Vacarme 59 / Sarajevo

Reprenons,

par

« Nous voulons la paix, nous voulons vivre, nous voulons vieillir » : le 6 avril 1992, d’immenses manifestations réunissent les habitants de Bosnie à Sarajevo. Quelques jours plus tard, c’est la guerre et le siège. Du plus voisin, du plus familier surgit l’horreur qui durera quatre ans. Vingt ans après, comment vivre avec le traumatisme ? Cette question essentielle posée par Freud en 1915, anime le travail d’Edina Mahmutović, psychologue dans l’association OGBH. Elle traverse aussi le travail du photographe Milomir Kovačević. Rencontres.

En 1915 Freud écrivait à propos de la guerre : « Jamais un événement n’a détruit autant de patrimoine précieux, commun à l’humanité, n’a porté un tel trouble dans les intelligences les plus claires, n’a aussi profondément abaissé ce qui était élevé […]. La guerre renverse tout ce qu’elle trouve sur son chemin, et cela dans une rage aveugle, comme si après elle il ne devait plus y avoir d’avenir ni de paix entre les hommes. Elle fait éclater tous les liens de communauté qui rattachent encore les uns aux autres les peuples en lutte et menace de laisser après elle des rancunes qui rendront impossible pendant de longues années la reconstitution de ces liens. »

À la fin du siège, ce qui liait ensemble les habitants de Sarajevo pour survivre se disjoint ; le traumatisme laisse place à la douleur la plus vive et rend étranger le plus familier. Après cette guerre d’épuration ethnique, la destruction, les massacres ont été tels que les digues se sont effondrées : il y a une rupture historique, proche de ce qu’écrit Anne-Lise Stern sur la seconde guerre mondiale, dans Le Savoir-déporté : « Parce que le nazisme a fait s’effondrer les digues, provoquant une rupture de civilisation, la perpétuation de ce quelque chose qui n’a pas succombé à la destruction, qui a perduré et perdure, ne peut être assuré qu’à la condition de le considérer comme marqué à tout jamais par cette rupture et cette destruction. » Le travail de mémoire collective, qui à la fois inscrit cette rupture et recoud les liens de chaque communauté, élabore l’Histoire mais ne peut extraire la pointe vive du trauma en ce qu’il atteint chacune, chacun au joint le plus intime de son histoire.

L’effraction du réel de la barbarie, le heurt de la mort très proche, l’abandon désorganisent le rapport à la réalité, l’aménagement que chacun avait trouvé jusque-là pour faire avec sa vie. Le sommeil se perd, avec lui disparaissent les rêves où les désirs s’abritent. « La mort est du côté du réveil », dit Lacan, d’un réveil brutal. Année après année, les survivants croisent dans la rue, à la télévision, les visages de ceux qui furent leurs tortionnaires, leurs bourreaux. Certains trouvent l’appui du religieux, des identifications héroïques, des engagements militants, d’autres, au plus près des pulsions agressives, répondent aux appels à la rancune et à la haine (terreau du nationalisme et de la relance des conflits) pour capitonner l’angoisse. Que peut bien signifier être encore vivant ? Que faire de la honte et de la douleur d’exister ? Le symbolique semble faire défaut ; ce qui soutenait l’existence ne tient plus. Le lien à la langue est dénudé, devant le vide de la perte : ce qui faisait sens commun vacille. Comment reprendre le cours des phrases, trouver les mots ? Comment faire usage de la parole pour réhumaniser alors même que celle-ci a failli à protéger et à réunir ?

Le traumatisme enserre dans sa répétition muette, il hante et troue la vision qui peine à se tourner vers d’autres perspectives. Il obnubile la pensée et ne cesse de regarder le sujet, d’exercer une fascination mortifère qui perdure, même à distance des événements, et imprime au présent l’effraction d’un plus-que-présent.

Une série de photos prises par Milomir Kovačević, intitulée On achève bien les chevaux, et accompagnée d’un texte qu’il a lui même écrit, en témoigne d’une façon extrêmement précise. Alors qu’elles ont été réalisées des années plus tard et loin de Bosnie, au Mexique, lors d’une fête de village qui s’est conclue par l’exécution d’un cheval blessé, elles donnent à lire avec intensité la reviviscence du traumatisme de guerre [1]. Comment s’en séparer ? Comment parvenir, au bord du troumatisme, comme dit Lacan, à renouer les fils ?

Aucune recette. Pour chacun, il s’agit d’un long travail d’extraction pour trouver ce quelque chose qui l’a tenu sur le bord vivant de l’existence et lui a permis de traverser la guerre. C’est ce dont il est question dans le livre Sarajevo dans le cœur de Paris de Milomir Kovačević. Photographe de rue avant la guerre, comme il aime à se définir lui-même, il photographiait les écoliers, les joueurs d’échecs, la vie en Yougoslavie. Même s’il y a vécu le siège, il n’est pas devenu reporter de guerre et n’a jamais pris d’images des gens blessés, des morts. Depuis qu’il a quitté Sarajevo, il tente de retisser des éléments du passé commun avec des Serbes, des Bosniaques, des Croates réfugiés à Paris. « Les images de souffrance se sont imposées d’elles-mêmes, dit-il, et depuis, elles sont restées figées dans l’esprit de beaucoup. Rares sont ceux qui ont essayé de porter un autre regard sur cette ville et de faire partager aux gens d’ici une réalité bien plus complexe. » C’est le pari du livre, qu’il continue de documenter. À chaque rencontre, il demande que lui soit confié un objet, « le plus intime, le plus cher », accompagné de quelques mots. Page après page, ces objets du quotidien, moulin à café, chaussures d’enfant, premier jouet en bois, photos de famille, petit coussin, etc., et les écritures manuscrites des textes qui les accompagnent, livrent tout autre chose qu’un bric-à-brac nostalgique, ils déplacent le regard, l’invitent à se détourner de l’horreur pour le porter sur ce qui se voit à peine.

Chaque objet, chaque texte dit Reprenons,

Edina Mahmutović mène elle aussi un travail de reprise avec des femmes qui ne peuvent plus penser l’avenir. Elle fait partie de la génération des psychothérapeutes formées en 2008 [2], après avoir exercé d’autres professions avant-guerre. Elle était à Sarajevo pendant le siège et dit avoir marché sur cette crête, on the edge, où il s’en est fallu de peu qu’elle bascule dans la folie. Pendant la guerre, elle est restée dans le quartier de Grbavica, sur la rive gauche de la Miljacka, quartier passé sous contrôle de l’armée yougoslave et des paramilitaires serbes. Plusieurs lieux de détention et de torture y avaient été installés. Bosniaque, mariée à un Serbe, bien qu’elle fît l’objet de nombreuses intimidations, elle ne put se décider à laisser là ses voisins. Elle est restée « prisonnière de sa propre maison », dans l’angoisse des ouï-dire et des rumeurs, lot commun de nombreuses femmes.

En 1994, un an avant la fin du conflit, Edina découvre devant son poste de télévision que Jovan Divjak, général de la défense territoriale de Bosnie, quitte l’armée pour créer une association (OGBH, voir p. 134) afin d’aider les orphelins de la guerre — sans distinction ethnique ou religieuse. Ce choix déterminé en faveur de la vie et de toutes les vies remplit Edina de joie : « Ceci m’a protégée du nationalisme et de la haine. » Son travail de psychothérapeute commence après le départ des humanitaires, alors que le cours de la vie est censé avoir repris. Chacun vit désormais « avec » — avec ses souvenirs, ses blessures et avec le manque ou plutôt « sans » : sans ceux qui ne sont plus.

En 2004, l’association OGBH propose aux enfants orphelins (d’un ou de deux parents) et à leurs mères des ateliers de soutien psychologique. Plusieurs psychologues s’y succèdent, mais le projet ne prend pas. Les enfants et les mères peinent à s’y inscrire. L’équipe associative, convaincue de la pertinence du projet, cherche un moyen de le continuer et rencontre Edina Mahmutović en 2008. Tout de suite, Edina façonne un espace d’accueil à sa manière, en fixant le cadre, a safe space, pour travailler sur le traumatisme. Dans ces groupes (alternent les groupes avec les mères et ceux avec les enfants), elle vient à la rencontre de chacun avec douceur. Il s’agit de prendre le temps. De soutenir et de ne rien brusquer. Progressivement, les femmes et les jeunes attendent ces moments qui rythment leur vie. Au bout de quelque temps, l’équipe d’OGBH et Edina décident de continuer ces ateliers hors de Sarajevo. Une fois par mois, le groupe part, le temps d’un week-end. Ces petits voyages sont ardemment attendus, mères et enfants y viennent de plus en plus volontiers, le bouche à oreille amène de nouveaux participants. Au cours de ces deux jours, l’horizon différent, les ateliers, la cuisine, les promenades, les rencontres, les repas, les chants, dessinent une vie collective assouplie, et au moment des groupes de parole, se risquer à dire sa détresse dénude beaucoup moins. Les récits d’une grande âpreté exigent que celui ou celle qui s’y aventure ne soit pas interrompu ou commenté mais accompagné : « C’est un travail individuel mené au sein du groupe. » De réunion en réunion, « les présences, les visages, les mouvements des corps, les gestes, les positions, les liens entre générations, se déplacent ». Le temps qu’il faut à chacun est respecté ; certains se lancent, d’autres restent silencieux mais reviennent.

Ainsi cette grand-mère qui élève seule sa petite-fille depuis la guerre, souriante et un peu absente, qui apporte des gâteaux et qui n’a jamais manqué un rendez-vous, est restée mutique pendant des années jusqu’à ce jour d’avril 2011 où elle s’est levée, a touché les cheveux d’une étrangère présente ce week-end-là et s’est effondrée en larmes avant de pouvoir prononcer pour la première fois quelques mots.

Edina sait que pour elle, comme pour ces autres femmes et enfants de milieux modestes qui n’auraient jamais consulté en ville, ce qui se déroule là est inestimable.

Week-end après week-end, le travail de parole s’apparente à un travail de reprise, tel qu’en couture « la reprise protège le trou de son agrandissement, recouvre une tache, mais en laissant le trou ou la tache visibles », comme l’écrit Tiphaine Samoyault dans La Main négative.

Les rendez-vous animés par Edina, comme les petits objets et les récits recueillis par Milomir, traitent le traumatisme de la guerre ; ils séparent de sa fixité, invitent au déplacement. Ils remettent en jeu le regard là où il était aveuglé et la voix là où elle s’était tue.

Post-scriptum

Julie Biro est responsable des pays de l’Est au CCFD Terre solidaire.

Notes

[2Après la guerre, des formations de psychologues et de psychothérapeutes de diverses orientations sont dispensées : Gestalt et psychanalyse à Sarajevo, psychanalyse à Tuzla, cognitivisme et comportementalisme à Banja Luka. Edina Mahmutović est formée à la Gestalt Therapie.