Vacarme 60 / cahier

Sarcelles, 1956-1972 Photographies de Véra Cardot et Pierre Joly

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C’est un cas unique en France : une ville a donné naissance à une maladie : « la sarcellite » ; c’est ainsi que l’on désigna dès les années 1960 le mal qui aurait atteint les banlieues où l’on avait entrepris la construction des grands ensembles. Regardons pourtant avant de jeter uniformément l’anathème et souvenons-nous de l’enthousiasme de la jeune narratrice du roman de Christiane Rochefort Les Petits Enfants du siècle, s’exclamant lors de son emménagement à Sarcelles : « c’était Dieu, ici on pouvait commencer à croire qu’il avait créé le monde ». Une bibliothèque, des écoles, une maison des jeunes mais surtout des logements qui manquent tant aujourd’hui.

À propos du Fonds Cardot & Joly

C’est pour que des revues comme Vacarme puissent publier ces prises de vues de Sarcelles que le Centre Pompidou, en 1997, acheta ce qui allait devenir le Fonds Véra Cardot & Pierre Joly au sein des collections de la Bibliothèque Kandinsky, de façon à disposer d’un gros corpus photographique : 60 000 vues, une sorte d’Androuet du Cerceau de la fin des Trente Glorieuses.

Véra Cardot est une plasticienne qui s’intéresse surtout à la sculpture, tandis que Pierre Joly est un enseignant d’architecture qui rédige des chroniques pour Aujourd’hui : art et architecture et L’Œil. Tous deux sont engagés à gauche, dans un registre assez doctrinaire toutefois. La photographie vient en appui de leur engagement. Ils opèrent ensemble durant un peu plus de deux décennies, à partir de la fin des années 1950. Si l’essentiel de leurs sujets est l’architecture de leur temps, je dirais qu’il furent, et il n’y faut voir rien de péjoratif, des photographes de bâtiments. Se focalisant sur des ensembles ou des projets tout juste achevés, leur style privilégie les problématiques d’inscription et d’insertion : sociale, humaine, urbanistique, environnementale. Leur esthétique, chaleureuse et attachante, s’emploie à ne pas oblitérer le chantier, ses outils, ses procédures et ses ouvriers.

La démarche de terrain dont procédaient les prises de vues, quand elles ne répondaient pas à une commande, était le déclencheur d’un article, si bien qu’on dispose de centaines de reportages auxquels ne correspondent aucune publication.

Parallèlement, et sans doute même antérieurement à ces reportages d’architecture, V. Cardot et P. Joly s’intéressèrent également à des artistes plasticiens qu’ils visitèrent dans leurs ateliers : ce segment du fonds est principalement consacré à des sculpteurs (Arman, Arp, Calder, Max Bill, etc.). Ils ont fait preuve d’un appétit particulier pour la combinaison photogénique d’architecture expérimentale et de sculptures de plein air, ce qui a permis, en 2008, de redonner vie à des réalisations de Claude Parent, du Groupe Espace, Anti Lovag, etc., dans une exposition associant leurs prises de vues avec les plans, dessins et maquettes de la collection du Mnam/CCI et du FRAC-Centre (« Architecture sculpture », musée de l’Hospice Saint-Roch d’Issoudun). L’arpentage du territoire auquel les Cardot-Joly se sont inlassablement livrés permet, trente à qua-rante ans plus tard, de disposer d’états des lieux typologiques ou géographiques particulièrement évocateurs.

Post-scriptum

Didier Schulmann est conservateur au musée national d’art moderne et directeur de la Bibliothèque Kandinsky.

Crédits photos : Centre Pompidou-Mnam-Bibliothèque Kandinsky-Cardot & Joly.

Portfolio

  • Véra Cardot et Pierre Joly
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