Vacarme 62 / Cahier

Éloge des dettes

par

Aux chapitres III et IV du Tiers Livre de Rabelais, Panurge, à qui Pantagruel reproche d’avoir mangé son blé en herbe, se lance dans un éloge des dettes. Alors que la politique européenne impose à tous une austérité délétère, il est temps de relire ce texte, souvent répertorié comme un morceau de bravoure ; mais l’éloge paradoxal, qui valorise un objet apparemment indigne, est surtout l’occasion de remettre, comme dit Bataille, « l’économie à la mesure de l’univers », d’en appeler à la vie contre une autarcie mortifère. [L.W.]

— Mais (demanda Pantagruel) quand serez vous hors de dettes ?

— Es Calendes Grecques, répondit Panurge ; lors-que tout le monde sera content, et que serez héritier de vous-même. Dieu me garde d’en être hors. Plus lors ne trouverai qui un denier me prêtât. Qui au soir ne laisse levain, jà ne fera au matin lever pâte. Devez toujours à quelqu’un. Par icelui sera continuellement Dieu prié vous donner bonne, longue, et heureuse vie ; craignant sa dette perdre, toujours bien de vous dira en toutes compagnies : toujours nouveaux créditeurs vous acquestera [acquerra], afin que par eux vous fassiez versure [empruntiez pour payer votre dette], et de terre d’autrui remplissez son fossé. [...] Dea [vraiment] en cette seule qualité je me réputais auguste, révérend [respectable], et redoutable, que sus [en dépit de] l’opinion de tous Philosophes (qui disent rien de rien n’être fait), rien ne tenant, ni matière première, étais facteur et créateur. Avais créé. Quoi ? Tant de beaux et bons créditeurs. Créditeurs sont (je le maintiens jusques au feu exclusive-ment) créatures belles et bonnes. Qui rien ne prête, est créature laide et mauvaise : créature du grand vilain diantre [diable] d’enfer. Et fait. Quoi ? Dettes. Ô chose rare et antiquaire. [...] Toutefois il n’est detteur qui veut ; il ne fait créditeur qui veut. Et vous me voulez débouter de cette félicité soubeline [exquise] ? Vous me demandez quand serai hors de dettes ?

Bien pis y a, je me donne à saint Babolin le bon saint, en cas que toute ma vie je n’aie estimé dettes être comme une connexion et colligence [liaison] des Cieux et Terre, un entretenement [conservation] unique de l’humain lignage ; je dis sans lequel bientôt tous humains périraient. [...] Un monde sans dettes. Là entre les astres ne sera cours régulier qui-conque. Tous seront en désarroi [désordre]. Jupiter ne s’estimant débiteur à Saturne, le dépossèdera de sa sphère, et avec sa chaîne homérique suspendra toutes les intelligences, Dieux, Cieux, Démons, Génies, Héros, Diables, Terre, mer, tous éléments. Saturne se ralliera avec Mars, et mettront tout ce monde en perturbation. Mercure ne voudra soi asservir es autres, plus ne sera leur Camille [serviteur qui aide au sacrifice], comme en langue étrusque était nommé. Car il ne leur est en rien detteur. Vénus ne sera vénérée, car elle n’aura rien prêté. La Lune restera sanglante et ténébreuse. À quel propos lui départirait le Soleil sa lumière ? Il n’y était en rien tenu. Le Soleil ne luira sur leur terre ; les Astres n’y feront in-fluence bonne. [...] Entre les éléments ne sera symbolisation, alternation, ni transmutation aucune. Car l’un ne se réputera obligé à l’autre, il ne lui avait rien prêté. De terre ne sera faite eau ; l’eau en air ne sera transmuée ; de l’air ne sera fait feu ; le feu n’échauffera la terre. La terre rien ne produira que monstres, Titans, Aloades, Géants. Il n’y pluira pluie, n’y luira lumière, n’y ventera vent, n’y sera été ni automne. Lucifer se déliera, et sortant du pro-fond d’enfer avec les Furies, les Peines, et Diables cornus, voudra dénicher des cieux tous les dieux tant des majeurs comme des mineurs peuples. De cestuy monde rien ne prêtant ne sera qu’une chiennerie [...]. Entre les humains l’un ne sauvera l’autre : il aura beau crier « à l’aide, au feu, à l’eau, au meurtre ». Personne n’ira à secours. Pourquoi ? Il n’avait rien prêté, on ne lui devait rien. Personne n’a intérêt [ne tirera préjudice] en sa conflagration [incendie], en son naufrage, en sa ruine, en sa mort. Aussi bien ne prêtait-il rien. Aussi bien n’eût-il par après rien prêté. Bref de cestuy monde seront bannies Foi, Espérance, Charité. Car les hommes sont nés pour l’aide et le secours des hommes. En lieu d’elles succèderont Défiance, Mépris, Rancune, avec la cohorte de tous maux, toutes malédictions, et toutes misères. Vous penserez proprement que là eût Pandora versé sa bouteille. Les hommes seront loups es hommes. Loups-garous, et lutins, comme furent Lycaon, Bellérophon, Nabuchodonosor : brigands, assassineurs, empoisonneurs, malfaisants, malpensants, malveillants, haine portant un chacun contre tous, comme Ismaël, comme Metabus, comme Timon Athénien, qui pour cette cause fut surnommé misanthropos. Si que [si bien que] chose plus facile en nature serait, nourrir en l’air les poissons, paître les cerfs au fond de l’Océan, que supporter cette truandaille de monde, qui rien ne prête. Par ma foi je les hais bien.

Et si au patron de ce fâcheux et chagrin monde rien ne prêtant, vous figurez l’autre petit monde, qui est l’homme, vous y trouverez un terrible tinta-marre. La tête ne voudra prêter la vue de ses yeux, pour guider les pieds et les mains. Les pieds ne la daigneront porter : les mains cesseront travailler pour elle. Le cœur se fâchera de tant se mouvoir pour les pouls des membres, et ne leur prêtera plus. Le poumon ne lui fera prêt de ses soufflets. Le foie ne lui enverra sang pour son entretien. La vessie ne voudra être débitrice aux rognons ; l’urine sera supprimée. Le cerveau considérant ce train dénaturé, se mettra en rêverie [délire], et ne baillera sentement [transmettra la perception] es nerfs, ni mouvement es muscles. Somme, en ce monde déraillé, rien ne devant, rien ne prêtant, rien n’empruntant, vous verrez une conspiration plus pernicieuse, que n’a figuré Ésope en son Apologue. Et périra sans doute ; non périra seulement, mais bientôt périra, fût-ce Esculape même. Et ira soudain le corps en putréfaction ; l’âme tout indignée prendra course à tous les Diables, après mon argent.

Au contraire représentez-vous un monde autre, auquel un chacun prête, un chacun doive, tous soient débiteurs, tous soient prêteurs. Oh quelle harmonie sera parmi les réguliers mouvements des Cieux. Il m’est avis que je l’entends aussi bien que fit onques Platon. Quelle sympathie entre les éléments. Oh comment Nature s’y délectera en ses œuvres et productions. Cérès chargée de blés ; Bacchus de vins ; Flora de fleurs ; Pomone de fruits ; Junon en son air serein sereine, salubre, plaisante. Je me perds en cette contemplation. Entre les humains Paix, Amour, Dilection, Fidélité, repos, banquets, festins, joie, liesse, or, argent, menue monnaie, chaînes, bagues, marchandises, trotteront de main en main. Nul procès, nulle guerre, nul débat : nul n’y sera usurier, nul leschart [avide], nul chichart [avare], nul refusant. Vrai Dieu, ne sera-ce l’âge d’or, le règne de Saturne ? L’idée [l’idéal] des régions Olympiques, es quelles toutes autres vertus cessent : Charité seule règne, régente, domine, triomphe. Tous seront bons, tous seront beaux, tous seront justes. Oh monde heureux. Oh gens de cestuy monde heureux. Oh béas trois et quatre fois. Il m’est avis que j’y suis.

À propos de l’article

Version en ligne

Publiée le

Catégorie .

Mot-clé .

Version imprimée

Publiée dans Vacarme 62, , pp. 152-157.