La génération étudiante du réveil démocratique Chili

par ,

1800 : c’est le nombre de millions de dollars que le gouvernement chilien refuse de donner aux enfants du pays pour leur allouer une éducation libre et gratuite. C’est aussi le chiffre emblématique de la lutte que mènent les étudiants chiliens contre un système éducatif hérité de la dictature, libéral, mis en place depuis le coup d’État contre Allende en 1973. Inventaire de cette lutte brillante à laquelle seuls les carabiniers ont répondu.

Il est encore trop tôt pour savoir de quelle manière l’année 2011 marquera l’histoire du Chili, mais il n’y a pas de doute que les manifestations et le mécontentement éprouvé l’année dernière ne seront pas oubliés. Le mouvement des étudiants descendus dans la rue pour protester, dénoncer et exiger une éducation publique, gratuite et de qualité, a constitué un tremblement pour la société chilienne. Elle a tout à coup été réveillée par une cause juste. Et si ce sont bien les étudiants qui ont porté la question de l’éducation en participant nombreux aux manifestations, occupations, barricades, une grande partie de la société les a soutenus et a considéré justes leurs revendications, accentuant la pression sur le gouvernement. Ce dernier a malgré tout préféré criminaliser le mouvement et faire peu de cas des exigences étudiantes. Pour comprendre le soutien du pays, les motifs et la forme qu’ont prises les manifestations de 2011, il faut connaître le système éducatif chilien, son fonctionnement et les réformes qu’il a connues au cours des cinquante dernières années.

Les inégalités économiques qui existent au Chili se sont maintenues et approfondies dans le système éducatif chilien pour tous ses niveaux, primaire, secondaire et universitaire. Il y a cinq formes d’administration de l’éducation primaire et secondaire au Chili : l’établissement privé et payant (qui coûte presque 350 euros par mois), le privé subventionné avec financement partagé (les parents payent une part mensuellement), le privé subventionné sans financement partagé, le municipal des communes riches et le municipal des communes pauvres. Les établissements qui disposent de la subvention étatique reçoivent environ 50 euros par enfant, et la qualité de l’éducation tiendra aux conditions locales dans lesquelles l’enfant sera scolarisé. Plus les ressources économiques seront bonnes, meilleure sera l’éducation donnée par l’établissement.

Le cas de l’éducation supérieure n’est pas différent. Le Chili n’a pas d’éducation universitaire gratuite ou au moins accessible à tous. Dans les années 1960, l’Universidad de Chile (qui est l’Université la plus ancienne du pays) était gratuite, étatique et disposait d’établissements dans toutes les régions du pays. Mais après le coup d’État, plusieurs établissements régionaux, ainsi que les départements d’éducation et formation technique, ont été séparés de l’Universidad de Chile et se sont établis comme universités indépendantes, ce qui les a conduits à un affaiblissement académique et économique. L’apport de l’État pour toutes ces universités est de moins de 15% du budget (une partie de ce pourcentage dépend du programme académique). Le reste du budget des universités étatiques est obtenu par l’apport direct des étudiants qui doivent payer des sommes astronomiques chaque année. Comme la majorité des étudiants n’a pas l’argent pour payer les frais de scolarité [1], et du fait de la rareté des bourses, ils doivent s’endetter en empruntant de l’argent à la banque qu’ils devront rembourser pendant des dizaines d’années, avec des intérêts très élevés. Mais tout cela n’a pas suffi à Pinochet : il a permis l’implantation dans le système d’éducation supérieur d’universités privées dirigées par des particuliers ou des sociétés d’investissement. Elles abondent dans notre pays, et sont même devenues un sacré business grâce à l’absence de contrôle académique à leur égard.

Le 11 septembre 1973, le gouvernement de Salvador Allende est renversé par un coup d’État mené par les forces armées du pays avec le soutien économique des États-Unis d’Amérique et d’une aristocratie chilienne menacée par les mesures gouvernementales dans ses intérêts économiques. Le pouvoir est pris par le conseil militaire, composé des quatre généraux des forces armées du Chili, qui désignent comme président le général Augusto Pinochet. Pendant les 17 ans où il a été au pouvoir, une hégémonie politique, sociale, économique et culturelle s’est établie, qui, 39 ans après le coup d’État, continue de marquer le pays comme une blessure qui n’arrive pas à se refermer. La dictature chilienne a été non seulement un régime terrible qui assassinait, torturait, faisait disparaitre, exilait et censurait son propre peuple, mais elle a transformé le pays profondément, installant un nouveau système économique, changeant la constitution et promulguant plusieurs mesures fondamentales qui déterminent nos vies jusqu’à aujourd’hui.

Le cabinet politique et économique adossé au conseil militaire faisait ce qu’il voulait avec un pays où manquaient les voix discordantes, toutes annihilées par les armes. Mais surtout, un groupe d’économistes dénommés « Chicago boys » [2] disposaient du pouvoir absolu pour mettre en application au Chili le système économique néolibéral conçu par Milton Friedman. Autant dire que le système d’éducation était un aspect clef dans ce projet néolibéral, opposé absolument à l’idée d’État républicain. L’objectif consistait à absenter l’État le plus possible du système d’éducation et à ouvrir à deux battants les portes aux investisseurs privés pour qu’ils s’en occupent et rendent possible la « liberté de choix » si chère à Friedman et à ses « Chicago boys ». Le démantèlement de l’Universidad de Chile et, avec la fin de l’université publique et gratuite, la mise en place des universités privées, la promulgation de subventions pour les établissements particuliers, et « municipalización » de ceux qui étaient pris en charge auparavant par l’État, avaient réduit ce dernier à une fonction simplement subsidiaire et considérablement augmenté la part du capital privé dans le système d’éducation. La consistance des réformes néolibérales était là.

Après l’échec du plébiscite de 1988 [3], toutes les mesures possibles ont été prises afin que le système et la société néolibérale instaurés au Chili demeurent, bien que le gouvernement ait changé. Un jour avant la fin de la dictature (le 10 mars 1990), la « Ley Orgánica Constitucional de Enseñanza (LOCE) [4] », promulguée par Augusto Pinochet en juillet 1989, a été publiée. La LOCE est l’élément qui donne corps au système éducatif chilien, établissant ses bases juridiques et philosophiques, renforçant les mesures néolibérales déjà réalisées. À cause de cela, les établissements d’éducation sont régulés exclusivement par les lois du marché, sous la logique de la concurrence et de l’excellence (la « main invisible » appliquée à l’éducation). Par ailleurs cette loi constitutionnelle a établi que le droit à l’éducation ne devait plus être garanti par l’État mais par les parents, l’État assurant seulement le droit à la liberté d’enseignement.

La « Concertación » [5] qui gouverne depuis 1990 n’a mis aucun obstacle à cette mainmise des lois du marché sur l’éducation chilienne. Sa seule réforme a concerné l’extension des horaires de cours (la « Jornada Escolar Completa (JEC) »). Et bien que l’accès à l’éducation primaire et secondaire ait été amélioré dans ces années, nous ne pouvons pas dire que l’éducation de qualité soit un droit garanti pour tous les enfants chiliens. De même que n’importe quel produit dans le marché, l’éducation chilienne est aussi un bien de consommation, une marchandise offerte à qui peut la payer, et ceux qui n’ont pas l’argent devront se procurer « un produit » de médiocre qualité.

Et nous nous sommes habitués à ce que tout fonctionne de cette manière, à la mauvaise éducation chilienne, à un système injuste et peu démocratique. Sous la dictature il y a eu des manifestations clandestines contre la municipalisation et contre le régime militaire, qui ont été durement réprimées ; mais elles montraient la voie à la résistance et ont été une inspiration de lutte pour les générations futures. C’est seulement vingt ans après que nous secouons la peur et descendons dans les rues pour lutter pour notre droit à l’éducation. En 2001, avec le mouvement dit « mochilazo » [6], les étudiants manifestaient contre les hausses du tarif scolaire dans les transports publics. Et bien que le but de la manifestation ait été très concret, peu à peu, des demandes plus profondes sur l’éducation au Chili ont été formulées. Au même moment apparaît une nouvelle organisation d’étudiants secondaires, née en 2006, avec la « revolución de los pingüinos » [7]. Cette année-là avait débuté sur des luttes concernant le tarif scolaire et les frais de l’examen d’entrée à l’université (la « PSU »), mais finalement la revendication principale a été d’abolir la LOCE et d’en finir avec la municipalisation des écoles et lycées. Cette mobilisation a pu être représentée par une délégation au congrès (dont les participants étaient étudiants, professeurs, congressistes et ministres) qui a rédigé une nouvelle loi constitutionnelle (la « Ley General de Educación (LGE) »). Mais passée à la moulinette de la procédure juridique et administrative, la loi est demeurée presque identique à la loi antérieure.

C’est avec la conviction que l’éducation au Chili n’avait pas été améliorée qu’en 2011 nous sommes descendus à nouveau dans les rues, décidés à critiquer le système d’éducation chilien en sa totalité et à demander notre droit constitutionnel à l’éducation, gratuite et de qualité. Cependant ni la grande quantité de manifestants, ni l’ample et croissant soutien aux grèves n’ont été pris en considération par le gouvernement de Sebastián Piñera, bien au contraire. En effet, non seulement le gouvernement est resté sourd, mais face à l’installation de barricades après chaque manifestation, il a affirmé que nous, les étudiants, étions des vandales et des délinquants avec qui il refusait de négocier sous la pression. Selon le gouvernement, continuer à manifester malgré l’existence d’une « mesa de diálogo » (instance de négociation consentie) était totalement superflu et infantile.

S’il est possible de dater le réveil estudiantin, nous dirons que tout commence le 5 mars 2011 avec l’occupation de l’Universidad Central, une des plus grandes universités privées du Chili. Pourquoi cette date précise ? Parce que c’est le moment où, l’année passée, la question du rendement financier (lucro) nous est apparue avec force. L’équipe de direction de l’institution devient alors favorable à la modification des statuts de l’université pour pouvoir vendre 50 % de l’enceinte à la Société des Investissements Norte Sur.

Les médias rendent compte du débat sur l’éducation publique et privée et la Confédération des Étudiants du Chili (Confech), instance qui regroupe une grande partie des institutions estudiantines chiliennes et a appelé à la première manifestation et grève nationale. Malgré l’ampleur de cette mobilisation, le gouvernement n’a pas réagi et la mobilisation s’est orientée peu à peu vers une grève générale. L’indifférence ferme avec laquelle le gouvernement nous a traités depuis le début du mouvement l’a renforcé et a conduit à poser des questions de fond, non seulement sur l’université mais sur le modèle économique et politique chilien. C’est pour cela que nous avons été stigmatisés, hier et encore aujourd’hui, comme des indésirables qui « ne laissent pas vivre en paix les gens du Chili ».

Nous avons alors cru qu’en radicalisant les manifestations, nous obtiendrions une réponse effective. Ainsi, le 9 juin 2011, a lieu l’occupation de la Casa Central [8] de l’Universidad de Chile, située à quelques mètres de la maison de gouvernement, La Moneda. Nous y sommes restés jusqu’au 19 décembre de la même année et y avons organisé toutes sortes de protestations non violentes. Un groupe d’étudiants a, par exemple, proposé de courir 1800 heures sans interruption autour de La Moneda, avec un drapeau qui disait : « Educación gratuita AHORA » (Éducation gratuite MAINTENANT) ; un autre groupe a lancé un appel pour tricoter 1800 carrés en laine. Nous avons parcouru 1800 kilomètres à vélo dans les environs de Santiago, nous avons fabriqué 1800 grues en origami, nous avons écrit 1800 poèmes pour l’éducation. Ce chiffre « 1800 » correspond au nombre de millions de dollars nécessaires pour financer une éducation de qualité pour 300 000 jeunes par an [9]. Nous avons dansé la salsa et le flamenco dans le centre ville de Santiago, nous avons effectué la journée « 48 heures d’art pour l’éducation », nous avons marché près de 120 kilomètres depuis Santiago jusqu’au Congrès National à Valparaíso, nous avons fait des flashmobs en face de la maison de gouvernement, nous avons fait la « marche des parapluies » — ainsi nommée car la pluie n’a pas réussi à nous décourager et à nous enfermer dans nos maisons. Nous avons continué à occuper les lycées et les universités tout au long de la côte chilienne, quelques compagnons ont marché depuis Concepción jusqu’à Santiago près de 500 kilomètres. Le jour où le Ministère de l’Éducation a avancé les vacances d’hiver afin de décourager les occupations d’établissements scolaires, des centaines d’étudiants se sont installés avec des serviettes et maillots de bain dans le centre de la capitale. Nous avons lancé des manifestations pendant les week-ends : carnavals culturels, interventions artistiques. Des barricades sont apparues.

À la Casa Central de l’Universidad de Chile, nous dormions, mangions et nous organisions ; et bien que le fait de rester mobilisés pendant autant de temps n’ait pas été aussi amusant qu’on l’eût voulu, une jovialité inquiète et souriante nous accompagnait. Or, le 4 août 2011, une interdiction officielle de manifester a été édictée par le gouvernement. Le même jour, étudiants et lycéens ont été brutalement agressés par les carabiniers : pour exprimer le dégoût que nous inspirait cette répression menée en toute impunité, une marche nocturne a été convoquée. La nuit, nous avons encore été surpris par l’ampleur de la répression, les policiers n’hésitant pas à se servir des hélicoptères et d’une grande quantité de bombes lacrymogènes. Dans la Casa Central de l’Universidad de Chile, par exemple, on a pu ramasser 370 bombes lacrymogènes pendant cette seule journée. À la suite de cette récolte, une exposition des bombes a été montée dans le hall central de l’université, surnommé « Musée de la répression ». Santiago avait été assiégée une fois de plus. Dans les appartements, on entendait des casseroles [10]. Aucun type d’intimidation ne pouvait plus calmer notre rage.

Au cours des semaines suivantes, les « caceroleos » nocturnes sont devenus récurrents. Dans beaucoup de quartiers, les « caceroleos » incluaient des interruptions de la circulation automobile et les enfants et les familles participaient à ces appels. La nuit de « caceroleo » du 25 août 2011, Manuel Gutiérrez, 16 ans, a été assassiné par les carabiniers au moment où il traversait une passerelle avec son frère en fauteuil roulant. Toute notre indignation a été écrasée par une tristesse immense. La mort de Manuel a mis notre moral par terre, nous n’avions plus de force pour continuer à lutter pour nos exigences. Si la stratégie adverse consistait à nous démoraliser, ce jour-là elle était parvenue à ses fins. Pendant 71 jours, 42 lycéens ont mené une grève de la faim. Au même moment, le ministre de la Santé Jaime Mañalich disait dans les journaux que c’était une fausse grève de la faim. Cela n’était qu’un symptôme de ce que plusieurs fois nous avions dit et entendu dire par les soutiens du mouvement des étudiants : le gouvernement attendait qu’un de nous meure. Manuel avait reçu la balle d’un pistolet mitrailleur Uzi.

Les forces policières et gouvernementales insistent sur le fait que sa mort s’est produite à la suite d’un affrontement. Nous croyons que Manuel est mort à cause des forces répressives qui protègent le modèle néolibéral et qui durant sept mois nous ont coûté, littéralement, du sang et de la sueur. Même si elle est aujourd’hui silencieuse, l’organisation continue d’exister et le mouvement se reconstruit peu à peu — et cela parce que toutes ces politiques héritées de la dictature contre lesquelles nous nous sommes soulevés demeurent. Si le mouvement estudiantin du Chili a réussi à interpeller l’ensemble du pays, c’est qu’il venait lever le voile de la routine.

Il s’agissait d’un soulèvement social que nous n’avions pas vu depuis vingt ans, depuis les journées de protestation nationale contre la dictature de Pinochet dans les années 1980. Les gens se sont soulevés avec la pleine conviction d’en avoir assez, de ne pas vivre dans la démocratie réclamée alors et de subir un accroissement intolérable des inégalités. Jusqu’à l’année passée, il semblait qu’au Chili les inégalités étaient considérées comme normales, nous vivions en les acceptant en silence. Depuis les années 1980 on nous avait dit que c’était le prix que nous devions payer pour le progrès. Rien n’a changé jusqu’à ce que les jeunes universitaires et lycéens se mobilisent contre l’État chilien qui envisage l’éducation comme un bien de consommation très cher, et comme une bonne affaire qui permet l’enrichissement de quelques-uns au prix de l’endettement de nos familles.

La loi chilienne interdit les bénéfices (lucro) dans l’éducation supérieure, et pourtant ils existent. L’illégalité du lucre et le non-respect de la loi nous ont conduit à remettre en question notre système éducatif, économique et institutionnel. La consigne « NO AL LUCRO » (NON AU LUCRE) a réveillé des centaines de milliers d’étudiants qui savent que ceux qui sont supposés nous représenter sont ceux qui mettent l’épargne des familles chiliennes dans leurs poches et ne considèrent plus l’éducation comme un droit.

Or, seule l’éducation envisagée comme un droit offre la possibilité de fonder une société de citoyens égaux, totalement égaux. Un pays où la ségrégation et la distance entre riches et pauvres est si profonde, un pays où l’éducation de qualité est réservée à ceux qui peuvent payer, un pays où des milliers de personnes n’ont pas accès à la culture ne peut être considéré comme démocratique. Même les bourses approfondissent l’inégalité en stigmatisant les plus défavorisés au lieu de les traiter en égaux ; elles visent simplement à dispenser l’État de prendre en charge les plus pauvres pour les protéger.

La gratuité, au contraire, permettrait de reconnaître l’éducation comme un droit qui n’a pas de prix, sinon celui de la dignité de l’être humain. L’éducation publique, dans des pays de tradition républicaine comme le nôtre, a comme objet fondamental la formation de citoyens libres, capables de raisonnement autonome, l’émancipation collective et la dignité des hommes. Pour cette raison, il n’est pas possible que nous lui assignions un prix déterminé : la liberté et l’éducation sont des biens très précieux et inestimables [11]. C’est pourquoi n’importe quel projet politique vraiment démocratique doit être fondé sur l’éducation publique : nous pourrions grâce à elles dépasser les différences d’origine, qui dans un pays comme le Chili, sont au fondement des institutions héritées de la dictature.

C’est pourquoi en 2011 nous avons fini par réclamer une éducation gratuite, une réforme fiscale pour financer le modèle éducatif que nous proposions et la rédaction d’une nouvelle constitution. Cependant, le gouvernement n’ayant répondu à nos demandes que par une violence démesurée, nous avons compris combien il est nécessaire de continuer à nous réunir chaque jour, à travailler ensemble malgré nos différences, à apprendre de ces différences et à nous lever à nouveau après la peine, la rage et l’espérance.

Toutes ces expériences communes sont désormais inscrites en nous. Nous avons ouvert des portes, des fenêtres, des yeux et des oreilles qui ne pourront pas facilement se renfermer. Nous nous informons et discutons sur ce qui nous arrive, sur notre réalité politique, économique et institutionnelle, et nous tâchons de faire circuler la vérité du modèle néolibéral : sa violence. Nous nous sommes rendus compte qu’aucun de nous n’était seul, et que jamais il ne le serait à nouveau. Nous avons dû apprendre de nos échecs. Et aujourd’hui nous continuons à vivre avec la claire conviction que la revendication de la démocratie est aussi la revendication de l’éducation publique et gratuite. Nous ne sommes pas des clients, nous sommes une communauté qui réclame ses droits.

Que nous reste-t-il à faire maintenant et dans l’avenir ? Nous avons essayé toutes sortes de formes non violentes pour porter nos revendications, un jeune innocent est mort et nous n’avons pas été écoutés. La violence a continué à s’exercer sur nous. Que pouvons-nous faire face aux institutions oppressives héritées de la dictature ? Nous savons que nous devons réinventer nos stratégies et ne pas laisser le découragement nous gagner. Nous savons qu’il faut maintenir la lutte sans risquer nos vies, ni risquer le peu qui reste des universités publiques au Chili. Cependant, c’est une question à laquelle nous ne pouvons pas répondre complètement. La seule chose que nous pouvons faire, ce sont de petits efforts ; nous sommes debout et nous avons appris de chaque obstacle, de chaque douleur et de chaque sourire.

En 2011, les étudiants chiliens se sont unis. Nous commençons à marcher, à apprendre et à travailler ensemble. Ce texte essaie d’en rendre compte : il tâche d’être une sorte de petit témoignage de ces mois et de notre apprentissage. Ce témoignage unique a été écrit à trois voix différentes, qui résonnent, s’entrecroisent et agissent tout au long du texte. Trois voix, qui tout en essayant de garder leur individualité, ont été capables de construire un espace commun sans pression, sans violence. Nous écrivons comme nous marchons : ensemble par les rues de Santiago.

Post-scriptum

Javiera Canales, Nadine Faure & Fernanda Uribe sont étudiantes en philosophie à l’université de Santiago du Chili. Elles ont été actives pendant le mouvement étudiant.

Notes

[1La moyenne des frais de scolarité universitaire chiliens est de 5 000 euros annuels, faisant des universités chiliennes les plus chères du monde.

[2Terme communément utilisé pour nommer le groupe des économistes chiliens qui étudiaient pendant les années 1970 à l’Université de Chicago, sous la direction de Milton Friedman et Arnold Harberger. La majorité d’eux formait le cabinet de Pinochet, plusieurs sont aujourd’hui directeurs et propriétaires d’universités privées chiliennes.

[3Élection où le peuple du Chili a choisi l’option « no » à la question d’avoir comme président de la république Augusto Pinochet pour 8 ans de plus.

[4« Loi Organique Constitutionnelle d’Enseignement ».

[5« Concertation de partis pour la démocratie » était le nom de la coalition politique contre le régime dictatorial en 1988, qui réunissait la Démocratie Chrétienne (DC), le Parti Socialiste (PS), le Parti Radical Social Démocratique (PRSD) et le Parti Pour la Démocratie (PPD). La coalition s’est maintenue jusqu’à aujourd’hui.

[6Ce nom fait référence aux sacs à dos que les étudiants portent dans les manifestations.

[7En référence à l’uniforme scolaire utilisé au Chili, très similaire en apparence à celui d’un pingouin.

[8La Maison Centrale de l’Université du Chili est l’édifice qui héberge le recteur doyen et la direction générale de l’université.

[9youtube. Remerciements à Paula Aros pour la vidéo.

[10Le « caceroleo » ou « cacerolazo » est une modalité de protestation qui consiste à frapper des casseroles à une heure définie. Ce type de grève a été utilisé durant la dictature comme une forme de manifestation relativement sûre contre le régime puisqu’il pouvait se réaliser depuis l’intérieur des maisons. L’année passée les « caceroleos » ont recommencé.

[11Sophie Wahnich, “Defender la gratuidad escolar hoy (como ayer)”, Pasado y presente de la educación pública, Claudia Gutiérrez, Alan Martin, Carlos Ruiz S. y Patrice Vermeren (eds.), Santiago de Chile : Catalonia, pp. 59-66, 2011.