exécutions furent si nombreuses ? À Prijedor, en l’un des rares endroits où des Bosniaques sont revenus s’installer, des associations travaillent patiemment à lutter contre l’oubli, à faire une place aux malheurs passés, à rappeler les violences de la guerre pour mieux œuvrer à la réconciliation et à la démocratie.

Les photos ont fait le tour du monde en 1992. Des images d’hommes faméliques, rassemblés derrière des fils de fer barbelés, qui, tout à coup, donnaient consistance aux rumeurs sur l’horreur des camps de détention installés par les forces serbes en Bosnie-Herzégovine, et concrétisaient l’image de ce qu’était le « nettoyage ethnique ».

Les premiers reportages sur les camps en Bosnie-Herzégovine avaient été publiés en juillet 1992 par le journaliste américain Roy Gutmann, d’après des témoignages de survivants qui avaient trouvé refuge en Croatie. Face aux rumeurs des camps, Karadžić avait publiquement invité des journalistes à se rendre sur place pour qu’ils puissent se rendre compte qu’il ne s’agissait aucunement de camps de concentration. Des journalistes britanniques l’avaient pris au mot et s’étaient rendus à Prijedor, dans le nord-ouest de la Bosnie, et plus particulièrement dans les camps de Omarska et Trnopolje. Même si les autorités bosno-serbes avaient préparé le terrain pour essayer de maquiller la réalité, les images filmées et les impressions recueillies eurent l’effet contraire de ce que Karadžić avait espéré, et l’indignation internationale poussa les responsables bosno-serbes à fermer les camps de Omarska et Keraterm en août 1992, et celui de Trnopolje en décembre 1992. Une partie des détenus fut expulsée vers la Croatie, une autre partie fut transportée vers d’autres camps, notamment celui de Manjača près de Banja Luka, où Karadžić se garda bien d’inviter des journalistes.

Les photos et reportages déclenchèrent aussi des polémiques. « Belsen 1992 » titrèrent des journaux britanniques en publiant ces photos ; mais avait-on le droit de comparer ces camps à ceux du IIIe Reich ? Par ailleurs, rapidement certains prétendirent qu’il s’agissait de trucages, que les barbelés n’existaient pas, que le personnage central sur les photos était en fait anorexique, et que de toute façon il s’agissait de camps de refugiés où l’on pouvait entrer et partir quand on voulait. Ces rumeurs persistent jusqu’à aujourd’hui. Elles font légèrement sourire Fikret Alić, un des hommes squelettiques de la photo de 1992, qui est revenu vivre à Prijedor il y a quelques années : « Je pesais 80 kg avant d’entrer au camp, j’en pesais 48 quand j’en suis sorti — pour perdre du poids, je recommande à tous le régime Radovan Karadžić ». En ce qui concerne les barbelés, les journalistes ont en effet délibérément choisi, pour leurs images, un endroit du camp de Trnopolje où se trouvait un grillage barbelé alors qu’il n’y en avait pas à d’autres endroits. Mais si on peut certes débattre de la question de savoir dans quelle mesure des journalistes ont le droit de procéder à certaines mises en scène pour souligner leur propos, cela ne doit pas détourner de l’essentiel dans le cas de Prijedor, c’est-à-dire l’existence même des camps et leur caractère criminel.

Ces camps sont à situer dans le cadre de la politique systématique de terreur contre la population non-serbe de Prijedor et de toute la Bosnie-Herzégovine, politique qui a été mise en place dès les premiers mois de la guerre en 1992. Avant la guerre, 110 000 personnes habitaient dans la municipalité de Prijedor dont 44 % de Bosniaques, 42 % de Serbes et quelques milliers de Croates et de « Yougoslaves ». La région était d’une importance stratégique capitale pour les nationalistes serbes dans leur dessein de créer un territoire homogène regroupant le nord et l’ouest de la Bosnie. Après l’indépendance de la Bosnie-Herzégovine et le début de la guerre en avril 1992, le parti de Karadžić a pris par la force le pouvoir à Prijedor le 30 avril 1992. Des mesures discriminatoires contre la population non-serbe sont alors mises en place et le 24 mai, la ville de Kozarac, habitée essentiellement par des Bosniaques, est bombardée, puis attaquée et détruite. Les habitants qui ne sont pas tués sur place sont conduits aux camps de Omarska, Keraterm et Trnopolje qui sont ouverts autour du 25 mai. On estime qu’après Srebrenica, Prijedor est la municipalité de Bosnie-Herzégovine où la politique d’épuration ethnique des nationalistes serbes a été la plus systématique et la plus meurtrière, avec au moins 3 100 personnes tuées et portées disparues, parmi lesquelles 100 enfants et 260 femmes, notamment entre mai et août 1992. 59 charniers ont jusqu’à présent été découverts dans la région de Prijedor, et si 1 900 corps ont pu être identifiés et enterrés, plus de 1 200 personnes sont toujours portées disparues.

Les crimes commis à Prijedor furent parmi les premiers à être traités par le Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) à La Haye, dès 1995. Même si le tribunal n’a pas suivi la demande du procureur de les qualifier de génocide, les différents jugements rendus donnent une image précise du caractère systématique des crimes commis et des horreurs des camps. Dans le camp de Omarksa, où au moins 3 300 personnes ont été détenues, plus de 600 personnes ont été tuées ou vues pour la dernière fois. En tout, plus de 30 000 personnes ont été détenues dans les trois camps, dont 25 000 à Trnopolje, où furent notamment emmenés enfants, femmes et vieillards, qui furent ensuite déportés à l’extérieur de territoires occupés par les forces serbes. L’envergure des crimes commis apparaît aussi dans le fait que 32 personnes ont été condamnées jusqu’à présent par le TPIY et des tribunaux de Bosnie-Herzégovine pour crimes contre l’humanité et crimes de guerre à Prijedor, surtout des commandants et des gardiens des camps, pour un total de 489 ans de prison. Le travail judiciaire continue : actuellement, se tient à Sarajevo le procès relatif au massacre de Koricanske Stijene, à 80 km de Prijedor, où le 21 août 1992, 200 détenus du camp de Trnopolje ont été emmenés et exécutés.

Si à la fin de la guerre, en 1995, il n’y a presque plus de non-Serbes à Prijedor, la situation a évolué depuis. Les accords de Dayton de 1995 avaient insisté sur la possibilité du retour des expulsés et réfugiés, et cette politique a été mise en œuvre à partir de 1998/1999. Prijedor, avec environ 10 000 Bosniaques revenus, est la municipalité qui a le plus de retours en « Republika Srpska ». Elle est donc souvent présentée comme une « success story ». Mais ce chiffre équivaut seulement à un cinquième du nombre d’avant-guerre : la plupart des habitants sont restés en Allemagne, en Suède, aux États-Unis ou ailleurs. Et comme partout en Bosnie-Herzégovine, ceux qui sont revenus et qui font partie de la minorité ethnique sont plus ou moins ouvertement discriminés ; ils n’ont par exemple que très peu de chances de trouver un emploi dans l’administration. Une bonne partie des rapatriés s’est installée à Kozarac, qui a connu une spectaculaire renaissance ces dernières années, avec la construction de nombreuses villas par la diaspora qui vient y passer tout l’été, le nombre d’habitants passant à ce moment-là de 5 000 à 25 000. Empreinte d’un très fort patriotisme local, Kozarac, qui se présente comme « the biggest small city in the world », se voit en même temps, ainsi que l’exprime un acteur associatif, comme « le village d’Astérix au milieu des légions romaines ». D’une manière générale, les contacts sont rares entre les 10 000 Bosniaques et les 90 000 Serbes à Prijedor ; le nombre de ces derniers a beaucoup augmenté notamment avec l’arrivée des Serbes qui ont fui la Croatie ou en ont été expulsés en 1995. Bosniaques et Serbes vivent dans deux mondes parallèles avec très peu d’interactions. Et si au centre-ville de Prijedor, une des mosquées a été reconstruite, la municipalité a installé juste en face un relief montrant des paysans armés de fusils pointant, comme par hasard, en direction de la mosquée.

La très grande majorité de la population serbe ne veut pas entendre parler des crimes en général ni des camps en particulier. Les enfants n’en entendent de toute façon pas parler dans les écoles et les familles, comme s’ils n’avaient jamais existé, tandis que les procès contre les responsables bosno-serbes sont ou bien ignorés dans les médias ou bien présentés comme injustes et antiserbes. Dans ce climat de déni et de non-reconnaissance, face au peu d’interactions, différentes associations d’expulsés et de victimes se sont créées, comme l’association Izvor, représentant surtout des familles de personnes disparues, et l’association Prijedor 92, regroupant plusieurs milliers d’anciens détenus des camps. Ces associations réalisent un travail d’entraide et de solidarité pour leurs membres, et militent pour améliorer la situation des survivants et pour que soit reconnu publiquement ce qui s’est passé en 1992. Ainsi créent-elles des espaces pour que leur mémoire puisse s’exprimer, constituant de la sorte un combat politique et démocratique, pour la construction d’une société en Bosnie-Herzégovine qui puisse regarder son passé en face et qui puisse intégrer en son sein les différentes victimes civiles de la guerre.

Parmi les demandes des associations figure celle d’établir un Mémorial dans les anciens camps. À Omarska, le camp avait été installé au sein d’un ancien complexe minier qui a été repris par ArcelorMittal en 2004. Une partie du complexe où avait été installé le camp est utilisée aujourd’hui comme cantine et espace administratif, tandis que la « maison blanche », qui servit de lieu de torture et d’exécution, est laissée à l’abandon. Il n’existe aucune plaque commémorative, et il est impossible de se rendre sur les lieux sans avoir obtenu une autorisation préalable. À Trnopolje, une partie de l’ancien camp est à nouveau utilisée comme école, tandis qu’une autre partie, l’ancien centre culturel, est laissée à l’abandon, alors que, comble de la dénégation et de la provocation, un monument aux soldats serbes a été érigé juste devant. Keraterm, une ancienne usine de céramique, est située juste à l’entrée de la ville de Prijedor. Ici, les associations de victimes ont réussi à poser une petite plaque commémorative en 2003, mais elle est à peine visible, et cela ne peut être qu’un tout premier pas. Mais ce n’est pas seulement l’administration bosno-serbe qui fait obstruction. En 2005, après que ArcelorMittal eut repris la mine d’Omarska, l’entreprise semblait prête à écouter les revendications des associations, et un avant-projet de Mémorial a été présenté. Mais les discussions n’ont pas abouti, et depuis, ArcelorMittal reste sourd aux demandes des associations et refuse de rouvrir le dossier.

Sur la place centrale de Kozarac, les associations bosniaques ont érigé en 2010 un monument qui liste les noms de 1 226 morts et disparus de Kozarac. Mais au centre-ville même de Prijedor, on ne trouve que des monuments à la gloire de soldats serbes, et chaque 30 mai, la municipalité commémore 22 militaires et policiers serbes dont la plupart furent tués en 1992 quand un groupe de cent cinquante non-Serbes tenta en vain de reprendre le contrôle de la ville. Dans la parole officielle bosno-serbe, le 30 mai est devenu « le jour de l’attaque de Prijedor ». Pour soutenir le discours de la victimologie serbe, on utilise aussi la mémoire de la seconde guerre mondiale. Sur la montagne de Kozarac se trouve l’imposant Mémorial Mrakovica, érigé pendant la Yougoslavie titiste pour commémorer les partisans morts à cet endroit lors d’une bataille en 1942 contre l’occupant allemand. En 1995, on y a installé une exposition intitulée « Génocide contre les Serbes au xxe siècle » ; elle présente l’histoire comme un éternel martyr du peuple serbe de la Première à la seconde guerre mondiale, jusqu’aux guerres en ex-Yougoslavie des années 1990. Cette exposition, qui montre surtout des photos insoutenables de corps mutilés et massacrés, est visitée chaque année par des milliers d’enfants d’écoles de la Republika Srpska.

Cette atmosphère de dénégation et les manipulations de l’histoire sont difficilement supportables pour les survivants non-serbes de Prijedor. Et pourtant, on ne trouve pas de discours de revanche chez les associations de survivants, qui insistent sur la nécessité du « vivre-ensemble », tout en disant que ce vivre-ensemble ne peut pas se fonder sur le déni et le mensonge. Les associations continuent ainsi, avec persévérance et une grande dignité, dans des conditions difficiles, de se battre pour une reconnaissance des faits, et pour une vie qui puisse leur donner des perspectives ainsi qu’à leurs concitoyens. Il y a là des personnes engagées comme Emsuda Mujagić, présidente de l’association Srcem do Mira (La paix par le cœur), qui a ouvert en 2004 une « Maison de la paix » à Kozarac, et réalise des activités sociales dans le domaine de l’artisanat et du soutien psychosocial, notamment en direction de femmes. Ou bien Ervin « Švabo » Blažević, détenu à Trnopolje à l’âge de 19 ans, qui propose avec son association Optimisti 2004 différentes activités aux jeunes de Kozarac, par exemple dans le domaine du sport, et qui a participé à la reconstruction d’un gymnase. Ou bien Mirsad Duratović, détenu à l’âge de 17 ans à Omarska et Trnopolje, et Sudbin Musić, détenu à l’âge de 17 ans à Trnopolje, qui sont les deux chevilles ouvrières de Prijedor 1992 et font partie de l’initiative régionale REKOM, pour l’établissement d’une Commission indépendante et interétatique chargée d’établir les faits sur l’ensemble des crimes commis en ex-Yougoslavie entre 1991 et 2001. Ou bien Edin Ramulić, vice-président de Izvor, ancien détenu du camp de Trnopolje, qui développe aussi des contacts avec des associations de victimes serbes, et dit clairement qu’à d’autres endroits, des civils serbes ont également enduré d’énormes souffrances et que celles-ci doivent également être reconnues.

Les membres de ces associations organisent et participent à des conférences, des tables rondes, des actions de rue, des manifestations, à Prijedor même, dans d’autres villes en Bosnie, dans d’autres pays, pour attirer l’attention sur les évènements de 1992 et la situation actuelle à Prijedor. Que le combat des survivants contre l’oubli et pour leur dignité soit si difficile et laborieux, n’est pas seulement dû aux obstructions de la Republika Srpska, sur le territoire de laquelle se trouvent ces sites, mais aussi au désintérêt des élites politiques bosniaques qui dominent l’autre entité de la Bosnie-Herzégovine, la Fédération, et à l’indifférence de la communauté internationale. À Prijedor, les associations ne reçoivent aucun soutien financier, sous prétexte que l’argent du contribuable de la Fédération doit rester dans son propre territoire. Les représentants des partis politiques bosniaques se gardent bien aussi de faire pression sur ArcelorMittal à propos de Omarska, puisque ce géant de la sidérurgie a aussi d’importants investissements dans la Fédération. D’une manière générale, Prijedor, comme aussi Višegrad ou Foča, se trouve dans l’ombre de Srebrenica qui est devenu LE symbole de la souffrance bosniaque. Cette focalisation sur Srebrenica et, parallèlement, le fait de négliger d’autres lieux de crimes s’observent aussi dans la communauté internationale : laissant le travail judiciaire au TPIY, au niveau politique, la communauté internationale préfère ne pas s’immiscer à Prijedor. Comme si le fait que cette ville n’ait pas été une zone de sécurité de l’ONU, comme l’a été Srebrenica, justifiait de ne pas porter attention aux survivants de Prijedor et à leur situation. Leur engagement continue pourtant.


Pour en savoir plus

  • Isabelle Wesselingh / Arnaud Vaulerin, Bosnie, la mémoire à vif, Buchet Chastel, 2003. Une enquête détaillée réalisée par deux journalistes français sur la mémoire des camps et sur le retour des réfugiés à Prijedor. Presque dix ans après sa parution, la situation n’a guère évolué.
  • Rezak Hukanovic, The Tenth Circle of Hell. A Memoir of Life in the Death Camps of Bosnia, Basic Books, 1996. Le témoignage autobiographique d’un survivant d’Omarska, avec une préface d’Elie Wiesel.
  • Manuela Brenner, « The Struggle of Memory. Practices of the (Non-)Construction of a Memorial at Omarska », in Südosteuropa, 59/ 3, 2011, p. 349-72. Un article sur les tentatives de construction d’un Mémorial à Omarska.

Post-scriptum

Nicolas Moll est historien, il vit à Sarajevo et à Paris.