Vacarme 17 / Chroniques

Votre nom ici

par

cette pièce

La pièce où je suis entré était un rêve de cette pièce.
Tous ces pieds sur le sofa étaient les miens, sûrement.
Le portrait ovale
d’un chien, c’était moi lorsque j’étais jeune.
Quelque chose chatoie, quelque chose est tu.
Nous mangions des macaronis tous les jours au déjeuner
sauf le dimanche, où l’on avait convaincu une petite caille
de se laisser servir. Pourquoi je te raconte cela ?
Tu n’es même pas ici.

pas toi, encore

J’ai pensé t’écrire ce poème. Oui,
je sais que tu n’en as pas besoin. Non,
tu n’as pas besoin de me remercier. C’est juste
que j’avais envie de m’en débarrasser en quelque sorte
et de le laisser tomber dans la poussière de cacahuète.
Tu es venu à moi et c’était quelque chose.
J’étais de taille face à toi et davantage, tu
étais de taille face à moi, nous avons défait les attaches
de nos chemises, c’était un semblant de tout va bien.
Puis la muse mal-venue en a eu vent.
L’a ramassé, l’a porté là-bas.
Pendant tout ce temps, l’homme aux jambes arquées
regardait. « ... pour faire revenir Betty à bord. »
A présent, c’est l’heure de la partie d’amour.
Prenez place sur l’aire.
Toi, Sam, il faut que tu fasses une prière mauve
en origami et que tu la mettes quelque part. Si tu as
vomi, il est déjà trop tard.
Je vois tout derrière moi de petits canyons, qui dérivent,
s’emplissent de l’espace de la dérive.
La chaise au grenier trame quelque chose.
Puis tu m’as pris et tu m’as tenu comme un enfant
ou une récompense. Un instant, j’ai cru que je te connaissais,
mais tu as reculé, essuyé tes lunettes. « Oh,
désolé... » Ça va,
jouirai une autre fois
quand les stupéfiantes mouettes carillonneront sur l’Atlantique,
quand le camion de pompiers foncera tout en rajustant son jupon orange
après avoir renversé le vieillard que la jeune fille relève.
À présent il est trop tard, les livres sont fermés, les saumons
ont cessé de vomir. Pour que tu le saches.

terminal

Tu n’as pas eu ma carte ?
Tu vois, aucun de nous ne savait que nous venions
avant que l’autocar ne quitte la station.
Un peu tristement, j’ai contemplé le caoutchouc des semelles de mes
chaussures, le trouvant insuffisant.
Je suis devenu un peu agité après la fin de
l’attente, mais à présent je suis aussi frais qu’un jardin de banlieue
dans une ville perdue. A l’heure de mon discours
je n’arrivais à penser à rien, bien entendu.
J’ai fait un petit laïus sur l’oignon – comment son goût
nous inspire, comment sa forme informe notre architecture.
Il y avait tant d’autres choses que je voulais dire, aussi,
mais, tout coquet, j’étais incapable de me dandiner,
je ne pouvais pas m’asseoir tellement tout reluisait.
À présent c’est ton tour de dire quelque chose sur le mur
du jardin. Tout ce que tu veux, n’importe quoi.

coups de sang

Inévitable comme un chien qui aboie, la musique de seconde main
descend lentement les cinq volées d’escaliers, puis dans la rue,
ajuste ses coutures, vérifie son maquillage dans un miroir de poche.
Dans la chambre obscure, comme toujours joviaux,
les dentistes se font tout l’argent. Je ne le savais pas, alors.
Les enfants sont sortis me dire sur un ton mesuré
comme le bord de la mer est bon marché, comme l’air de la mer met du rouge aux joues.
Violemment cabossées par les tempêtes, les nouvelles silhouettes
ne tiennent que le temps de quelques lessives.
Mets tes lunettes et lis l’étiquette. Tiens cette batte.
Il aime mieux lâcher prise qu’un pet.
Il s’est acheté une chemise de la même couleur que le lac Sam Rayburn,
Ocre brouillé par les souches et les pratiques agricoles. Pendant leurs pique-niques, les prisonniers
ne manquent jamais d’apprécier le musc qui s’en dégage
en vagues sans cesse plus concentrées,
créant une nostalgie sanglante
d’une hypoténuse qui ne fut jamais.

brouillard implicite

Nous nous sommes mis à aduler
ce que nous regardions
déjà :
je suivais les sentiers de la musique.
J’aurais tout aussi bien pu être en train de me tamponner avec une serviette
sous un champignon.
L’hiver est arrivé à égalité
avec le printemps, en quelque sorte.
Les deux se sont emmêlés pour des raisons
qu’ils sont seuls à connaître.
Le temps que cela finisse
l’été s’était terminé
par une journée calme, tendue,
dehors, sous les arbres,
dans des fauteuils pliants :
des soldats éjectés d’un bar du coin.
Cela se fit beau, puis un peu hirsute.

votre nom ici

Mais comment puis-je être dans ce bar et aussi être un reclus ?
La colonie de fourmis marchait vers moi, s’étirait
au loin, où elles étaient aussi petites que des fourmis.
Leur chef leva une brindille aussi haute qu’un peuplier.
Manifestement, c’était pour moi.
Mais il ne pouvait pas le dire avec un peuplier dans les mandibules.
Bon, oublions cette scène, prenons-en une à Paris.
Des fourmis descendent les Champs-Élysées
dans la neige, par deux et par trois, en discutant,
révélant une sociabilité qu’on ne leur avait jamais soupçonnée.
Les plus grandes ont presque atteint les statues allégoriques
des villes de France (c’est bien ça ?) sur la place de la Concorde.
« Tu vois, je t’avais dit qu’il allait se barrer.
À présent il reste dans son galetas
et commande des plats copieux dans un restaurant du voisinage
comme si Dieu avait voulu qu’il se taise. »
« Alors que toi tu ressembles à un portrait de Mme de Staël par Overbeck,
c’est-à-dire un peu sérieux, fané.
Rappelle-toi : tu peux venir quand tu veux
me raconter ce qui t’embête, mais ne demande pas d’argent.
Jour et nuit ma maison, mon foyer, te sont ouverts,
à toi, mon grand chéri. »
Le bar était confortable, c’était inattendu.
Je pensai à rester. Il y avait un réveil dessus.
Les clients étaient invités à deviner l’heure (le réveil était toujours faux).
D’autres citoyens entrèrent, de bonne humeur, chantant la Marseillaise,
se félicitant les uns les autres pour de mauvaises raisons, par exemple la couleur
de leurs chaussettes, et buvant des coups à une carafe commune.
« J’adore quand il devient comme ça,
ça se produit à la mi-août, quand l’été commence
à s’en aller, et l’automne n’est encore qu’une étincelle dans son regard,
la chronique d’un givre annoncé. »
« Oui », et il allait acheter toutes les barres chocolatées de la machine
mais il s’est passé quelque chose, les murs se sont effondrés (qui sait,
le niveau de la rivière était monté rapidement ?) et un par un les gens furent balayés,
se disant des gentillesses les uns aux autres, des surnoms tendres.
« Achille, je te présente Angus. » Puis tout s’est passé si vite que
je suppose que je n’ai jamais su où nous allions, où le trottoir
nous emportait.
Tout est devenu très silencieux dans l’oubliette.
Je lisais toujours Jean-Christophe. Je ne le finirai jamais, ce sacré bouquin.
À présent, il est l’heure pour toi de sortir dans la lumière
et de féliciter tous ceux qui restent dans notre ville. Ceux qui ont survécu
à l’éclipse. Mais j’étais entièrement absorbé par toi, je l’ai toujours été.
Allume une bougie dans ma couronne, je serai à toi pour toujours, je t’embrasserai.

sagesse populaire

Bien que je te connaisse depuis longtemps
on dirait que nous nous connaissons à peine.
C’était pour la répétition d’une arrivée dans le temps
que les feuilles étaient inclinées. Regarde voir encore,
cherche le cookie recelé dans les aisselles jusqu’à présent,
le regard aigu.
Lorsque la sacoche s’est défaite je tournais
le coin au pas de course, s’il te plaît, aussi certain que le souffle d’une pendule
dans les allées, creusant. C’est le ciel qui a envoyé cette piqûre d’épingle.
C’était un autre moment pour circuler.
D’accord j’ai dit je peux me débrouiller tout seul.
Puis la profondeur a fait tourner ses roues dans le vide. Quelque part, je glissais sur du gravier.
Regarde autour de toi, cherche tes affaires personnelles
avant de monter dans ce bus. Il est arrivé non pas une mais trois vieilles dames.
Le caddy tout altéré parlait au nom du spécialiste des fosses septiques du coin lorsqu’il disait
eh ben la remorque je pensais que ma place était ici mais on
s’en fiche, dit-il en temps de guerre les betteraves étaient trop épinards.
À présent je peux te déboucher sois patient.
Une jeune fille dans l’abside se demandait pourquoi les cymbales
étaient vidées de voyelles en ces temps étranges.
As-tu jamais lu le sonnet des voyelles de Rimbaud Non dis-je.
Cela ressemble trop à une classe ici. Mais si nous remplacions l’air
par des toiles d’araignées est-ce qu’ils n’entreraient pas tous correctement en cadence
au son du triangle ? C’est vrai, le major va forcément être en pétard
mais tout ce qui compte c’est notre air conditionné. En un instant
la jetée fut restaurée. Le colonel empoigna Mavis et Iris.
C’est bête là-haut. Je sais mais je vous en prie,
sachons résoudre nos différends en hommes du monde. Que choisissez-vous,
l’épée ou le scarabée ? Ça alors, il y a une différence ?
Peut-être seulement en rêve, où on l’embouteille pour le vendre.
Puis la boîte de conserve est tombée du radiateur.
Le regard absent d’Althea devint réalité. Il faisait bleu foncé dans les palais
de la révolte. Il se passait quelque chose d’extraordinaire
tout le temps. La date limite ne cessait de passer à toute allure
la fente de diamant dans les escarpins résille et une ombre,
l’ombre du plongeon vers l’avant sur le pont,
des monstres se figeant au-dessus de la ville,
et d’une fiche perdue portant mon nom dans le berceau des âges.

week-end

Filets de cygne et vin de paille,
l’air emphatique de l’allée
dont les cannes de golf sont éparpillées sensiblement.
Tu peux te déshabiller et t’asseoir
sur le paillasson en velours côtelé agité par la brise
et lorsque les trois sorcières viennent rendre visite
faire semblant de parler tout seul.
L’ennui, c’est qu’elles ne viennent pas,
parce qu’elles souffrent d’agoraphobie en phase terminale.
Une grenouille dépasse d’une pomme de pin.
Mon Dieu, c’était toi, là-bas ?
On peut dire que tu sais
faire peur aux gens, toi.
J’aurais pensé que ce n’étaient que ces chauves-souris
qui lâchaient du goudron sur les têtes des invités et des valets.
On voit si peu d’action live dans cette ville
et puis tout le monde veut coopérer
ou faire la fête, en quelque sorte. Moi aussi, je peux le faire.
Toujours. M’amuser.
Quelque chose pourrait sortir de la thérapie de groupe :
ton âme de velours comme je viens de la réaliser.
Reviens, je t’en prie. Tu me plaisais tant.
Les chardons, les pissenlits, qu’en avons-nous à faire ?

histoire de ma vie

Il était une fois deux frères.
Puis il n’y en eut plus qu’un : moi.
J’ai grandi vite, avant de savoir conduire,
même. Me voilà donc : un adulte puant.
Je songeais à des centres d’intérêt naissants
qui pourraient intéresser les autres. Pas de savon.
Je devins très pleurnichard, regrettant ce qui avait semblé
être les belles années de jeunesse. Vieillissant
de plus en plus, je me fis aussi plus charitable
en ce qui concernait mes pensées, mes idées,
trouvant qu’elles valaient au moins celles d’un autre.
Puis un vaste nuage dévorateur
surgit et traîna à l’horizon, le
buvant pendant (aurait-on dit) des mois ou des années.

Post-scriptum

traduction de Anne Talvaz

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Publiée dans Vacarme 17, , pp. 76-81.