« pour un coup donné nous en rendrons dix » entretien avec Jamil D., gardien de la paix

Jamil D. est policier. Son père l’était aussi, à Blida, en 1961. Après l’exil, en 1962, il ne parlera jamais à son fils des événements du 17 octobre. En signant la pétition 17 octobre 1961 : Pour que cesse l’oubli, ce jeune policier a pourtant fait autre chose que retisser les fils d’une mémoire familiale douloureuse. Si l’événement le concerne, c’est par projection professionnelle, « de l’intérieur », depuis ce métier qui répugne à archiver ses erreurs pour qu’elles n’adviennent plus. Il est sous-secrétaire adjoint du syndicat de la police nationale, qui a diffusé lors du procès Papon, en octobre 1997, un texte intitulé « Devoir de désobéissance ».

Jamil D., que représente le 17 octobre 1961 pour un jeune policier français d’origine algérienne ?

Pour moi, ça a une valeur historique, bien sûr, mais ça a surtout une valeur présente. J’ai 32 ans, je suis gardien de la paix dans le 13e arrondissement, à la brigade de nuit, depuis 1996. Je n’ai donc pas connu les faits. Mon père, qui était pourtant policier à Blida en 1961, ne m’en a jamais parlé. Mais j’en ai presque des images. J’imagine vraiment ce qui a pu se passer, de l’intérieur d’une certaine manière, parce que je sais ce que c’est un corps de police, un car de police, une intervention de police. Je sais comment ça se passe, parce que je l’ai vu. Je sais pertinemment qu’il n’y a pas d’opération de répression qui se passe bien. Quand il y a recours à la violence, ça ne peut pas bien se passer. Je ne connais personne qui accepte qu’on lui tape sur la tête, qui accepte la répression, légitime ou pas, sans se rebeller. On ne peut pas demander à un organe répressif d’être gentil, mais on peut lui demander d’être responsable de ce qu’il fait. C’est pour cette raison que j’ai signé la pétition. Il faudrait que le 17 octobre 1961 remette en cause l’institution policière elle-même, pour ce qu’elle est, c’est-à-dire en tant qu’organe répressif. Parce qu’il faut être clair : si l’État ne reconnaît pas cette faute-là, il sera à même de recommencer. Cette histoire-là se projette dans le présent et dans l’avenir.

Quelles sont ces « images » dont vous parlez ?

Dans une opération de maintien de l’ordre, il y a comme une extrapolation, je ne sais pas comment l’expliquer, un jaillissement de la violence, qui naît du simple fait qu’on fait corps parce qu’on est habillé pareil et qu’on s’oppose aux autres, en face - les méchants. C’est comme au football : quand on met des gens avec des maillots rouges face à des gens avec des maillots blancs, forcément, au bout d’un moment, il va se créer des interférences qui vont faire appel à la violence. Le maintien de l’ordre, c’est pareil : on met en face des foules une autre foule, qu’on appelle CRS, et cette double dynamique crée forcément des heurts. Quand on est policier, on a l’impression d’avoir des maillots, d’être opposés aux autres. Ce qui est compréhensible : le fait d’être solidaire, cette espèce de solidarité corporatiste face au danger, c’est aussi une des clés de la réussite dans ce travail d’équipe qu’est la police nationale. Mais ça crée un phénomène de groupe, une violence latente, et c’est sans doute ce qui s’est passé le 17 octobre 61. Ce n’est pas la peine de se le cacher : pour le maintien de l’ordre, on met des bonhommes « en section », ou « en colonne », et on les décérèbre. C’est-à-dire qu’ils ne sont pas maîtres de leurs actes, et n’ont plus aucun pouvoir. Un policier en situation de maintien de l’ordre n’est plus qu’un organe administratif qui va fonctionner sous les ordres de la hiérarchie. Le problème, c’est justement de limiter, par la formation, par la préparation, par la manœuvre cette violence inhérente à la situation de maintien de l’ordre.

Or, en octobre 1961, c’est comme si tout avait été fait, au contraire, pour lui laisser libre cours.

Exactement. Je ne suis pas historien, mais il y a des faits troublants. D’abord, il y a la question des armes. Pourquoi des morts et des blessés, alors que le FLN avait garanti qu’il n’y avait pas d’armes dans la manifestation ? S’il y avait eu des armes ou des coups de feu, il y aurait eu des policiers blessés. Et s’il y a eu des heurts, alors il faut nous fournir les documents qui stipulent l’affrontement, et les raisons de l’affrontement. Il y a des précédents. Il y a eu d’autres situation où la police a dû justifier des heurts, et là on a les documents. Qu’on laisse les gens compétents consulter les archives. Les rapports, la police judiciaire sur place, ça existait à cette époque-là. Ensuite, on sait que la préfecture de police n’a pas utilisé les corps spécialisés de maintien de l’ordre qui existaient dans la police nationale, les CRS, mais des gardiens de la paix, la police urbaine de la préfecture, qui n’étaient pas entraînés pour ce type de tâche. Et puis il y a l’intervention du préfet, Maurice Papon. Quand on dit à ses troupes : « pour un coup donné nous en rendrons dix », c’est un ordre qui est donné à mi-mot. Non seulement on prépare les esprits au fait que c’est un affrontement, mais on assure une « couverture », comme on dit dans la police. C’est très important, pour un policier, d’agir dans un cadre où on est « couvert » par sa hiérarchie : c’est fondamental. Alors forcément, on peut se poser des questions. Pourquoi cette entrave à l’accès aux archives ? Pourquoi cette manifestation a-t-elle été gérée par un corps de police dont ce n’était pas l’attribution ? Pourquoi ce discours de Papon ? Mon sentiment, c’est qu’on a désorganisé volontairement un service de sécurité, donc organisé la violence. Quand en plus on sait ce que représentait « l’Algérien », ça ne pouvait que mal se passer.

Pensez-vous à cet égard qu’une sorte de "racisme policier » ait pu jouer ?

Je ne sais pas si je peux employer ce mot-là. Il est vrai que pour une personne qui a des tendances xénophobes, il y a dans les procédures policières de quoi assouvir pleinement sa passion... En octobre 1961, il y a fort à parier qu’on comptait 20 à 30 % de pieds noirs dans les effectifs chargés de la répression. Ils avaient peut-être une revanche à prendre. Ce qui est sûr, c’est que les Français de l’époque se représentaient les Algériens comme nocifs. On a monté une mécanique intellectuelle pour montrer ces gens-là sous un jour qui autorisait l’État à les réprimer. On a refusé de dire c’était une guerre, on a parlé de « maintien de l’ordre ». On a dit que c’étaient des groupuscules minoritaires, des « terroristes ». Alors que c’étaient des gens qui assumaient pleinement la volonté de ne plus être colonisés, qui en avaient le droit et qui ont pris ce droit avec la même force que celle qui a poussé les Français à résister à l’occupation des Allemands. Et on sait parfaitement, archives à l’appui, que ce qui s’est passé là-bas, c’était loin du maintien de l’ordre et proche de l’oppression la plus brutale d’un État militaire, policier. On est arrivé à construire de l’Arabe, de l’immigré une représentation atroce, un ennemi ; et à partir du moment où on a un ennemi, il faut l’éradiquer. Il est grand temps de casser cette représentation parce qu’elle existe encore. Aujourd’hui encore, on est dans une situation où il y a une maladie qui entre - ça s’appelle l’immigration - et on envoie des anticorps pour l’éradiquer - ça s’appelle la police nationale. Et bien il est grand temps d’en finir avec cette représentation à la con... Le 17 octobre 61, c’est une pierre de cette édifice-là, si ce n’est pas sa clé de voûte : une répression illégitime va devenir légitime à partir du moment où on se représente les gens en face comme nocifs pour la République. Il faut arrêter de faire n’importe quoi, d’avoir des a priori, de juger l’autre comme si c’était un ennemi. Quelqu’un qui n’a pas de papiers ou qui n’a pas de papiers en règle, ce n’est pas un truand, un malfrat, c’est simplement quelqu’un qui est un irrégulier. Quand on voit ce qui se passe dans les centres de rétention, quand on sait qu’il y a des bébés qui sont détenus dans un centre de rétention, c’est inadmissible. Mais là non plus, personne ne s’alarme.

À vous entendre, donc, les événements du 17 octobre 61 ne sont exactement extraordinaires, ni exactement banals. Ils émergent des logiques ordinaires du maintien de l’ordre, mais débridées si l’on peut dire, portées à leur paroxysme. Faut-il parler de « bavure » ?

Je n’aime pas qu’on parle du 17 octobre 61 en disant que c’est une bavure policière. Parce qu’une bavure, ça sous-entend qu’un élément isolé a fait une bêtise, qu’il assume pleinement, et seul. Ça s’est passé à Lille, il y a un mois ; il y a un gamin qui a pris une balle dans la tête. Le terme bavure, même dans ce cas, ne convient pas parce que c’est beaucoup plus grave qu’une « bévue ». Mais c’est quand même ça. C’est une personne qui a perdu son sang-froid, qui possédait une arme, qui l’a utilisée : c’est un homicide involontaire. Sans volonté de tuer, mais c’est un homicide. Et là, en effet, c’est difficile d’engager la responsabilité de la police, sinon à un niveau très général : au niveau du recrutement, de la façon dont sont formés ces gens-là, de la pression de la hiérarchie, de ces gens qui sont peut-être pas assez surveillés psychologiquement, etc.
Le 17 octobre, c’est autre chose. On ne peut pas dire que le vide laissé dans l’organisation du maintien de l’ordre de cette manifestation n’est pas une décision volontaire des pouvoirs publics pour réprimer dans le sang. Il est fondamental que l’institution policière reconnaisse ses fautes dans son corps en entier et non pas à travers une personne. Ce serait un retour important sur l’institution elle-même, la façon dont elle est gérée, la façon dont elle fonctionne, ce que c’est qu’une voie hiérarchique. Le plus souvent - c’est justement ce qu’on veut dire par « bavure » - c’est le contraire. La structure se cache derrière l’individu en disant : « c’est pas nous, c’est lui. » Alors qu’on sait parfaitement que 95% des bavures sont dues à des pressions hiérarchiques. Ou à des « ouvertures" hiérarchiques : tous les policiers le savent, quand tous les jours on les pousse au chiffre, il ne faut pas s’étonner qu’ils fassent des conneries au bout d’un moment.

Vous en appelez à une responsabilité collective de la police comme corps. Bon. Mais n’est-ce pas dissoudre, du coup, les responsabilités politiques concrètes ? Celles du chef de l’État, ou du ministre de l’Intérieur, par exemple ?

Au contraire. À propos du 17 octobre, on nous dit toujours : « il y a eu une parenthèse, c’était la police de Papon », alors que non, c’était la police de la Ve République, la Ve République qui a prôné la liberté de l’individu, l’autodétermination des peuples, et les droits de l’homme. Quand on est dans la préfecture de police - moi je suis dans la PP actuellement - on porte la fourragère rouge de la légion d’honneur, symbole de la libération, alors qu’on a conduit des mecs au Vel’d’hiv. L’institution n’assume rien, « c’est Papon, c’est pas la police ; c’est Pétain, c’est pas la police ». Il faut que la police nationale assume comme toutes les autres institutions. Einaudi rapporte qu’au Palais des sports un gardien de la paix était allé trouver le directeur général de la Police, qui était là, et lui avait dit : « Mais arrêtez-les, c’est pas possible », et le directeur, pour toute réponse, avait tourné le dos, il avait fait comme s’il ne voyait pas. Ça veut donc dire que les pouvoirs publics étaient au courant. Quand on connaît l’action de la police, on ne peut pas admettre que les choses se sont passées selon la procédure normale, on ne peut pas admettre la seule responsabilité de Papon, parce qu’un préfet, même un préfet de police, ce n’est qu’un fonctionnaire, un représentant du gouvernement. Il est inimaginable que le gouvernement et le président de la République ne se soient pas mêlés de cette affaire. C’est inconcevable. On ne peut pas dire que le préfet de police était le seul à organiser la répression, ou que ce sont 10.000 gardiens de la paix qui ont endossé le rôle de gouvernement. On sait que des cars ont été réquisitionnés. Où sont les réquisitions ? Les notes de services ? Qui les a signées ? Ces documents existent, et ils portent sans doute la signature du préfet, voire celle du ministre de l’intérieur. On n’y trouvera jamais écrit : « il faut tuer les arabes. » Mais d’une mise à disposition de moyens exceptionnels, on pourrait déduire une volonté de l’État. Pour moi, c’est clair : on ne met pas sur pied des policiers et des moyens exceptionnels sans vouloir créer des circonstances exceptionnelles. Qui veut-on protéger ? Est-ce qu’il y a à l’heure actuelle des gens qui sont encore en place et qui auraient participé à ça ? Comment peut-on accepter qu’une manifestation soit réprimée dans le sang et qu’ensuite on dissimule complètement les archives, qu’on refuse de communiquer des actes officiels à des gens qui veulent les consulter ? De deux choses l’une : soit on classe l’affaire « secret défense" et on reconnaît du coup que le « maintien de l’ordre » entre 1954 et 1962 était un état d’exception et que la France, à ce moment-là, a cessé de fonctionner comme un État de droit ; soit on était dans un État de droit et c’étaient simplement des mesures de police, alors les documents doivent être consultables. Il n’y a pas de mesures de police qui restent secrètes.

Symétriquement, votre appel à une responsabilité collective engage-t-il une éthique de la désobéissance individuelle ?

En tant que gardien de la paix, j’estime que quel que soit le degré de pouvoir, qui est d’ailleurs complètement illusoire et ponctuel, qu’on possède, quel que soit le degré de soumission hiérarchique, on ne peut pas obéir à tout et à n’importe quoi. Parce que la hiérarchie, c’est une structure qui enferme autant celui qui commande, qui est en position de donner des ordres, que son subalterne.
Moi j’ai signé cette pétition parce que dans l’article 7 du code de déontologie de la police nationale, il est dit « [le policier] a le respect absolu des personnes, quelles que soient leur nationalité ou leur origine, leur condition sociale ou leurs convictions politiques, religieuses ou philosophiques » et que nous ne devons jamais nous départir d’un souci de dignité. C’est un code de déontologie, il date de 1986, c’est la « Constitution » de la police nationale. C’est du droit positif, c’est-à-dire qu’on peut être traduit devant un tribunal en vertu de ce code. Ça fait partie des obligations non pas morales mais matérielles du gardien de la paix. Quand on parle de dignité c’est de la morale, mais ça se concrétise par des actes matériels : un gardien de la paix ne doit pas tutoyer quelqu’un, il doit rester courtois, ce sont des actes concrets. Pour moi, et je pense que pour tous les gardiens de la paix c’est pareil, c’est quelque chose qui prend son sens dans des actes concrets, tous les jours. C’est aussi pour ça qu’il est inadmissible que le 17 octobre 61 reste sans réparation. Ça a une valeur historique, parce qu’il y a une responsabilité de la police nationale qui ne veut pas dire son nom. Mais ça a aussi une valeur hautement symbolique, c’est qu’il faut arrêter de faire n’importe quoi. C’est en reconnaissant cette responsabilité-là, que toutes les autres tomberont derrière. Il faut arrêter de mettre des gens dans des centres de rétention pourris, il faut arrêter de les mettre avec des coussins sur la tête dans les avions. On ne peut pas dire après : « on l’a pas fait, c’était pas nous » ; il y a des leçons à tirer. Un gardien de la paix, c’est aussi quelqu’un qui doit savoir dire non. Il y a une loi qui oblige le policier à refuser d’obéir à un ordre qui est illégitime. Il y a un devoir de désobéissance.