Vacarme 62 / Cahier

La permanence du yiddish

par

Un colloque international sur « la permanence du yiddish » s’est tenu le 12 et le 13 novembre 2012 à l’Unesco en présence des ambassadeurs de France, d’Israël et des États-Unis auprès de cette instance, organisé par le B’nai Brith et la Maison de la Culture Yiddish‑Bibliothèque Medem. Pendant les deux jours, des tables rondes ont eu lieu devant un public d’environ six cent personnes, très intéressé et très attentif. La leçon inaugurale a été donnée par Rachel Ertel. En voici le texte.

Lorsqu’on m’a proposé de participer à un colloque sur la « permanence du yiddish », je me suis tout simplement, en bonne universitaire, tournée vers mon dictionnaire. La définition de la notion de permanence que j’y ai trouvée est la suivante : « caractère de ce qui est durable », de « ce qui dure, demeure, sans discontinuer ni changer ». Est-ce là le cas des langues ? Des cultures ? Les langues et les cultures « qui durent, qui demeurent, sans discontinuer ni changer », deviennent vite des langues et des cultures mortes. Il faut donc pour être permanent ne cesser de changer, se transformer. La réalité de la permanence est un flux constant, la seule permanence est la fluidité, la transformation, la métamorphose, l’ubiquitaire, le polysémique, la mutation, le polymorphe.

Le méliorisme des deux siècles précédents croyait dans le progrès illimité des sciences et par là même de l’humanité qui, elle, toute entière, « a perdu la face » et ne fait que la bafouer de jour en jour. Nous avons perdu notre innocence. Nous vivons dans le « désenchantement du monde. » Il faut donc repenser le monde et la place de l’homme dans ce monde. Repenser le temps. Non plus comme un axe unilatéral, ni comme un cycle toujours recommencé. Le temps avance et recule par bonds, il oscille, il va et vient, il tangue, il bafouille, il bégaie.

Il faut donc peut-être repenser notre monde non plus par sa centralité, mais, comme disait Richard Marienstras, par les marges.

Le yiddish est précisément une de ses marges. Et puisque nous sommes là pour parler de « sa permanence », commençons par sa dimension linguistique. Contrairement à ce que disait Kafka, ce n’est pas la plus jeune des langues. Elle est née il y a plus de mille ans dans la vallée rhénane, en même temps à peu près que les autres langues européennes. Mais là où Kafka a raison, c’est qu’étant donné la mobilité de ses locuteurs, sa permanence a été son changement perpétuel.

« [Le yiddish] ne se compose que de vocables étrangers, mais ceux-ci ne sont pas immobiles au sein de la langue, ils conservent la vivacité et la hâte avec laquelle ils furent dérobés. Des migrations de peuples traversent le yiddish de bout en bout. Tout cet allemand, tout cet hébreu, ce français, cet anglais, ce slave, ce hollandais, ce roumain et même ce la-tin est gagné à l’intérieur du yiddish par la curiosité et l’insouciance - il faut […] pas mal de force pour maintenir des langues en cet état. »

Ce que nous dit là Kafka, c’est que la permanence du yiddish, ce fut sa capacité à transmuer tout ce lexique, toute cette syntaxe, en une entité spécifique, singulière, unique. Et qui dit langue spécifique dit pensée spécifique. Car, s’il est vrai, comme l’écrit Walter Benjamin, que « les langues ne sont pas étrangères l’une à l’autre mais […] sont apparentées en ce qu’elles veulent dire », il n’en reste pas moins que la langue façonne la pensée, tout comme la pensée façonne la langue. Le yiddish, langue marginale, formée par le peuple juif ashkénaze, par définition peuple diasporique, mais aussi peuple porteur d’une culture plusieurs fois millénaires, par ses Écrits anciens qui comportaient l’hébreu et l’araméen, ne pouvait que fondre dans ce creuset unique tous ces apports innombrables.

Dans l’Histoire que nous vivons maintenant la marginalité a remplacé la centralité. Si le peuple juif pendant longtemps a été, par son caractère diasporique, exceptionnel, cette exceptionnalité est devenue la centralité du monde contemporain. Les guerres de plus en plus meurtrières, les changements climatiques qui provoquent famines et misère économique, imposent à des populations de plus en plus nombreuses une existence diasporique. Ces populations seront de plus en plus souvent amenées à des langues de fusion. Si je déplore les guerres et la misère, je suis loin de déplorer le métissage et la bâtardise, fonde-ment même de la langue yiddish, qui peu à peu de-viendra le paradigme de langues de plus en plus nombreuses. Car la vie est dans la mutabilité, sa permanence est dans la mutabilité.

La permanence du yiddish est liée à sa dimension à la fois historique et géographique. Le parcours du Proche-Orient, les séjours sur les rives de Babylone, dans l’Égypte hellénisée, dans l’Empire romain, dans tout le bassin méditerranéen, la remontée avec les armées romaines vers le Nord, le commerce le long des fleuves européens et des villes hanséatiques, le déplacement vers les pays slaves, à la suite mal-heureusement des persécutions et de la peste noire de 1347, mais aussi de la nécessité de développer une bourgeoisie dans ces contrées, ont donné à la fois une flexibilité et une permanence à la langue que les Juifs n’ont cessé d’emporter aux semelles de leurs chaussures.

Les érudits ont classé le yiddish, en diverses périodes, comme l’ont été toutes les langues : la naissance du yiddish jusqu’en 1250, le yiddish ancien de 1250 à 1500, le yiddish moyen de 1500 à 1700, et le yiddish moderne à partir de 1700, qui lui-même a continué à se transformer, pour des raisons historiques et géographiques, preuve de sa permanence.

Tout au long de ces siècles, des créations culturel-les n’ont cessé de naître dans cette langue : à commencer par les traductions des Textes Sacrés agrémentés de commentaires bibliques. Avec la révolution de Gutenberg, les traductions à partir de toutes les langues européennes devinrent innombrables dans toutes les disciplines. Des œuvres littéraires originales virent le jour, distribuées jusqu’aux lieux les plus reculés du royaume ashkénaze, comme le décrit Jean Baumgarten dans son remarquable ouvrage Le Peuple des Livres. Des purim-shpiln (pièces carnavalesques liées à la fête de Pourim), des dits et épopées historiques, une littérature courtoise (poèmes et récits) inspirée de l’environnement mais adaptée à la judéité des troubadours et écrivains, des œuvres édifiantes, le Moussar [1], des œuvres philosophiques avec la naissance des Lumières juives au XVIIIe siècle, des contes hassidiques, des pièces de théâtre satiriques, comiques, des drames, des tragédies.

À partir du milieu du XIXe siècle, on vit éclore une littérature en yiddish sur le mode occidental - russe, polonais, allemand, français, américain -, une littérature impétueuse, fougueuse, volcanique dans tous les genres, dont il est impossible d’énumérer ici les auteurs. La presse prit des proportions exponentielles, presse locale, nationale, inter-nationale. Les journaux politiques se multiplièrent. Cette création s’implanta dans tous les pays et sur tous les continents, avec une circulation intense de l’un à l’autre, puisque la langue leur était commune. Cette effervescence dura tout au long de l’entre-deux-guerres, d’autant que les écoles yiddish se multipliaient et alphabétisaient des couches de plus en plus larges de la population juive, artisanale et ouvrière pour la plupart, mais aussi autodidacte et avide de lectures et de connaissances.

Avec la naissance des modernismes futuristes, expressionnistes, dadaïstes, surréalistes, périodes des manifestes partout en Europe et aux États-Unis, les revues, almanachs, éditions individuelles en yiddish fleurirent, plus ou moins durables, plus ou moins éphémères comme partout. Mais avec les échanges ininterrompus d’un pays à un autre, la modernité yiddish devint l’écho sonore du monde, absorbant ce qui venait de chaque langue et qui passait par la sienne propre.
Ainsi un trésor inestimable se construisit capable de nourrir des générations entières de siècle en siècle.

La suite nous la connaissons tous. Le monde bas-cula dans la barbarie la plus absolue. Sur quatorze mil-lions de yiddishophones, six millions environ furent anéantis dans des conditions que je ne vais pas évoquer ici. Aucun peuple ne se relève d’un génocide. Les locuteurs exterminés, leur langue arrachée, le cosmopolitisme yiddish aboli.

« De quelle autre langue pouvait-on dire qu’elle était morte, de mort soudaine et incontestable, au cours d’une décennie donnée, sur un bout de terre donnée ? » s’interroge Edelshtein, le personnage tragi-comique du « traducteur introuvable » de Cynthia Ozick.

Mais ce qui est anéanti ne peut être ressuscité.

Comme l’écrit Jacob Glatstein :

« Ci-gisent
tous ceux qui parlaient
tous ceux qui bégayaient
tous ceux qui se taisaient
ils sont tous rassemblés ici.
Même leur mortalité est éphémère.
Les épitaphes ne sont compréhensibles
et claires
que pour une génération d’amour.
Le deuil y dort dans un nid de serpent et lui aussi oublie oublie. […]
Les jours
se lèvent comme des éternités sur les ossements.
Pour les enfants — souvenir
Pour les enfants des enfants- vague vestige
Incompréhensible inquiétante peur. »

Il ne fallait pas compter sur un Dieu aveugle qui avait « détourné sa face » pendant l’Anéantissement, un Dieu muet qui depuis Moïse ne parla plus jamais à son soi-disant peuple élu, un Dieu sourd qui n’entendit pas les cris des hommes, des femmes, des vieillards, des enfants dans les chambres à gaz.

On ne pouvait plus compter que sur l’homme, sur le survivant, sur le revenant. Et cet homme-là, contrairement à Dieu, fit des miracles. Il changea le sens de la permanence du yiddish. Aussi macabre que cela puisse sonner à nos oreilles, le Khurbn [2] donna naissance à une nouvelle littérature yiddish, à de nouveaux genres, entrés dans la tradition, mais une tradition du blasphème et du sacrilège, qui portait en elle tout le deuil de l’extermination. Les écrivains, les poètes yiddish, ce furent désormais eux les faiseurs de miracles. Leur écriture fut pléthorique et littéralement renversante, changeant tous les canons de ce qui avait précédé. Après le Khurbn, entre 1945 et 1980 environ, plus de livres furent publiés en yiddish que dans l’entre-deux-guerres. Les Yizker-bikher [3] commémorant les assassinés et leurs lieux de vie furent composés à l’initiative d’hommes simples qui refusaient d’oublier, et qui pour cela faisaient appel aux historiens, aux écrivains, pour les parties introductives de ces œuvres. Ils évoquaient leurs souvenirs personnels, faisaient figurer les personnages les plus marquants du lieu, génie ou simple d’esprit, et terminaient par la description du Khurbn. Des revues plus ou moins éphémères, des périodiques, des hebdomadaires, des quotidiens, des partis, des associations se fondèrent. Certains s’accrochèrent à la survie de cette culture, becs et ongles. D’autres voulurent assurer l’avenir de leurs enfants, matériel et de survie, et choisirent de renoncer au passé. Mais le passé est tenace et opiniâtre. Il pose son empreinte indélébile sur le survivant. Et bien avant le slogan absurde du « devoir de mémoire », la mémoire et l’oubli, deux faces d’une même pièce, jouèrent leur rôle, comme le montre ce conte hassidique raconté des centaines de fois. En voici le récit d’Elie Wiesel :

« Lorsque le grand rabbi Baal Shem-Tov voyait qu’un mal-heur s’annonçait pour le peuple juif, il avait pour habitude d’aller se recueillir à un certain endroit de la forêt ; là, il allumait un feu, récitait une certaine prière et le miracle s’accomplissait, révoquant le malheur.

Plus tard, lorsque son disciple, le célèbre Maggid de Mezeritch, devait intervenir auprès du ciel pour les mêmes raisons, il se rendait au même endroit dans la forêt et disait : « Maître de l’Univers, prête l’oreille. Je ne sais comment allumer le feu, mais je suis encore capable de réciter la prière. » Et le miracle s’accomplissait.
Plus tard, le Rabbi Moshe-Leïb de Sassov, pour sauver son peuple, allait lui aussi dans la forêt et disait : « Je ne sais pas comment allumer le feu, mais je peux situer l’endroit et cela devrait suffire. » Et cela suffisait : là encore le miracle s’accomplissait.

Puis ce fut le tour du Rabbi de Rizhin d’écarter la menace. Assis dans son fauteuil, il prenait sa tête entre les mains et par-lait à Dieu : « Je suis incapable d’allumer le feu, je ne connais pas la prière, je ne peux même pas retrouver l’endroit dans la forêt. Tout ce que je sais faire, c’est raconter cette histoire. Cela devrait suffire. » Et cela suffisait. »

Dorénavant l’oubli est dans la mémoire, il hante la mémoire et la mémoire est dans l’oubli, elle harcèle l’oubli. Inutile de s’adresser à un Dieu absenté depuis longtemps. De ce que l’homme, dans sa barbarie, a détruit, il faut que l’homme tâche de sauver ce qui peut être encore sauvé. Comme un défi à l’Histoire et au monde, l’opiniâtreté du peuple à la nuque roide cherche à transmettre ce qui peut encore l’être.

Les ultra-orthodoxes le font au nom de Dieu. Les séculiers le font au nom de l’homme. Il existe des enseignements universitaires dans certains pays occidentaux, il existe des maisons de la culture où la langue et la culture sont enseignées grâce à l’enthousiasme et au dévouement de personnes sou-vent obligées de gagner leur vie par ailleurs. Ainsi des bourgeons apparaissent ici et là, comme la branche d’olivier après le Déluge. Des chercheurs font un travail de fourmi et d’ampleur : linguistique, littéraire, artistique. On dit qu’il existe encore une dizaine d’écrivains yiddish de par le monde. Mais pour faire une littérature, il en faut des milliers, dont une infime partie surnage grâce en partie à ceux qui sont moyens, médiocres ou graphomanes. C’est vrai pour toutes les cultures.

Les idéologies universalistes, les utopies les plus séduisantes, ont échoué lamentablement dans les poubelles de l’Histoire, se sont effondrées à jamais. L’Amérique du Sud, l’Amérique centrale, l’Amérique du Nord n’ont pas connu le Khurbn. Mais les Juifs qui y vivaient avaient perdu leurs parents, leurs frères et sœurs, toute leur famille, leurs amis, leurs proches, tout ce qu’ils appelaient « di alte heym », « the old home », et qui prenait une valeur symbolique, une prégnance qu’elle n’avait jamais eue. Ils vivaient à la fois la culpabilité et l’impuissance devant l’irréparable.

Ils avaient néanmoins certaines institutions, une certaine influence sociale qui leur permirent d’éditer, de créer des chaires, le Yivo [4] conservait des trésors et des archives inestimables. L’institut Leo Baeck était un puits d’archives. Il fallut parer au plus pressé : essayer de comprendre le gouffre où tout avait sombré. Les historiens s’attelèrent immédiatement à cette tache.

D’autres démarches eurent lieu. Des démarches volontaristes, individuelles et collectives. Le yiddish avait représenté à la fois l’intime, le collectif et le politique. Un héritage même détruit, même inconnu, fait naître un vide, un besoin, une nostalgie, à la place de l’utopie, au moins une aspiration. Ce n’était pas le yiddish qui avait besoin de ces hommes et de ces femmes, comme dit Itzhok Niborski, c’étaient eux qui avaient besoin du yiddish.

En France, après mai 68, un afflux d’étudiants envahit les cours qu’on avait pu créer tant bien que mal à l’université. Certains réussirent à apprendre la langue, d’autres firent de la traduction, d’autres encore de la recherche. Plus tard les associations reprirent le flambeau.

Certains apprenants, comme on disait à l’époque, tentèrent de se réapproprier la langue. Cette démarche, je parle de mon expérience d’enseignante, connut mille difficultés. Des difficultés d’ordre matériel. Il fallait avant tout s’assurer un métier, une profession, ensuite les exercer. La chose la plus précieuse au monde, le temps, n’était pas extensible. Beaucoup cherchèrent à surmonter cet obstacle. Les cours du soir se multiplièrent.

Mais l’obstacle le plus dur à surmonter ne fut pourtant pas d’ordre matériel. Il était d’ordre psychologique. Les étudiants étaient clivés. Ils ne savaient pas au juste ce qu’ils venaient chercher. Ils venaient surtout combler des vides incomblables.
Écrire la langue au tableau était exposer quelque chose qui était de l’ordre de leur intimité. Une fois ceci accepté, des étudiants bardés de diplômes, qui avaient appris le grec, le latin, le sanscrit, le russe, l’allemand, s’obstinaient à dire que leurs grands-mères ne déclinaient pas, ne conjuguaient pas. Eux qui avaient appris plusieurs alphabets ne parvenaient pas à retenir les vingt-deux lettres de l’aleph-beys yiddish.

Heureusement un certain nombre y parvint.

La place de l’enseignant n’était pas simple non plus. D’abord l’accent n’était jamais celui de la grand-mère ou du grand-père. Il se trouve que je suis litvak [5]. Mais surtout l’enseignant devait pallier l’absence, non pas malveillante, mais protectrice des parents, qui ne voulaient pas exposer leurs enfants à la brûlure de cette langue. Il devait aussi pallier l’absence, cette fois-ci souvent réelle, des grands-parents, des tantes, des oncles, de tous ceux qui avaient disparu. Comment répondre à cette demande impossible, insatiable ?

Une fois de plus, il fallut que la permanence du yiddish cherchât d’autres formes. À défaut de la langue, certains cherchèrent la culture. Pour ceux qui réussirent à trouver la foi, la chose était plus simple. La religion, à défaut de répondre aux questions, était un solide étai de judéité.

Mais pour les autres, les laïcs qui cherchaient précisément le lien entre l’intime, le personnel, le collectif et le politique, la tâche était plus ardue. Restait cette frustration d’une langue, d’une culture qui sont votre héritage légitime, d’une langue, d’une culture qui vous reviennent de droit et auxquelles vous ne pouvez accéder. De ce babil interne qui vous hante, qui est en vous, que vous ne comprenez pas.

Cette quête passa pour certains par la musique : les groupes de Klezmorim [6] se multiplièrent. Elle passa par la traduction et la lecture des trésors de la culture juive, Bible, Talmud, philosophie et l’ampleur de la littérature yiddish traduite en prose comme en poésie.

Le bilan est loin d’être négligeable mais il reste si disproportionné à tout ce qui a été anéanti que cela donne le vertige.

L’Occident tout entier, je ne parle pas d’individus, mais des pouvoirs étatiques, porte une responsabilité commune, même si elle est différente d’un pays à un autre.
Les colloques sont importants et ont leur utilité, ne fût-ce que pour faire le point. Pour comprendre où nous en sommes dans le monde et le rôle que peut jouer dans la problématique contemporaine la langue et la culture yiddish. Pour partager notre pessimisme et notre optimisme.

J’ai assisté à un colloque organisé par l’Unesco en Israël en présence encore de Khone Shmeruk et d’invités de tous les pays dits occidentaux. De grandes résolutions furent prises. Il en sortit une modeste brochure. Et cela s’arrêta là.
Je ne dirai pas comme les rabbis hassidiques, « cela devrait suffire ». Mais l’histoire, l’oubli, la mémoire, à défaut de Dieu, s’insurgent : cela ne suffit pas. La langue yiddish ne redeviendra pas, je crains, « a folks - shprakh », la langue du peuple, mais elle peut conserver et transmettre son infinie richesse en son propre idiome ou, comme dans la métaphore de Peretz, par « la métamorphose de sa mélodie » en d’autres langues.

Outre le travail admirable et opiniâtre que font universités et associations culturelles pour maintenir en vie ce qui peut l’être, il est un domaine que je trouve crucial pour maintenant et pour l’avenir. Le domaine de la traduction du yiddish dans le plus de langues possibles.

Leur premier but est de faire revenir ceux qui le souhaitent et le peuvent vers la matrice originelle. Mais il ne faut pas se cacher derrière son petit doigt. Cela ne peut être qu’une minorité qui joue un grand rôle, mais dans des cercles limités.
La spécificité de la culture juive crée des difficultés techniques pour la traduction. Mais elles ne sont pas insurmontables, moindres que celles des langues extrême-orientales par exemple. Le yiddish est une langue européenne, peut-être la plus européenne de toutes.

Tout locuteur naturel pense que sa langue est in-traduisible. C’est une erreur. Tout texte appelle une traduction, comme le dit Walter Benjamin. Il y a des pertes et des gains. Parfois on trouve des équivalents, parfois on fait naître un imaginaire dans des champs sémantiques différents, qui ne sont pas nécessairement des appauvrissements, mais au contraire la nostalgie de la langue absente.

La traduction du yiddish à mon sens joue un rôle capital. En faisant entrer dans l’imaginaire des Juifs et des non-Juifs, dans tous les pays où elle se manifeste, elle enrichit la culture universelle. Car toute grande littérature est universelle, quelle que soit la taille ou le prestige du peuple qui la porte.

Il y a bien sûr des difficultés techniques, psychologiques et symboliques dans le traduire-le-yiddish, une spécificité en grande partie liée à l’anéantissement, après l’extermination de la plupart de ses locuteurs et, du même coup, de leur langue. L’unicité que représente l’annihilation du peuple juif d’Europe fonde la singularité, l’unicité que représente le traduire-le-yiddish.

Si l’on admet avec Henri Meschonnic que dans le traduire, « le statut du sujet est capital », ce dont je suis convaincue, la question qui se pose alors est : quel est le statut du traducteur du yiddish aujourd’hui ? De celui pour qui la parole, la voix, les modulations, les rires, les pleurs, la scansion, le rythme des phrases de la langue exterminée sont perdus. Mais ce silence abyssal, rendu perceptible, palpable, par les poètes, intime l’ordre de le faire parler.

« Pour recueillir et transmettre ce qui reste d’une culture détruite, il faut le traduire », écrit Janine Al-tounian, parlant du génocide arménien. Moi, j’entends ce traduire au sens le plus large du terme, tout en sachant qu’il y aura toujours un reste inaccessible, inatteignable. Ce reste ne relève pas des problèmes techniques du traduire, mais d’un vécu et d’une destruction hors parole.

Le statut du traducteur du yiddish se présente dès lors dans une ambivalence, un écartèlement absolus.

Il est condamné à une plongée en apnée, souffle coupé, pour prendre, accueillir ces fragments, ces bribes, ces éclats, recoller les morceaux de la langue, les arracher au chaos de l’Histoire, capter ce babil qui bruit en lui, qui le hante, le ramener au jour, le faire advenir à la lumière, dans la lumière d’une langue qui n’est pas interdite de vie. Il s’agit en quelque sorte de faire le deuil de la langue assassinée, en la transfusant dans la vitalité d’une autre. Mais simultanément, il s’agit, comme pour les écrivains, de faire œuvre d’art. C’est à dire concilier des affects contradictoires. Le deuil de la langue et la jouissance esthétique de la translation, de la transposition, de l’écriture. Et cet écartèlement génère un trouble profond qui peut aller jusqu’au mal-être, jusqu’au remords.

Le statut du traducteur du yiddish est non seule-ment de faire dans l’ambivalence le deuil de la langue, son statut est également le statut du témoin. Il est sommé de porter témoignage, non pas de la mort de la langue, mais de sa vie abrogée. L’acte de traduction se confond avec l’acte du témoignage, témoignage de la vie, de la vitalité même de cette langue et de sa culture, de sa création, et témoignage de l’Anéantissement - ceci en toute humilité.

Car Primo Levi, lui-même rescapé du lager, nous prévient :

« Nous les survivants, ne sommes pas les vrais témoins […], les musulmans, les engloutis, les témoins intégraux, ceux dont la déposition aurait eu une signification générale, […] nous, nous parlons à leur place par dérogation. »

La tâche du traducteur du yiddish est donc d’être le témoin du témoin absent.
Aujourd’hui […] « le sans parole fait parler le parlant », écrit Giorgio Agamben.
Il y a dans le traduire-le-yiddish une scission très particulière du sujet. Son langage propre naît dans l’écart, dans l’écartèlement entre deux langues dont la dissymétrie est absolue, écart entre langue de mort et langue de vie.

Pour le traducteur du yiddish, « sa propre langue » est en quelque sorte inassignable. S’agit-il de la langue de départ dont il est dépositaire ou de la langue d’arrivée, sa langue d’expression, dont il est amené à s’interroger s’il peut la qualifier légitimement de sienne. Le « je » du traducteur comme témoin se trouve suspendu dans cet écart.

Le traducteur du yiddish se tient aux limites extrêmes de son statut aporétique, paradoxal, contradictoire : le déchirement entre la langue morte et la langue vivante, le deuil de la langue et la jouissance de l’esthétique du traduire, la non-coïncidence du traducteur à lui-même en tant que témoin.

Parmi tous les efforts pour arracher aux ruines, aux décombres de l’Anéantissement les composantes essentielles de cette langue et de cette culture - apprentissage et enseignement, recherche, musique, peinture -, la traduction, tient à mon sens, une place capitale.

En faisant jouer ensemble toutes ces strates on peut espérer qu’une sédimentation fertile verra le jour, dont il est impossible de prévoir les avatars et les configurations, mais qui peut, peut-être, redonner une fluidité, une capacité de métamorphose, bref une vitalité au yiddish, lui donnant une forme de permanence qui fécondera l’imaginaire des cultures environnantes.

Post-scriptum

Professeur des universités, écrivain, traductrice, Rachel Ertel a publié entre autres : Dans la langue de personne : poésie yiddish de l’Anéantissement (Seuil, Librairie du XXe siècle, 1993) et Brasiers de mots (Liana Levi , 2003). Dernière traduction parue : À pas aveugles de par le monde, de Leïb Rochmann (Denoël, 2012).

Notes

[1Éthique, en hébreu. Les livres de Moussar sont l’ensemble des traités d’éthique, mais ceux évoqués ici sont les textes issus du « mouvement du Moussar » à la fin du XIXe siècle.

[2Destruction en yiddish (de l’hébreu khurban, « destruction »), ici, pour désigner le génocide des Juifs. Le terme de Shoah (« catastrophe » en hébreu) est plus couramment utilisé aujourd’hui.

[3Livres de mémoire et de témoignage, écrits et publiés après le génocide par les membres d’association de Juifs issus d’une même « communauté », d’un même village, d’une même ville.

[4Institut fondé d’abord en 1925 à Vilnius (alors en Pologne), puis refondé en 1940 à New York, qui s’est donné pour mission de préserver, étudier et diffuser l’histoire culturelle des Juifs d’Europe de l’Est.

[5Lituanienne. Entre Litvaks (Lituaniens) et Polaks (Polonais) les différences de prononciation du yiddish sont le lieu d’une querelle devenue folklore.

[6Groupe de musique klezmer

À propos de l’article

Version en ligne

Publiée le

Catégorie .

Mots-clés , .

Version imprimée

Publiée dans Vacarme 62, , pp. 173-193.