Vacarme 60 / cahier

Lettre à Sebald

par

Écrivain et essayiste, W. G. Sebald résiste à la mort, la sienne, qui survint accidentellement en décembre 2001. Les Anneaux de Saturne, mais aussi Les Émigrants, ses deux grands livres, résistaient déjà, à leur manière, à la finitude. Qu’un autre écrivain écrive une lettre à W. G. Sebald (alors qu’il est mort) est naturel. On écrit pour résister ou pour raconter comment on n’a plus résisté. Tanguy Viel, lui, oscille entre l’abandon à l’inconnu et à l’indiscernable, propres à la découverte d’une grande œuvre qui emporte, et la ressaisie critique de cet abandon : c’est alors l’écrivain Tanguy Viel, qui pense son Cher Sebald.

Cher Sebald,

À la plupart de vos lecteurs, vous semblez avoir laissé la même impression : celle d’être mort avant d’avoir fini d’écrire. C’est une remarque somme toute banale, au vu de votre mort accidentelle sur les routes de l’Angleterre, à l’âge peu élevé de 56 ans. Mais c’est un sentiment rare en littérature. Le fait est que nous percevons la plupart du temps la vie des écrivains, si brève fût-elle, comme l’espace étonnamment nécessaire et adéquat de l’œuvre accomplie, comme si chacun avait rempli la place que la bibliothèque lui avait préalablement dévolue, comme s’il n’y avait finalement pas un gigantesque « aurait pu être » fait de livres possibles à jamais non écrits. Il faut dire que beaucoup d’écrivains nous ont invités à ce mythe rétrospectif, ne manquant pas d’avoir entériné de leurs propres paroles l’idée d’œuvre close.

Ainsi Proust alité a pu dire à Céleste, un matin de 1919, tandis qu’elle entrait comme d’habitude dans sa chambre de liège, que cette fois, c’était bon, son livre était fini. Mais encore Montaigne, corrigeant pour la énième fois ses essais, a pu écrire sereine-ment que son livre l’avait fait autant que lui-même l’avait fait. Même Kafka, même Rimbaud ont eu le temps de se retourner sur leurs phrases, voulussent-ils les brûler.

Vous, à l’inverse, n’avez pas eu le temps de brandir un miroir sur vos livres, encore moins de les ressaisir dans l’apaisement de celui qui aurait à peu près accompli son travail. C’est peut-être pour cela que les fantômes des livres futurs, désormais pour toujours absentés, semblent hanter vos dernières promenades sur les hauteurs de la Corse.

Il faut dire que vous avez commencé tard, plus tard que Proust encore, ayant déjà franchi depuis longtemps l’âge supposé de la décision d’écrire, puisque vous aviez atteint la quarantaine quand vous avez, semble-t-il, reconnu en vous l’écrivain qui sommeillait.

Il faut dire aussi, à en croire votre propre témoignage, que vous n’aviez pas l’intention de le devenir, écrivain, ayant, à vous entendre, insensiblement glissé de l’écriture universitaire vers une parole plus serpentine jusqu’à arriver sur une terre qui n’était pas encore sur les cartes, et qui se révélerait être un endroit bizarre, hybride et brumeux, sorte d’hinterland littéraire à la confluence du roman, du journal et de l’essai.

Une des choses, il est vrai, les plus incroyables qui se produisent à la lecture de vos livres, c’est qu’en terminant l’un ou l’autre, on ne sait jamais exacte-ment ce qu’on a lu. On se souvient bien de lieux, de paysages, de personnages, comme si on avait lu un roman. On se souvient bien de documents, de récits historiques, d’inquiétudes intellectuelles, comme si on avait lu un essai. On se souvient bien de remarques intimes, d’états d’âme et de journées décrites, comme si on avait lu un journal. On se souvient que tout cela était profus et varié mais ce qui a relié tout cela, où en était le centre ou l’aimant, cela même qui, en toute logique, leur a valu d’être dans un même livre, on ne saurait dire. Alors la pensée, à l’instar du narrateur si souvent sur les routes, n’a pas de lieu où vraiment se reposer, pas de maison où vraiment revenir. Pourtant, et ce n’est pas là la moindre part de l’énigme, nous sommes hantés par l’idée qu’il en cherche une.

Comme dans un roman d’Henry James, une sorte de secret, dont la consistance se dissout quand on le cherche, habite le livre et laisse flotter partout le sentiment d’une énigme tacite qui nous vaut de rêver à une résolution qui ne viendra pourtant jamais vraiment. « Nous étions rentrés de pêche depuis longtemps, écrivez-vous quelque part, et regardions encore une fois depuis la terre ferme l’étendue grise de la mer lorsqu’il me sembla voir glisser, là-bas, au loin, seulement visible par instant entre les vagues, une forme triangulaire. “Peut-être est-ce un voilier qui n’est pas encore rentré, me dit la femme qui nous accompagnait, ou bien la nageoire de ce grand poisson que nous ne capturerons jamais et qui au loin nous échappe” ». Ainsi donc du lecteur qui se retourne sur le livre comme sur l’étendue grise de la mer et cherche, croit voir, mais ne touche jamais le nerf, si je puis dire, de cette écriture-là, ce qui l’a mise en route ou ce qui la ferait taire, non, tout sans cesse file et glisse entre nos doigts. Peut-être avez-vous réussi à écrire le livre de sable dont rêvait Borges. D’ailleurs, soit dit en passant, vous avez réussi beaucoup de choses dont rêvait Borges. Derrière vos livres planent l’aleph et le labyrinthe, le sable et la bibliothèque, Pierre Ménard et la cité d’Uqbar.

J’ai longtemps cherché par quel tour s’opérait l’hypnose. J’ai passé des heures à essayer de suivre toutes les bascules d’un sujet à l’autre, à noter les transitions, les digressions, les résurgences, les strates du récit. J’ai entouré les mots de liaison, les conjonctions de coordination. J’ai essayé de trouver le truc comme un enfant devant un magicien. Parce que je croyais qu’il y avait un truc. Mais le pire évidemment, comme toujours en littérature, c’est qu’il n’y a pas de truc. Au contraire, si tout tient solidaire et multiple, si la transition est si ténue, si invisible, si l’on est passé sans même s’en rendre compte de Flaubert à l’anatomie puis à la peinture, si on a parcouru dix années ou deux siècles en un clin d’œil, c’est précisément parce qu’il n’y en a pas, de truc.

Ayant abandonné la plupart des marqueurs narra-tifs de la fable, ayant renoncé tout autant aux articulations logiques d’un raisonnement, il ne vous reste au contraire que les rudiments d’une syntaxe presque scolaire, naïve et enfantine, par laquelle vous semblez nous mener sans presque le vouloir à la page suivante, abusant de simples marqueurs de temps aussi simples que « le lendemain matin », « un peu plus tard » ou « soudain ». Le fondu enchaîné si propre à votre littérature, en réalité, on ne peut le faire plus à vue, mimant l’évidence de l’inattendu dans ce qu’on nomme familièrement le coq-à-l’âne.

Le narrateur se baigne dans l’eau claire de la Corse et sans même qu’on l’ait vu se sécher, il est entré dans le petit cimetière qui domine la route au-dessus de la plage. Le narrateur visite un château anglais et voilà qu’il entre en conversation avec le jardinier qui évoque aussi vite la destruction des vil-les allemandes.
À moi qui écris des romans, à moi qui passe des heures à vouloir construire des dramaturgies et des causalités sans écueil, vous semblez sans cesse dire : laisse tomber, le monde n’est pas une cascade d’événements, laisse agir l’aléa et la pluralité. Il y a chez vous cette poétique horizontale, où les choses parcourues du regard se trouvent comme des cartes postales étalées sur une table, sorte d’encyclopédie élective renégociant à chaque page sa forme et son projet.

Évidemment, vous n’êtes pas le premier à arpenter cet espace trouble qui ne soit ni celui de la fiction pure à laquelle souscrivent les romanciers, ni celui, plus heuristique, que dessine tacitement l’historien ou le philosophe. Dans cet espace du milieu logent de-puis toujours les inclassables, dont le credo souterrain est peut-être « ni thèse ni fable » et dont la liste est aussi longue que leurs œuvres variables : depuis les Nuits attiques d’Aulu-Gelle jusqu’aux carnets de Julien Gracq, depuis les Essais de Montaigne jusqu’aux articles de Benjamin en passant par le Zibaldone de Leopardi et les Rêveries de Rousseau, en se souvenant des Papiers collés de Georges Perros et en n’oubliant pas, plus près de nous, les livres de Jean-Christophe Bailly ou de Claudio Magris, c’est une constellation de promeneurs, collectionneurs et arpenteurs, artisans du collage et de la notation, tous incapables de se résoudre à la compression de la fable autant qu’au verdict de la thèse. Il y aurait même là un certain Proust, celui dont l’esprit reptilien distend sans cesse la matière, celui qui toujours hésite entre la dissertation et l’aquarelle, celui qui finalement ne choisit pas.

Quelquefois, je me dis que s’il ne devait rester que quelques livres, ce devrait être ceux-là, qui savent maintenir ouvert ce paradoxe d’appartenir à la grande conversation du monde (c’est-à-dire jamais enfermés dans l’autotélie de la fable), sans jamais pour autant en décider du sort (c’est-à-dire sans jamais confondre la vérité avec la prescription), et qu’ainsi on continue infiniment de voir danser sous nos yeux l’expression toujours vaine et s’assumant comme telle de la pensée traversée d’images et d’expériences qui viennent s’y refléter, la pensée cheminant avec nous sur les bords d’un fleuve sans retour, selon une certaine sagesse biologique de la vie envisagée comme frayage avant disparition.

De là peut-être que la promenade, qui plus est la promenade intellectuelle, est la forme idéale de vos livres. La façon dont un récit s’annonce, s’ouvre, se dévoile puis se clôt, cette façon de faire apparaître et disparaître les images et les vies comme différents plans qui se tuilent, se jouxtent ou se cachent, cette façon est proche de celle qu’un marcheur envisage lorsqu’un panorama se dévoile brusquement à la sortie d’un sous-bois ou à l’angle d’une rue, produisant ce jeu tectonique de figures, de récits et d’évocations qui, comme les plaques continentales, se croisent, se dévient, s’interrompent ou se subsument sans lois très établies, sans prévision véritable.

Mais c’est une image trop bruyante que celle de la tectonique pour vos livres, une métaphore trop solide. Vous n’êtes pas un écrivain du choc ni du séisme. Vous n’écrasez pas le sol avec des chaussures de géologue. Vos pas sont plus feutrés que cela, votre présence est diaphane et les histoires que vous ravivez ne sont pas mesurables avec un sismographe. Nous ne sommes plus chez Michelet, encore moins chez Jünger. L’histoire a perdu son grand H, les récits ni les hommes qui les portent ne sont plus des rocs, et les sédiments devenus cendres se sont dispersés dans le ciel. Saisies à l’état avancé de décomposition, les histoires que vous racontez émergent d’une réalité trop menacée de disparition pour être prises à l’échelle tellurique. Chez vous, les volcans se sont éteints depuis longtemps et celui qui marche jusqu’au cratère a les yeux rivés au sol pour relever quelles traces subsidiaires d’existence il pourrait encore y cueillir.

C’est que dans vos livres, cher Sebald, l’espace rassurant de la promenade laisse vite place à une autre épaisseur, celle du temps bien sûr, là où les paysages soudain statiques font place aux musées, aux bibliothèques, aux salles à manger où s’assoient les témoins. Le marcheur s’arrête et pénètre en un tout autre monde : celui de l’archive. La si belle phrase par laquelle Gilles Deleuze ouvrait son livre sur Michel Foucault, on pourrait l’appliquer à votre œuvre : un nouvel archiviste est entré dans la ville. Oui, on pourrait dire cela de vous, mais à la différence de Michel Foucault, vous êtes un archiviste fantasque. Un archiviste bouddhiste, devrait-on dire, peu préoccupé par le sens, même caché, de l’histoire, pas plus qu’il n’y a, dans la promenade, un sens de la marche. Il n’y a pas chez vous la volonté d’ordonner, encore moins d’élucider ce qui a eu lieu, et la phrase, comme hors de toute contention, est comme un liseré d’ombre qui borde les choses. Peut-être est-cela, et cela seulement, qu’on devrait appeler la pensée, cela qui se tisse et se déplace d’un point à l’autre du temps ou de l’espace, avançant à sauts et à gambades dans la topographie des choses.

Ce n’est pas que l’expression de Montaigne, à cause de ce qu’elle a de léger et d’insouciant, convienne si bien à vos livres. Pourtant, l’auteur auquel je pense sans cesse quand je vous lis, c’est Montaigne. Un Montaigne certes moins joyeux. Un Montaigne même désabusé, c’est-à-dire ce qu’aurait été Montaigne, à n’en pas douter, à la fin du vingtième siècle. Même suspension du jugement. Même pyrrhonisme fasciné par la variété. Même souci de faire du livre un espace qui ne soit ni l’impuissance de la littérature ni l’artifice de la vie mais comme au centre, intercesseur et tiraillé, arbitral et réconciliateur, sorte d’espace suspendu entre le monde et le phénomène humain. Pourtant, entre Montaigne et vous, il y a une grande différence.

C’est que, dans son beau seizième siècle, Montaigne, si prompt à enregistrer l’inconstance, la vanité ou déjà la barbarie, faisait crédit à l’écriture non seulement de réfléchir mais peut-être encore de changer la vie. Chez Montaigne subsiste, je ne saurais pas dire où, je ne saurais pas dire comment, partout peut-être, vissé dans chaque phrase, un optimisme du livre tout dirigé vers la vie elle-même, cette chose qu’en ce temps-là on appelait volontiers un ethos.

Dans son beau seizième siècle, Montaigne, sou-cieux de sagesse et de vertu stoïque, compilait ce rêve éthique, et derrière le si célèbre « que sais-je » sourdait infiniment le « comment vivre » de l’humanisme naissant. Or depuis, il faut bien dire, l’humanisme a pris du plomb dans l’aile.

Par une coïncidence que vous auriez vous-même beaucoup affectionnée, il s’est écoulé exactement quatre cents ans entre la publication des Essais dans l’édition de Bordeaux de 1588 et votre premier livre, D’après nature, en 1988. Montaigne émergeait du Moyen-Âge avec sa bibliothèque de mille ans qu’il se réjouissait de faire fonds commun pour le futur. Vous émergez aussi mais d’une nuit plus profonde, dont le réveil coupable ne laisse guère de place à la réactivation des sagesses antiques.

Au joyeux défilé des mœurs romaines, aux vies d’empereurs et de rois babyloniens qui fourmillent chez Montaigne se substituent désormais, à peine revenues des limbes, quelques figures errantes, solitaires et sépulcrales qui ne savent plus grand chose d’elles-mêmes et ne sont pas d’humeur à nous enseigner la vie. Le « que sais-je » qui traverse vos phrases est trop effaré, trop endeuillé et trop coupable pour se muer en promesse. À lire vos livres, on pense à certaines scènes de Kurosawa où l’homme dévasté, survivant stupéfié, arpente le champ des morts avant de disparaître dans la brume.

Il faut dire que vous avez eu ce courage-là, de retraverser la place après la bataille. Vous êtes sorti de la chambre noire où se tourmentèrent Kafka puis Beckett et, encore tout empreint de poussière sépulcrale, vous avez retraversé le champ piétiné de l’Europe. Car enfin, dans tout cela, c’est bien d’Europe qu’il s’agit. Et vous le savez bien, vous qui y avez marché toute votre vie, dans Prague ou Paris, de l’Italie aux villes allemandes, en Corse ou en Hollande, surpris par les traces vaporeuses et archaïques de l’Histoire maléfique et de ses victimes.

Pour tout cela, vous n’allez pas comme Montaigne, à sauts et à gambades, ni comme Proust, au seul gré de la sensation. Vous allez plutôt comme à travers un rêve noir qui vous refuse à jamais le repos. Et la promenade souvent se fait cauchemar, comme dans ces pages des Anneaux de Saturne où « le ciel bas couleur de plomb, le violet maladif de la lande finissait par vous troubler la vue. Avant que surgis-sent les visions de fantômes et de mort. »

Ainsi de la promenade en vérité, hantée, interrompue, inquiétée. Soudain, à l’instar du cimetière corse qui surveillait votre baignade, les fantômes surgissent. Ils peuvent être partout. « Sur le Graben à Vienne, dans le métro de Londres, à une réception où l’on a été invité par l’ambassadeur du Mexique », car « depuis quelque temps je le sais, écrivez-vous encore : plus on doit porter, pour quelque raison que ce soit, sa part du fardeau de deuil qui n’a sans doute pas été imposé pour rien à l’espèce humaine, plus on rencontre des fantômes. »

Peut-être s’ouvre alors à l’écriture une nouvelle fonction, sinon thaumaturge, au moins justicière, et qu’en elle réside, à sa manière, une autre forme de l’éthique : qu’à chacun de ces fantômes qui errent à la croisée des chemins et des ruines, on se doit de redonner un corps, un visage et peut-être en dernier ressort une sépulture, fût-elle de phrases et de récits. Ainsi, au mythe orphique d’une littérature vouée au silence et à l’indicible s’oppose désormais la fraternité active d’une Antigone qui traversera le mur du langage pour honorer ses morts : votre écriture, si vaporeuse, si élégiaque paraisse-t-elle, a soudain quelque chose de transitif. Elle ne craint pas de trancher dans l’histoire. Elle ne craint pas, si j’ose aller jusque là, l’universel reportage, pourvu de lutter à sa manière contre l’absente de tous bouquets.

Alors la promenade, comme en réponse au cauchemar sans borne du labyrinthe, se mue en enquête et l’enquête en réparation. C’est sans doute dans Austerlitz et bien sûr Les Émigrants que cette tâche-là qui semble incomber, selon vous, à l’écrivain au moins autant qu’à l’historien, est évidemment la plus à vue et à vif. On ne peut vivre impunément dans le défilé contemplatif des choses. On ne peut non plus seulement, juste en passant, saluer nos morts. Il faut autant que possible rassembler assez de ces bribes pour constituer, reconstituer une figure. Chez vous, cher Sebald, s’il y a refus de la fable, il n’y a pas, bien au contraire, refus de la figure.

C’est même là peut-être la tentative ultime de l’écriture, celle de lier et tisser ensemble les haillons ramassés sur le champ de bataille, et alors repriser, recoudre, suturer ce qui se présente en lambeaux et fragments : témoignages lacunaires ou archives in-complètes, traces en tous genres arrachées à l’effacement et jusqu’à l’état parcellaire de votre propre cerveau. Du texte comme tissu et de la syntaxe comme maillage, alors le fameux fondu enchaîné s’éclaire d’une nouvelle lumière : il faut lier les signes entre eux pour empêcher que les choses ne restent là, éclatées, desséchées, mortes sur le bord du fleuve. Il faut réinscrire les êtres au registre du temps et de la continuité.

Il y a chez vous une peur panique du fragment.

Le fragment, quoi qu’il soit notre héritage et la manière dont l’histoire se donne à nous, ne peut être en lui-même un refuge. « Cela tombe en morceaux, disait Rilke, nous le recollons, cela tombe encore, nous le recollons à nouveau ». Mais la colle que vous employez, au regard de la possibilité de vivre, est plus forte que celle de Rilke : elle ne fait pas que constater les dégâts. Elle dégage une manière de s’en sortir, exigeant ce minimum narratif sans lequel l’individu ne serait, pour prendre une autre image de Rilke, qu’une montre oubliée dans une chambre vide.

Et la tâche est si infinie que, dans les quelques cinq ou six livres que vous avez laissés, sommeillent d’autant plus toutes les pages que vous n’avez pas écrites, cette sorte de réserve spectrale, comme au-tant de tombeaux futurs que vous auriez à n’en pas douter continué à écrire. « Car, pour vous citer une dernière fois, il semble qu’il n’y ait pas de remède au vice de l’écriture, ceux qui y ont succombé continuent de s’y adonner même lorsque l’envie d’écrire les a quittés depuis longtemps, même lors-qu’ils sont arrivés à l’âge critique où l’on court le risque de sombrer du jour au lendemain dans le crétinisme, même lorsqu’on n’aspire plus à rien d’autre qu’à pouvoir arrêter le mouvement des rouages dans sa tête ». Je ne sais pas si vous aspiriez à arrêter le mouvement des rouages dans votre tête. Le fait est qu’une route d’Angleterre l’a décidé pour vous et que cela, oui, c’est dommage pour nous.

Post-scriptum

Tanguy Viel est né en 1973. Il a publié cinq romans dont le dernier, Paris-Brest, a paru en 2009 aux Éditions de Minuit.

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Publiée dans Vacarme 60, , pp. 65-79.