Si l’on souhaite surmonter le clivage ethnique, il n’y a qu’une position tenable, dans le double sens du terme, moral et stratégique : 1) choisir clairement son bord, et non faire mine de comprendre les raisons du racisme, fût-il populaire ; 2) en activer d’autres, pour éviter qu’il ne devienne le clivage structurant.

les fronts de la gauche

On aimerait ne plus parler de Nicolas Sarkozy, mais la gauche va devoir faire avec les 48,36 % des électeurs qui ont voté pour lui. Un bilan calamiteux, cinq années de droite dure, le mensonge érigé en art de gouverner, une politique économique et fiscale de classe, sans fards, un ministre de l’Intérieur devant la justice pour injures raciales, un Président de la République qui glose sur les « Français d’apparence musulmane », des mouvements sociaux puissants, mais méprisés, dans l’université ou contre la réforme des retraites, une fin de campagne outrancière, témoignant du fait qu’il n’y a plus guère aujourd’hui de différences entre l’extrême droite et ce qu’on appelait jusqu’à présent la droite républicaine : tout laissait espérer que l’exaspération teintée d’humiliation accumulée au cours de ce quinquennat pénible allait se traduire par une sanction massive dans les urnes. Quel que soit le résultat des législatives, cela n’a pas été le cas.

De ce point de vue, 2012 n’est pas le symétrique inversé de 2007. Il y a cinq ans, la victoire de l’UMP, ample, était celle d’une droite conquérante qui remportait l’élection parce qu’elle avait gagné la bataille des idées. Aujourd’hui, la victoire de François Hollande est trop étriquée pour qu’on puisse croire à un succès idéologique. Du coup, inquiétude pour les cinq ans à venir, et pour le coup d’après. Inquiétude, d’abord, parce que nous sommes dans un pays cassé en deux, dont la moitié du corps électoral était prête à remettre ça, la xénophobie ne la révulsant visiblement pas. Mais inquiétude, aussi, parce que deux scénarios dominants s’esquissent aujourd’hui à gauche, inaptes à conjurer le danger de la victoire en 2017 d’une droite extrême (rassemblement bleu marine ou UMP alignée) : d’un côté, le scénario qu’on appellera « gestionnaire », de l’autre le scénario qu’on appellera « identitaire » ; d’un côté la stratégie d’une gauche de gouvernement qui croit pouvoir apaiser la société par une « présidence normale » et une gestion rigoureuse en faisant l’économie d’une refondation idéologique ; de l’autre la proposition d’une certaine gauche intellectuelle, autoproclamée « populaire », attelée à un projet de refondation idéologique, qui valide en réalité les postulats de l’adversaire.

la politique de l’édredon

Dans son discours d’investiture, François Hollande affirmait que « le pays a besoin d’apaisement, de réconciliation, de rassemblement. C’est le rôle du Président de la République de faire vivre ensemble tous les Français sans distinction d’origine, de parcours, de lieu de résidence, autour des mêmes valeurs, celles de la République. » Un impératif nécessaire après les cinq, voire dix ans de guerre civile dans lesquels le sarkozysme a plongé le pays. Mais absolument pas suffisant. Il est certes difficile de reprocher au nouveau Président de vouloir rompre avec le style du gouvernement précédent, et à un élu de faire ce qu’il a annoncé pendant sa campagne. Mais si l’intention est louable, la stratégie est inadaptée. L’organigramme de l’Élysée version Hollande, composé en grande majorité d’énarques, de camarades de promotion, de sages sous-préfets et de quelques banquiers d’affaires, donne le sentiment que le socialiste arrive au pouvoir sans autre projet que l’espoir de gérer les affaires courantes en négociant au mieux les chicanes. Si la politique de réconciliation s’avère être une simple tactique de l’édredon, elle ira dans le mur. L’erreur profonde de ce scénario serait de penser qu’on puisse, ou qu’il faille, endormir une société. L’apaisement nécessaire ne doit pas se confondre avec une technique du chloroforme social. L’absence d’une politique offensive, qui conduirait à ne rien proposer d’autre que de revenir sur une partie des dérives de l’ère Sarkozy et à arbitrer mollement entre les composantes de la majorité, serait une erreur fondée sur une stratégie de la rente et le jeu mécanique de l’alternance électorale. Une erreur tactique, stratégique et intellectuelle.

Erreur tactique, d’abord. À ne pas mener la bataille idéologique, la gauche française court le risque que, pendant cinq ans, une droite devenue folle ne cesse d’occuper le terrain, en tapant sur son « angélisme », en matière sécuritaire ou migratoire. Le score du candidat Sarkozy interdit d’envisager un scénario à l’américaine, où, à force de se raidir, la droite s’est discréditée dans les urnes. Si elle se contente d’éviter les coups, ou s’applique à reprendre en mode mineur les discours et les pratiques d’une droite qui court après l’extrême droite, par exemple en concédant qu’il y a trop d’étrangers en France, la gauche de gouvernement ne gagnera, au mieux, qu’une image de lâcheté. Se taire dans ces conditions, c’est s’assurer d’une déroute idéologique qui est une promesse de défaite électorale. Jamais la gauche au pouvoir n’a d’ailleurs réussi, dans son histoire, à enchaîner deux législatures. Mais l’enjeu dépasse largement la possibilité d’éviter le sourire radieux et cauchemardesque de Jean-François Copé ou de Marine Le Pen en 2017.

Erreur stratégique ensuite. La gauche compte sur un retour de la croissance. Si elle brillait effectivement au bout du tunnel européen, celle-ci contribuerait sans doute à améliorer les comptes publics, à redonner de l’air à des services publics étouffés, à créer de l’emploi, à soutenir le pouvoir d’achat des ménages les plus pauvres, à financer enfin les investissements nécessaires à la transition énergétique. Mais quand bien même cela se produirait, cela ne suffira pas à chasser les démons de la société française. Quand les indicateurs économiques sont au vert, rien ne garantit que les thèmes de la droite populiste refluent : lors du dernier passage des socialistes au pouvoir entre 1997 et 2002, avec Lionel Jospin comme Premier ministre et François Hollande comme premier secrétaire du PS, et alors que la croissance était au rendez-vous, le thème de l’insécurité a explosé dans les « préoccupations des Français », telles que mesurées par les sondages ; et c’est dans cette même période que l’opinion selon laquelle le RMI « risque d’inciter les gens à s’en contenter et à ne pas chercher de travail » est devenue majoritaire.
Erreur intellectuelle, enfin. Croire qu’une gestion efficace, une redistribution raisonnable, un chômage en baisse, des revenus en hausse, permettraient d’assécher le réservoir de frustrations censées faire le lit de la xénophobie, c’est croire et faire croire qu’il y a des déterminants socio-économiques à celle-ci. La croissance ne parviendra pas à étouffer le discours ethnique, qui n’est ni spécifique à la condition populaire, ni calqué sur les soubresauts de la crise, en dépit des corollaires possibles entre frustration économique et revendication identitaire. Il n’est pas possible d’assécher les conditions sociales du racisme. Pour une raison très simple : le racisme n’est pas le monopole des pauvres et dans toutes les catégories sociales, on vomit ou on accueille les étrangers, on refuse ou on accepte la différence. L’antidote au prurit ethnique et anti-minoritaire qui menace la France et l’Europe, alimenté par les nouvelles droites extrêmes, n’est donc pas dans la question sociale. C’est ici que le scénario gestionnaire rejoint dans une erreur commune le scénario identitaire.

généalogie d’une erreur

Ce dernier repose en effet sur la conviction suivante : les catégories populaires, assimilées aux habitants des espaces périurbains et des « zones rurales », seraient particulièrement sensibles aux discours de Marine Le Pen, ou tout du moins des opposants, pêle-mêle, à la mondialisation et à l’immigration, éprouvant une forme d’« insécurité culturelle » articulée à d’autres formes d’insécurité (économique et sociale), mais possédant des ressorts spécifiques. Du géographe Christophe Guilluy, au collectif de la « Gauche populaire » (à travers notamment la figure de Laurent Bouvet, professeur de science politique) en passant par le sociologue Jean-Pierre Le Goff et le philosophe Jean-Claude Michéa, tous proposent à la gauche de gouvernement un aggiornamento idéologique : retrouver le peuple et la République et pour cela rompre avec la bien-pensance, c’est-à-dire tourner le dos aux revendications minoritaires (anti-racisme, droit des femmes et des LGBT [1], discrimination positive, vote des étrangers).

À l’origine de cette thèse, une analyse électorale. Sur ce terrain, la géographie sociale et l’approche territoriale sont devenues l’une des voies privilégiées pour comprendre la société française : les cartes post-électorales se sont imposées comme le mode d’objectivation le plus prisé des résultats d’un scrutin. La carte est ainsi dotée d’un pouvoir révélateur qui fascine. On en veut pour preuve le formidable écho, de gauche à droite, rencontré par l’ouvrage de Christophe Guilluy Fractures françaises (François Bourin éditeur, octobre 2010) dont la presse de tous bords s’est faite le relais. À la suite du premier tour, les résultats du Front national ont été interprétés comme la traduction de ce qu’aurait annoncé le livre. Il a été alors massivement question de la « France périphérique » où seraient reléguées les « couches populaires ». Le président socialiste du conseil régional d’Île-de-France Jean-Paul Huchon y est allé d’ailleurs de son analyse dans une tribune (Le Monde, 17 mai 2012), constatant que le vote obéit à une forme de « déterminisme territorial ». Aujourd’hui donc le consensus semble partagé : « On vote comme on habite ». Si les degrés et les formes du déterminisme spatial sont diversement énoncés, le mode de raisonnement reste très similaire : la localisation permettrait d’expliquer, de comprendre, voire de « justifier » un vote.

La première limite de ce genre d’analyses est l’imprécision des nomenclatures utilisées pour penser le territoire. À titre d’exemple, « zones rurales », « espaces périurbains », « petites villes » sont des termes employés bien souvent indistinctement. Ils ont, il est vrai, en commun un avantage : ils évoquent chacun à leur manière un « paysage » toujours distinct de la ville « dense » ou de l’hydre tentaculaire et ogresse constituée par les « métropoles », rejouant ainsi le vieux scénario urbaphobe qui a toujours eu bonne presse en France. Il est de bon ton aujourd’hui de dénoncer, au contraire, la « pensée unique » de l’urbaphilie. Le fait que l’Insee ait récemment substitué aux « espaces à dominante rurale » la terminologie « commune isolée hors des pôles » est ainsi perçu par certains esprits amoureux de la diversité des terroirs français comme l’expression la plus aboutie du « meurtre » symbolique de la ruralité par l’État (jacobin forcément !). Quoi qu’il en soit, ce n’est rien moins qu’une partition binaire de l’espace qui est proposée de manière sous-jacente, à mille lieux de la variété considérable des expériences et des situations englobées. Cette pensée spatiale fonctionne mécaniquement à deux temps — « France d’en haut » et « France d’en bas », « centre » et « périphéries » — manquant le feuilleté des configurations électorales locales. Ces raccourcis sont aussi à l’œuvre dans la grille d’analyse du « gradient d’urbanité » développée par le géographe Jacques Lévy (plus on s’éloigne de la ville, plus on vote aux extrêmes), celui-ci opérant incidemment un recouvrement entre échelle de valeurs et échelle spatiale — l’ouverture au monde serait le fait des centres-villes, le repli sur soi augmentant à mesure qu’on s’en éloigne — et un glissement métonymique entre les habitants et l’espace de résidence.

La deuxième limite, c’est l’assimilation systématique des espaces périurbains à des zones de relégation sociale. Que celles-ci existent, cela ne fait pas de doute, mais c’est oublier la diversité de ces territoires, et que tous, loin de là, ne sont pas des marges : tous secteurs d’activités confondus, ce sont près de quatre emplois supplémentaires sur dix qui sont localisés dans le périurbain entre 1999 et 2007. C’est oublier également que les rapports sociaux à ces territoires sont hétérogènes : le choix résidentiel périurbain peut aussi s’inscrire dans des trajectoires de mobilité sociale, pas nécessairement contrainte, et parfois ascendante.
La troisième limite croise les deux précédentes : on prend des surreprésentations statistiques pour des causalités. Que la probabilité de voter pour le Front national soit en moyenne plus élevée dans les zones périurbaines — et chez les ouvriers ou chez les non-diplômés — que dans d’autres catégories spatiales et sociales est un fait. En déduire que le lieu d’habitation ou qu’une caractéristique socioprofessionnelle sont en elles-mêmes un facteur qui détermine le choix d’un parti est un court-circuit logique. D’une part parce que l’analyse fonctionne à géométrie variable : on laisse de côté les urbains, pourtant plus nombreux dans l’électorat du FN. On sélectionne donc en amont les catégories de l’analyse — habitat et vote FN — et on valide par avance la relation qu’on établit entre elles. D’autre part, parce que montrer par la quantification statistique un lien entre lieu d’habitation et vote — la surreprésentation en est un indice — ne peut pas être la conclusion de l’analyse mais le début d’une enquête. Or, toutes les enquêtes de terrain soulignent des ressorts du vote bien plus complexes [2]. On peut aller ainsi jusqu’à inverser les causalités supposées : est-ce le pavillon qui rend xénophobe ou la xénophobie qui peut y conduire ? est-ce la condition ouvrière qui mène à la défiance à l’égard des étrangers ou le travail de mobilisation électorale ciblée du FN auprès des ouvriers ?
Les fragilités de ce type d’analyse culminent dans la notion qui leur sert de clé de voûte : « l’insécurité culturelle » ressentie par les catégories populaires. La notion est difficile à définir, tant elle est vague. On pressent qu’elle brasse large, embrassant à la fois l’affaissement d’une culture populaire jadis structurée par l’identité ouvrière, et une crainte face à l’immigration, rivale économique et menace culturelle. Mais on voit assez clairement, en revanche, quelle en est la fonction. Elle permet d’abord de ne pas en utiliser une autre, dont elle est à la fois le substitut et l’euphémisme : « xénophobie ». Elle permet dès lors de tenir, face au rival idéologique, la « gauche bien pensante », deux positions contradictoires : 1) quand elle prête une xénophobie aux catégories populaires, la gauche-bien-pensante les insulte ; 2) quand la gauche-bien-pensante refuse de comprendre les raisons de la xénophobie populaire, elle les livre au FN. La notion révèle alors sa seule vraie cohérence : une charge contre la gauche-bien-pensante, et ses options politiques.

pour une gauche clivante

La gauche gestionnaire et la gauche dite « populaire » partagent au fond une même conception de la société, terriblement appauvrie. Leur société est une société vue d’en haut, comme un corps à gouverner et à faire voter, auquel on ne prête jamais autant d’attention qu’au moment de solliciter ses suffrages. Une société, du coup, où les groupes sont réduits à des catégories statistiques (« populaires » en l’occurrence), ce qui empêche d’en voir la différenciation interne et le potentiel d’auto-organisation : une catégorie ne se mobilise pas, un groupe est toujours plus hétérogène que les classements construits pour le quantifier. D’où une conception pastorale du lien entre État et société : comme un berger à son troupeau, le gouvernement doit apporter à ce peuple classé et dénombré de quoi se nourrir (c’est la ligne gestionnaire : donnons-lui de l’emploi) et de quoi apaiser ses craintes (c’est la ligne dite « populaire » : calmons son sentiment d’insécurité culturelle). Bref, une conception purement électorale et gouvernementale de la société, conçue pour gouverner mais qui paradoxalement, si elle l’emportait intellectuellement, mènerait tout droit la gauche à l’échec en la coupant de son moteur historique : la vitalité d’un social clivé.

Car sur ce point, l’histoire politique est très nette, pour peu qu’on se défasse du storytelling fabriqué par les experts électoraux du PS pour expliquer les défaites de 1993, 1995 et 2002 — une gauche sanctionnée pour avoir manqué de réalisme en matière de sécurité et d’immigration — et qu’on s’intéresse un peu plus à ce qui permet les victoires. En 1981, en 1997 et en 2012 — ses seules victoires nationales sous la Ve République — la gauche l’emporte grâce aux mouvements sociaux qui ont précédé les scrutins. Des mouvements sociaux, c’est-à-dire une société en mouvement, alors même que le pays, pesé à l’aune des catégories inertes de l’analyse quantitative, est, pour reprendre un mot fameux de Mitterrand, « majoritairement à droite ». La droite en a retenu que les victoires de la gauche sont toujours des « victoires par effraction ». Elle n’a pas complètement tort, si on y entend une exclamation de berger déçu, qui découvre stupéfait que le troupeau qu’il croyait tenir si bien, en réalité, n’en est pas un. Qui découvre en somme qu’une élection n’est jamais le résultat d’une arithmétique sociale, mais d’une sociologie politique, où le camp le plus mobilisé l’emporte.

Détaillons. En 1981, la décennie qui a précédé est l’une des périodes de mobilisations les plus intenses et les plus diverses du XXe siècle : dans le sillage de Mai 68, une multitude de revendications (du droit à l’avortement à l’augmentation des salaires), dans tous les secteurs de la société (de la justice à la santé mentale), vient offrir aux partis de gauche un vivier de propositions où puiser, et une dynamique de victoire. En 1997, la victoire de Lionel Jospin reste incompréhensible si on la détache de la double séquence de mobilisation qui l’a précédée et permise. Elle est l’écho d’un puissant mouvement social contre la réforme des retraites (déjà !) à l’hiver 1995, décisif en ce qu’il signale un réarmement de la critique sociale après dix ans de laminoir néolibéral. Elle suit immédiatement le mouvement des sans-papiers amorcé à l’été 1996, décisif en ce que s’y agrègent toutes les composantes du « peuple de gauche », des ouvriers syndiqués aux artistes indignés, des confédérations syndicales aux associations de lutte contre le sida, des militants organisés aux pétitionnaires d’un jour : non pas les « catégories populaires » de la scrutinologie, mais un peuple qui n’a pas d’autre existence qu’en acte ; un peuple introuvable ailleurs que dans la rue, et qui sait se donner rendez-vous dans les urnes. De ce point de vue, la victoire de Hollande ne fait pas forcément exception. Ceux qui ont vécu les manifestations de l’hiver 2010 pour la défense des retraites se souviennent du sentiment très fort qui dominait au moment de la défaite, par-delà la tristesse : rendez-vous en 2012, un bulletin à la main. Entre les deux tours de scrutin, les manifestations syndicales du 1er mai 2012 ont été partout en France un point de ralliement pré-électoral, révélant mieux qu’aucun sondage la véritable dynamique du vote. Hollande ne doit pas le pouvoir qu’à sa prudence de candidat rassembleur, il a aussi été porté par des forces mobilisées, comme à chaque fois que la gauche prend le dessus.

Il n’est pas certain qu’il reconnaisse cette dette. Espérons à tout le moins qu’il en retiendra la leçon : la gauche d’État a besoin d’une société vivante. Quand la gauche a désamorcé les mouvements qui l’avaient portée au pouvoir, elle n’a pas été réélue. Car qu’est-ce qu’une société vivante ? C’est une société clivée. Le discours du « rassemblement » est un point de passage obligé pour un candidat à l’élection présidentielle. Espérons que le récent vainqueur ne s’y attardera pas trop longtemps, pour trois raisons. Premièrement, parce que de fait il n’y aura pas de rassemblement : on l’a dit, une droite tea-partisée va cogner à bras raccourcis. Deuxièmement, parce que ce n’est pas le rassemblement, mais au contraire le conflit, qui vitalise une société. C’est la grande leçon sociologique de Georg Simmel : le conflit fait la société. Non seulement parce qu’il crée des identités collectives qui charpentent le social (bourgeois et prolétaires, « eux » et « nous »), non seulement parce qu’il renforce la solidarité interne des camps en conflit, non seulement parce qu’il sert d’exutoire aux tensions sociales, mais parce qu’il crée un espace commun aux protagonistes. Non pas l’espace clos « de la France et de tous les Français » qu’on se sent obligé d’invoquer quand on est candidat à l’Élysée. Mais un espace ouvert où s’invitent les groupes qui en étaient exclus (les ouvriers, les femmes, les noirs, les arabes, les musulmans, etc.), un espace créé par cette intrusion même — par cette « effraction », comme on dit à droite. Les sociétés prétendument rassemblées confirment la règle : elles ne le sont jamais qu’autour d’un chef, d’un drapeau et d’une haine, par la désignation d’un ennemi, extérieur (le boche, l’URSS, l’axe du mal) ou intérieur (les étrangers, les communistes, les minorités religieuses). Troisièmement, en conséquence : parce que l’urgence n’est pas de choisir entre la paix et le conflit, mais de choisir les clivages.

Si l’on souhaite surmonter le clivage ethnique, il n’y a en effet qu’une position tenable, dans le double sens du terme, moral et stratégique : 1) choisir clairement son bord, et non faire mine de comprendre les raisons du racisme, fût-il populaire ; 2) en activer d’autres, pour éviter qu’il ne devienne le clivage structurant — car c’est cela, une société fasciste. Les tenants de l’hypothèse de l’ « insécurité culturelle » répondront que c’est exactement ce qu’ils tentent : réactiver le clivage de classes, afin de fournir une autre identité collective aux ouvriers et aux employés que celle de petits blancs apeurés. Mais leur stratégie ne tient pas. D’une part parce que leur offre identitaire, en réalité, n’est pas l’identification de classe sur le mode internationaliste que proposent traditionnellement les partis communistes et d’extrême gauche selon le slogan classique : « Français, immigrés, même patron, même combat ». C’est, on l’a vu, une distinction sociologique entre la gauche pavillonnaire « d’en bas » et la gauche urbaine « d’en haut », et un choix politique entre leurs revendications respectives : la « vraie question sociale », contre l’antiracisme. La gauche dite populaire a bien un adversaire principal : ce n’est plus le patron, mais le « bobo », une catégorie sociologique dont la rigueur n’a pas encore été démontrée. Elle en déduit une hiérarchie des causes à défendre : l’ouvrier français, avant l’étranger expulsé. Une forme de préférence nationale, en somme, appliquée aux revendications de gauche.

D’autre part parce que, quand bien même il s’agirait authentiquement d’une réactivation du front de classe traditionnel, la gauche tomberait alors dans les mêmes erreurs. Première erreur : croire que le clivage de classe est à lui seul un rempart contre la xénophobie populaire. Au contraire, sur un marché national du travail, le travailleur étranger sera toujours potentiellement perçu comme un concurrent, surtout en période de crise. C’est le cas aujourd’hui, comme ce fut le cas en France lors des deux grandes crises du milieu et de la fin du XIXe siècle, puis dans les années 1930. Rixes mortelles, chasses à l’homme : c’est le petit peuple lui-même qui se charge alors de faire fuir les travailleurs belges, espagnols ou italiens dans les années 1880. « On est frappé, écrit Michelle Perrot, du pouvoir mobilisateur de ces manifestations ; elles se transforment aisément en mobilisations populaires de plusieurs milliers de personnes » [3]. Morale de l’histoire : l’identité de classe n’est un antidote au racisme qu’adossée à un internationalisme.
Deuxième erreur : hiérarchiser les clivages, et faire de la lutte des classes un « front principal », au regard duquel tous les autres conflits sociaux seraient des « fronts secondaires ». Ce fut la tentation traditionnelle du Parti communiste et des groupuscules gauchistes, jusque tard dans les années 1970. On en trouve encore des traces aujourd’hui, à travers la distinction entre question sociale et questions de société : chômage et salaire d’un côté, mariage gay de l’autre ; d’un côté les revendications matérielles (entendre : importantes), de l’autre les revendications symboliques (entendre : petites-bourgeoises). C’est oublier d’abord que certaines luttes se laissent mal ranger dans l’une ou l’autre de ces deux catégories : quid des revendications féministes d’égalité salariale ? où classer une mobilisation de travailleuses du sexe ? C’est oublier ensuite que les revendications symboliques n’apparaissent luxueuses qu’aux yeux de ceux qui jouissent déjà de droits assurés : si les homosexuels ont réclamé le pacs à la fin des années 1990, c’est sur fond d’épidémie de sida ; pour un conjoint endeuillé, être privé de tout statut face à la famille du défunt, c’était se trouver exposé à la dépossession matérielle. C’est oublier enfin l’extrême diversité des revendications traditionnelles du monde du travail, où les batailles sur la durée de la journée, les cadences ou le salaire s’articulent toujours à des exigences symboliques : refuser d’être traité comme un chien, transformé en machine, harcelé par un chef, méprisé par un client, etc. Il n’y a pas d’un côté la question sociale, de l’autre les questions de société : il n’y a que des exigences de justice. Quand la gauche dite « populaire » prétend déconnecter sentiment d’injustice et revendications de nouveaux droits spécifiques, elle dévoile ce qui la meut : un mépris du peuple déguisé en populisme, comme si le peuple ne pouvait avoir de rapport à l’idée de justice que sous l’affect non réfléchi de l’iniquité.
Si la gauche qui vient d’être élue se veut non seulement capable de gagner des élections, mais apte à faire obstacle aux forces mortifères des temps de crise, elle a donc besoin d’une société vivante, c’est-à-dire d’une société sans cesse travaillée par de multiples exigences positives de justice, dont aucune ne peut prétendre étouffer les autres. Certes, il serait naïf de croire qu’un gouvernement peut à lui seul revitaliser le social. Mais il serait faux de penser que les manières de gouverner n’ont aucune incidence sur la possibilité de protester : si les rapports sociaux se sont tant durcis sous le sarkozysme, c’est bien parce que cinq années d’inflexibilité et d’étanchéité de l’État, même face aux mobilisations les plus fortes, cinq années de piétinement des corps intermédiaires, cinq années de mise en concurrence des individus, au travail et ailleurs, ont rendu l’action collective extraordinairement difficile. La gauche de gouvernement, si elle veut vraiment tourner cette page pénible, doit faire exactement l’inverse. Elle doit bien sûr respecter les corps intermédiaires, mais entendre aussi les revendications des corps non institués. Elle doit s’interdire de discréditer a priori les mobilisations, qu’elle doit au contraire accueillir comme autant de signes de cette vitalité sociale dont elle a tant besoin. Elle doit se réjouir à chaque fois qu’un collectif se constitue, fût-ce contre elle.

quels clivages ?

Réanimer des clivages vivants, reproduire autant que possible une société du dissensus et du conflit, n’ayant peur ni de la critique, ni des mots, ni des manifestations, ni des justes colères, ni des masses, ni des esprits libres ? Soit. Malheureusement, sur un tel programme, on pourrait même trouver un consensus, de l’extrême gauche à Philippe Sollers. Qui, après tout, n’est pas d’accord, même dans la faible fraction de la droite encore modérée et républicaine, pour dire qu’il y a quelque chose d’aussi moisi que terrifiant dans une France votant à plus de 48 % pour un candidat passé à l’extrême droite, et qu’il est donc urgent de ne pas enterrer trop vite nos faucilles ou nos indignations au nom de la justice ou de la vie ? Donc, si l’on ne veut pas sombrer dans une nouvelle messe consensuelle du dissensus, il est tout aussi urgent de préciser non seulement quels clivages peuvent être aujourd’hui vivants, et lesquels sont d’avance morts, sinon mortifères, mais plus encore quelles sont, au sein de ces clivages, les stratégies dignes et conquérantes, et lesquelles sont à la fois indignes et perdantes.

Formellement, l’affaire est entendue : il n’y a pas d’ennemi principal, mais une démultiplication des ennemis capables de fixer nos colères individuelles comme collectives. Il n’y a donc pas de lutte de classe bornée, comprise comme front monolithique des masses populaires contre les élites urbaines, mais des luttes de classe bien comprises, c’est-à-dire comprises dans leurs irréductible diversité et contradictions. Il n’y a pas non plus de lutte des races, y compris déguisée sous les abjectes formules de l’ « insécurité culturelle » ou de l’incompatibilité des « modes de vie », mais une lutte des modes de vie bien comprise, c’est-à-dire postulant qu’une telle lutte déplace toujours, et souvent dans des sens inédits, le rapport de chacun à l’autre : il y a tant d’arts de vivre dont on n’a même pas l’idée tout en croyant les côtoyer, aussi bien chez l’étranger qu’en soi-même, dans les plis d’une histoire oubliée. Il n’y a pas plus de lutte contre un épouvantail appelé libéralisme ou néolibéralisme (lutte engagée au prix d’un certain ridicule historique, quand on se réclame des Lumières), mais une lutte pour les libertés, toujours concrètes, toujours individualisées, qui ne peuvent se conquérir que par le droit et le rappel constant des lignes rouges de la liberté comme de l’égalité : pas d’attaque personnelle, pas de stigmatisation de communautés spécifiques, pas de remise en cause de la liberté inaliénable de chacun quelles que soient sa croyance, ses origines ou sa couleur de peau. Pas non plus de lutte de la ruralité ou du périurbain contre nos Babylone modernes et individualistes — là, pitié ; non seulement c’est une absurdité sociologique (comme si l’individualisme était spécifiquement citadin !) mais vouloir repenser les rapports des villes et des campagnes, c’est digne de ce crevé de jeune Saposcat dans Malone meurt, et Beckett tranche vite : « Je ne peux pas, non, je ne peux pas ». Et surtout pas de lutte nationale contre les communautarismes, fût-elle déguisée sous les oripeaux d’une République abstraite et d’un internationalisme de façade, mais une lutte des communautés généralisées, étant entendu d’une part que c’est essentiellement par les communautés locales (de travail, d’habitat, de culture, d’identité, de pratique) que les individus se connectent au politique, et d’autre part que c’est essentiellement par une lutte des communautés les unes contre les autres qu’elles parviennent à s’élever à l’universalité juridique et républicaine bénéfiques à tous — mais seulement dans la lutte : il n’y a pas de camp politique de l’universel, sinon de manière frauduleuse. En somme, inventer au niveau d’une idéologie ou d’un grand récit étatique une opposition entre amis et ennemis, entre « nous » et « eux » (les mécréants, les étrangers, les riches, les citadins), c’est encore du fondamentalisme ou du Carl Schmitt. En revanche démultiplier les oppositions locales entre « nous » et « eux », c’est paradoxalement défaire les logiques binaires, les rouvrir les unes aux autres et penser à transformer effectivement la société au lieu de la figer en un vaste marché idéologique.

Mais concrètement, cela veut dire quoi ? Quels clivages effectifs et plus précis ? Certes, on ne peut pas le savoir d’avance, puisque la caractéristique d’une multiplicité de communautés en lutte est de n’avoir ni ancrage symbolique définitif, ni racine nationale ou ethnique prédéfinie, mais de se déplacer au gré des injustices et des atteintes toujours spécifiques à leurs conditions actuelles de survie. Mais il n’est pas besoin non plus d’aller réinventer la lune, les grandes lignes sont déjà posées depuis longtemps et sont évidentes : aujourd’hui l’enjeu est d’articuler la question des luttes minoritaires à la question sociale et à la question écologique. De défendre les luttes minoritaires, c’est-à-dire respecter la liberté de chacun, y compris dans sa faiblesse électorale ; mais d’y lier la question sociale, c’est-à-dire rappeler que la minorité par excellence, la plus commune et la plus indiscernable, c’est le prolétariat ; et d’y rapporter la question écologique, c’est-à-dire la responsabilité radicale de l’avenir qui engage le monde entier, qu’on le veuille ou non. Autrement dit, il faut défendre l’opposé exact de la culture de droite d’aujourd’hui, dominante jusque dans la gauche « populaire », qui cherche à articuler xénophobie, division des intérêts individuels et philosophie de l’après-moi-le-déluge. Il faut réaffirmer les piliers de la gauche d’aujourd’hui (luttes minoritaires, front social, enjeux écologiques) dont le nom n’est que la promesse d’une articulation toujours en devenir. Il faut gagner cette guerre culturelle dans les années qui viennent.

Le 21 mai 2012

Notes

[1Lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres.

[2Cf. l’ensemble des articles rassemblés par Anaïs Collet, Pierre Gilbert & Violaine Girard dans le dossier « les territoires du vote » sur le site Métropolitiques.

[3Michelle Perrot, « Les rapports entre ouvriers français et étrangers (1871-1893) », Bulletin de la société d’histoire moderne, 1960, citée par Gérard Noiriel in Le Creuset français, Seuil, 1988.

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Publiée dans Vacarme 60, , pp. 1-27.