Vacarme 60 / cahier

Paradis du Tea Party

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On cite souvent une étude de la Bibliothèque du Congrès datant de 1991, selon laquelle Atlas Shrugged était considéré par les Américains interrogés comme le livre les ayant le plus influencés après la Bible. Comment un livre écrit par la grande prêtresse de la droite dure américaine peut-il fasciner jusqu’à un lecteur de gauche français ?

Ayn Rand était une dame au regard brillant et noir, qui fixait ses interlocuteurs sans ciller, et leur répondait dans un anglais très précis, prononcé avec un accent russe qu’elle aurait sans doute aimé faire oublier. Aujourd’hui encore, alors qu’elle est morte depuis trente ans (mars 1982), on peut l’écouter et la regarder pendant des heures sur Youtube. On la voit vieille à la télévision, respectueusement interrogée par un journaliste qui s’excuse de ne pas avoir lu tous ses livres, on la voit un peu plus jeune disserter au milieu d’étudiants sur les relations Israël-Palestine, on peut entendre ses conférences sur le capitalisme, et son avis sur le racisme, l’homosexualité, l’écologie ou le sens de la vie. En Amérique, Ayn Rand était une sorte de star. Et sa mort n’y a rien changé. Ses livres continuent de se vendre en masse, en particulier ses deux gros romans, Foutainhead et Atlas Shrugged, qui sont à la formation intellectuelle des jeunes Américains ce que La Nausée est à celle des Français. Alan Greens-pan, futur président de la Fed, a fait partie d’un groupe de réflexion qui se réunissait autour d’elle. Ronald Reagan a dit dans sa correspondance son admiration. Tout récemment encore, à l’occasion des controverses qui ont lieu à Washington sur le welfare, c’est à sa relecture qu’invitait Paul Ryan, in-fluent parlementaire républicain. Et Jimmy Wales, fondateur de Wikipédia et libertarien revendiqué, se dit influencé par Rand dans chacun de ses actes. C’est dire que son héritage ratisse large.

En France, malgré l’activisme de l’éditeur des Belles Lettres Alain Laurent (qui vient de publier cet automne une traduction d’Atlas Shrugged, sous le titre La Grève, et d’écrire une biographie intellectuelle, Ayn Rand, ou la passion de l’égoïsme), elle demeure presque inconnue. Il faut dire que l’origine de sa notoriété — défense du capitalisme, apologie de l’individu, de l’égoïsme, haine de l’État, du social et de l’intérêt général - n’est pas follement attirante au pays de la révolution française et de l’antilibéralisme, et que sa postérité politique - du reaganisme, auquel elle fournit une base théorique, au mouvement des Tea Parties, au sein duquel beaucoup s’en réclament — est carrément rebutante pour la gauche intellectuelle. Pourquoi alors s’intéresser à Ayn Rand ? Reformulons. Pourquoi me suis-je intéressé à Ayn Rand ? Parce qu’un jour, une vague connaissance avait à la main un gros livre à la couverture ringarde, c’était La Source vive (version française de Foutainhead, publiée chez Plon), qu’à mes questions il a répondu par une description rapide du phénomène Ayn Rand, mais surtout, parce qu’il a ajouté quelque chose comme : « Là-dedans, tu as le libéralisme américain dans sa version fictionnelle, tu as l’imaginaire matriciel de ce que l’on vit. » C’était sans doute un peu exagéré, mais suffisant pour se taper les 800 pages de La Source vive, les 1 200 de La Grève, quelques biographies et films. J’ai lu Ayn Rand, j’ai lu sur Ayn Rand, j’ai écouté Ayn Rand, j’ai regardé Ayn Rand. Conclusion de ces quelques mois passés en sa compagnie : je vis un syndrome de Stockholm intellectuel.

D’abord, il faut convenir qu’avant d’être une mamie chantant les louanges du capitalisme à la télé avec un plaid sur les genoux, Ayn Rand est un personnage romanesque. Elle est née Alissa Zinovievna Rosenbaum en 1905 à Saint-Pétersbourg, dans une famille de la petite bourgeoisie juive (le père est pharmacien), ce qui augurait mal des années à venir. De fait, si son enfance s’est déroulée dans le confort et le goût des histoires - elle adore Victor Hugo, qu’elle lit en français, et décide à 9 ans qu’elle sera écrivain -, la révolution bolchévique entraîne dé-classement, déménagements et soumission à un régime dont les Rosenbaum sont une cible désignée. De cela, Ayn Rand a tiré une aversion définitive pour le collectivisme, pour la notion de peuple et, au-delà, pour tout État prétendant agir au nom de l’intérêt général. Une fois diplômée de l’Université de Petrograd, c’est le cinéma qui va lui donner une échappatoire. À 19 ans, écrivant déjà pour elle-même des ébauches de scénario, Alissa Rosenbaum entre à l’Institut d’État des Arts cinématographiques. C’est là, par le cinéma, qu’elle découvre l’Amérique, son histoire et ses mythologies ; et c’est aussi grâce au cinéma, en prétextant un voyage d’études aux États-Unis dont elle ferait bénéficier son pays à son retour, qu’elle obtient, en pleine NEP, le droit de par-tir. Ce départ est organisé pour être définitif, et il le sera. Elle arrive en 1926 aux États-Unis, chez une tante vivant à Chicago, où elle reste quelques mois. Mais son but est Los Angeles, où elle part seule, avec quelques sous en poche. Voilà qu’elle réussit à amadouer Cecil B. De Mille, qui l’engage comme lectrice de scénario. Quelques années de semi-galère à Hollywood où elle vit d’emplois variés ; un mariage en 1929 avec un acteur de seconde zone, Franck O’Connor, avec lequel elle va rester jusqu’à sa mort en 1979 (en dépit de sa double vie avec un jeune épigone, qu’elle assume parfaitement et que s’empressent d’oublier ses partisans conservateurs) ; le début d’une vie matérielle confortable, la naturalisation en 1931 (et le choix de son nom, Ayn Rand, sur lequel plusieurs explications circulent), un départ pour New York. La suite est moins romanesque : elle se consacre à la construction d’une pensée, l’objectivisme, qui se développe dans deux directions complémentaires. D’un côté les textes théoriques, les conférences, les cours dans les universités (MIT, Harvard…), les groupes de réflexion, les revues. De l’autre les romans (Foutainhead en 1943, Atlas Shrugged en 1957), qui connaissent immédiatement un succès considérable et offrent une mise en scène fictionnelle à cette pensée. Une success story à l’américaine quasi-parfaite ; d’ailleurs, sa vie a fait l’objet d’un biopic (La passion d’Ayn Rand, 1999), qui a valu à Helen Mirren, rôle-titre, un Emmy Award. La première force d’Ayn Rand est donc d’incarner sa théorie, au prix sans doute de quelques torsions, mais peu importe.

La pensée d’Ayn Rand, pour le dire vite et sans même considérer ce qu’on peut lui reprocher sur le fond, n’est pas renversante. L’objectivisme qui a pour axiome fondateur « l’existence existe », affirme par là même l’existence d’une réalité indépendamment de toute perception, et se définit comme une confiance absolue dans la raison, qui doit guider nos vies. Or la raison enjoint à rechercher l’épanouissement des qualités individuelles (au mépris souvent des conventions de la société). Et bien sûr, le modèle politique permettant l’épanouissement des qualités individuelles est celui le moins contraignant, à savoir le capitalisme le plus libre possible. Il y a bien chez Ayn Rand une ambition métaphysique, mais ce sont surtout les pans éthiques et politiques de sa « philosophie » qui vont assurer sa postérité. Une des raisons à cela est don-née par Greenspan quand il explique en 2007 : « Elle m’a montré que le capitalisme n’est pas seulement efficace, mais aussi moral ». Et cette morale, c’est la fiction qui la met en scène.

Le capitalisme tel que le conçoit Ayn Rand est un extraordinaire canevas narratif. Prenons Atlas Shrugged, considéré comme son chef d’œuvre, en tout cas l’ouvrage où se déploie le plus complète-ment sa pensée. L’argument : en Amérique, à une époque qui ressemble fort aux années 1950, les hommes et femmes les plus productifs, les plus entreprenants, se voyant empêchés d’atteindre leur but (à savoir entreprendre, inventer, créer, produire et devenir riches), décident de faire la grève. Les uns après les autres, ils sabotent leurs entreprises et se retirent dans un lieu caché, où ils recréent une communauté parfaite ; c’est-à-dire, au sens où l’entend Ayn Rand, une société de propriétaires, où le travail est la valeur fondamentale, où s’épanouissent sans frein la compétence et l’invention, où tout est monnayable. Atlas Shrugged est donc, littérale-ment, une utopie de droite.

La question est : pourquoi peut-on prendre du plaisir à voir se déployer pendant 1200 pages une utopie de droite ? En l’occurrence, on ne peut pas avancer l’argument stylistique — si pratique d’habitude, Ayn Rand ne brille pas en la matière. Plus juste serait d’invoquer le sens du récit sans doute hérité du scénario hollywoodien. Mais ce qui fascine est ailleurs, dans sa structure profonde. Le roman d’Ayn Rand ressemble à un roman de gauche qui aurait été retourné comme un gant, littérale-ment, et mis au service d’une utopie capitaliste, ultra-libérale et américaine. L’Amérique, si elle est en train de sombrer (Ayn Rand la trouve beaucoup trop tentée par le socialisme), demeure le dernier pays où quelque chose est possible — tous les autres étant déjà devenus des « républiques populaires ». On comprend alors l’usage qu’en font aujourd’hui les mouvements des Tea Parties contre Obama, mais peut-être aussi notre goût pervers à constater les outrances du retournement. Pour exemple, cette figure qui traverse Atlas Shrugged, celle du pirate qui, s’il arraisonne les navires transportant or et ma-tières premières, ne redistribue le butin qu’aux riches, dans l’exacte mesure de ce que l’État leur a spolié en impôts divers ; et cette tirade d’un personnage : « Nous sommes en grève contre une société qui nous immole à l’intérêt général. En grève contre une société pour laquelle il n’est nul besoin de mériter une récompense pour l’obtenir, pas plus qu’il n’est besoin d’en accorder à ceux qui la méritent. En grève contre une société qui condamne la quête du bonheur individuel. Nous sommes en grève contre la doctrine selon laquelle la culpabilité est consubstantielle à la vie. » Mais, pour filer cette analogie un peu grossière du gant retourné, ce sont les coutures qui sont troublantes ; ces espaces structurants du récit d’Ayn Rand, et donc de sa pensée, où son utopie essentiellement indésirable fait jonction avec une utopie plus désirable. Ainsi l’héroïne du roman est-elle une femme, qui met au défi les hommes par la manière dont elle dirige sa compagnie de chemins de fer et assume sa sexualité, et trouve dans ce lieu caché par les montagnes la possibilité de son plein épanouissement. Car l’individualisme forcené d’Ayn Rand est moteur d’émancipation. La question de l’individu est une de ses coutures fondatrices. Quand elle explique que le racisme est une absurdité en soi, que la loi ne peut aucunement intervenir en matière de sexualité, que les normes sont opprimantes… Alliance trouble, mais aussi classique direz-vous, entre le libéralisme le plus débridé et une politique de défense des minorités. Certes, mais Ayn Rand bénéficie pour la mise en fiction de son individualisme radical d’un avantage définitif sur nous : n’ayant aucune considération pour la société, ni même pour l’idée de minorité (qui est encore trop nombreuse), elle peut se contenter de personnages solitaires, sans racine, dans un rapport de quasi imperméabilité à tous les contextes. Elle peut se soustraire à la répugnance pour les héros. Elle peut se permettre une cohérence presque absolue de ses personnages. Le texte y perd en subtilité littéraire, c’est certain, mais il y gagne en puissance. Et on en vient, sans même y prendre garde, à souhaiter que ces personnages s’accomplissent, qu’ils créent des usines, qu’ils s’enrichissent, qu’ils fument des blondes aux balcons de grands appartements qui dominent la nuit new yorkaise, si c’est le prix à payer pour que soit anéantie la morale peureuse qui leur fait obstacle, et que nous exécrons avec eux. Car au milieu des émeu-tes et des explosions qu’aime à décrire Ayn Rand, ils font, animés de leurs mobiles peu recommandables, une révolution qui a des beautés ambiguës.

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Publiée dans Vacarme 60, , pp. 94-103.