Vacarme 62 / Cahier

Je n’arriverai jamais à décrire ces serpents !

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Aux voyageurs étrangers il est souvent demandé de raconter leur histoire : épreuves passées, conditions d’arrivée en France. L’exercice est incontournable pour ceux qui demandent l’asile, mais comment résumer une vie brisée, preuves à l’appui ? Comment l’entendre ? L’exil et le deuil n’ont laissé à beaucoup qu’un étroit périmètre à arpenter, où l’impuissance et la mélancolie luttent avec le désir d’une belle vie et d’une langue nouvelle.

Je comprends que J. accompagnait sa mère sur le marché, et il aimait cela, il veillait à son petit étalage tout en jouant, que sais-je ? ils avaient fait le chemin tous les deux, la mère et le fils, lui peut-être trop petit encore pour la protéger et enrageant de cela même, d’une colère qui ne l’a pas quitté sous son enjouement d’aujourd’hui. Ciblée était sa mère, sans mari, n’accouchant que d’enfants naturels — lui J. le premier — venue orpheline d’un pays voisin, fuyant une mauvaise vie (un jour elle lui a tout ra-conté) et ici à nouveau, sur le marché encore et toujours mal traitée, sans condition, insultée, son fils naturel à ses côtés. La honte grandissait, contenue à présent dans la poitrine large de J. si prompt à prendre la mouche. Dans son cahier cette scène comme une promenade, l’installation sur le marché, les étals, que vendait-elle ? une scène réjouissante, les animaux fantastiques aperçus sur la route, l’affairement coloré du marché, je mange de la pastèque, de la mangue, puis quelque chose ne tourne pas rond, je ne saurai jamais quoi, où comptaient-ils aller ce jour-là, qu’est-il arrivé ? ou peut-être rien de plus que les autres fois, les brimades habituelles. J. aurait aimé faire le récit d’un lumineux matin sur le marché avec sa mère, dans cette langue écrite qu’il a désormais sous la main, mais ça ne tient pas, ça n’a jamais pris. Il apprend sa mort lorsqu’il est encore en Espagne, à se démener pour arriver en France, par un voisin qu’il appelle après deux jours où le téléphone sonnait dans le vide, elle n’était pas malade. Elle n’a même pas su qu’il était arrivé dans ce pays où elle espérait qu’il ferait une belle vie, loin de toute cette honte. J. qui n’a pas vingt ans est pressé d’avoir des enfants, les voir grandir, les éduquer. Vous n’imaginez pas, dit-il, les bébés jetés à la poubelle, et des choses qu’on ne peut pas dire. Le soir quand il est dans sa chambre ça calcule dans sa tête, ça ne s’arrête pas, ce flux qui monte du coffre de sa poitrine large, rien pour le fixer, il n’a jamais été à l’école, ça le rend fou de ne pas écrire parfaitement, lorsqu’une faute surgit le texte s’écroule. Il noircit des pages de phrases recopiées bonjour monsieur bonjour vous désirez je voudrais une baguette et deux croissants s’il vous plaît pour votre santé consommez cinq légumes par jour et évitez les graisses j’ai mal au dos j’ai mal au ventre j’ai mal à la tête c’est alors que la tortue déclara. Mais la scène avec sa mère, je ne l’aurais lue qu’une fois, disparue, supprimée, toute la page gommée avec application, ça n’allait pas, ce n’était pas ça, ce n’était pas bien, restent les traces fantomatiques des mots au crayon à papier, en haut au stylo bille rouge un titre d’une autre écriture Au marché en Côte d’Ivoire avec maman, c’est un monsieur de la Croix Rouge qui l’a écrit, dessous la page est redevenue blanche. La honte et la colère ont donné à J. un corps puissant et ramassé, le corps d’un jeune homme capable de protéger cette femme, mais à quoi bon, morte la vie passée et ici désormais le flux des histoires le terrasse, l’incapacité à leur donner la forme désirée le blesse autant qu’autrefois les insul-tes et l’infamie.

Pour pouvoir se défendre au cas où ça tournerait mal encore, M. fait beaucoup de boxe, il est large et fort lui aussi, au début, quand il était encore dans un pays voisin du sien, son aliment était la vengeance. Maintenant c’est fini, il ne désire plus que revoir sa mère — sept ans d’absence, comment le supporter ? Il est devenu un homme, elle est de plus en plus fragile. Le titre de séjour qu’il attend depuis deux ans est d’abord un titre de voyage : entrer subrepticement dans son pays, c’est facile par les pays frontaliers, revoir sa mère, ensuite revenir en France. Je ne pouvais pas dormir si je n’avais pas ma tête contre ses pieds. Enfant il était sa joie, il riait toujours. Lorsqu’il tardait le soir, elle le cherchait dans toutes les maisons du village. Maintenant, en 2012, il est le seul de ses quatre fils auquel elle peut parler de temps en temps au téléphone, quand ça veut bien fonctionner, les autres n’existent plus. J’ai lu leur histoire un soir d’octobre, la veille de l’entretien à l’Ofpra, alors que nous nous connaissions déjà si bien et que j’avais compris par bribes l’essentiel, les trois feuilles rédigées en français, traduites par l’interprète et saisies par l’assistante sociale du CADA me brûlaient les doigts. Le basculement d’une vie réduit à quelques faits, un truchement impossible, un concentré explosif, morts, pertes, assassinats, vengeance, terreur et exil réduits en quelques faits vraisemblables, et l’importance que prend soudain une vache égarée dans le champ du voisin. La vache est tuée, le voisin a l’œil crevé. Huit pages dans sa langue, trois en français, et ces renvois, toujours, aux cicatrices visibles. Je remarque que j’ai cessé de jeter des coups d’œil furtifs aux endroits du visage indiqués, comme si j’étais un officier de l’Ofpra. (Cette cicatrice au front je la connaissais, je t’en avais demandé la cause un jour et après une légère hésitation tu m’avais dit que petit tu étais tombé dans un de ces tanks russes abandonnés, ces grosses carcasses évidées, jouets grandeur nature des gamins de ton pays, dont nous venions de parler). Plus violente et plus triste la vérité. L’été, K. préfère les chemises aux tee-shirts qui découvrent ses bras tailladés par la police de son pays. Un jour de soleil, raconte-t-il, il était torse nu et ses sœurs s’étaient amusées à dénombrer les cicatrices, bras, poitrine, j’en ai oublié le compte, mais pas la légèreté étrange de la scène, les sœurs penchées sur les anciennes blessures autrefois désinfectées à l’urine. J’ai vu et je revois le film d’Apichatpong Weerasethakul, Blissfully Yours, qui se passe au nord de la Thaïlande, dans la région frontalière avec la Birmanie : le corps silencieux d’un clandestin birman est la grande affaire de deux femmes, qui ne cessent de l’entourer de soins, de l’enduire de crème, car sa peau est irritée et desquamée. Le médecin fait même une prise de sang pour trouver l’origine de cet étrange mal. L’homme se laisse soigner docilement, se laisse caresser et ai-mer, mais ce n’est qu’en voix off, s’adressant à une femme restée dans son pays, qu’il dit que traqué par la police birmane il s’est caché dans une fosse septique. Nous ne savons rien. Je ne sais rien et les récits recueillis par les travailleurs sociaux ou préparés pour l’Ofpra me mettent mal à l’aise — ceux-ci par-lent en première personne, mais c’est d’une voix assourdie, lointaine, stéréotypée. Les marques visibles d’anciennes souffrances viendraient pallier les insuffisances de la traduction, et surtout, donner crédit. Regardez, ce qu’il nous raconte est vrai : « …À première vue l’histoire de L. est assez semblable à celle des autres bangladais. Néanmoins certains éléments tendent à crédibiliser son récit : la marque de cigarette, la cicatrice à la tête, les actes de décès de ses parents, les cauchemars, la rapidité avec la-quelle il a pu obtenir un suivi psychologique chez MSF » (synthèse d’étape du jeune L.A qui déclare être âgé de 16,9 ans.) L. est assis les yeux ailleurs à côté de moi pendant que je lis le rapport de l’assistante sociale qu’il a choisi de m’apporter. Cette lecture me fait violence, la pudeur et la d-fiance m’en brouillent la moitié, L. assis calmement est soulagé, je photocopie les feuillets, il a surgi pour me déposer cette histoire, comme plus tard il me déposera l’argent qu’il économise, l’hôtel n’est pas sûr, il déboule comme un petit fardeau fragile et tenace — je n’ai pas de parents. Je me réveille en sur-saut la nuit, pourquoi laisser cet enfant entrer dans ma vie ?

Nous ne savons rien, nous n’entendons rien et nous ne voyons rien. La fréquentation se passe d’histoires, nous ne parlons pas la même langue, nous avons à peine, ou pas, une écriture commune — dans le film les caractères maladroits du Birman qui apprend le thaï apparaissent parfois en surimpression sur l’image, avec quelques dessins, comme sa peau qui s’en va en pelures les graphes expriment une vérité muette, comme les mots gommés de J., décevants mais intensément confiés à cette feuille car les oreilles qui entendent sont rares, si rares — ce que nous appelons récit, ce dont nous voulons faire une histoire, est inaudible et abyssal, un foret qui creuse la mémoire, use les poitrines, chasse le sommeil, fomente les cauchemars ou s’épanouit en visions dont j’ignore tout.

Par exemple lorsque j’ai traversé la mer Méditerranée, j’ai vu des choses très différentes dans l’eau. J’ai vu des montagnes venir au-devant de moi ! Jusqu’à ce que tu réalises que cette montagne va renverser ton bateau... Plus hautes que des immeubles de dix étages... Tu vois la mer changer de cou-leur : bleue, verte... Lorsque nous sommes venus, nous avons vu dans l’eau des serpents géants. Je n’arriverai jamais à décrire ces serpents ! Ces serpents sont venus vers notre bateau au moment où nous pensions faire la dernière prière de notre vie ! Ils venaient vers nous comme cela... Avant que les sauveteurs ne nous voient... Ils venaient cogner un des côtés du bateau. Je pouvais presque les toucher... Je n’oublierai jamais ! [1]

L. n’a rien vu, quarante-cinq jours au fond d’un camion au départ de Bombay, sans rien savoir des pays qu’il traversait, transporté par des hommes muets, qui implora-t-il ? Qui vint à son secours, quelles créatures lumineuses aperçut-il par instants pour surmonter la peur ? Où le transportait-on ? Maintenant la nuit dans sa chambre d’hôtel fermée à clef il ne trouve pas le sommeil car il craint qu’on vienne le tuer — parce que je n’ai pas de parents. Le 24 décembre 2011 au matin il sortait de la Gare de Lyon, se demandait comment survivre dans un pays où il ne savait pas dire « 1 », où il ne savait pas dire « je ». J’ai rangé la synthèse d’étape dans un tiroir et je mange sa cuisine très épicée, je le fréquenterai moi aussi dans une certaine obscurité, c’est progressivement que je devinerai le paysage tourmenté de son âme tellement inconnue. Son voyage aveugle semble conditionner une renaissance, il épouse la langue et les coutumes comme un fils adoptif, comme un fiancé avide et studieux, une épouvante passe dans ses yeux à l’évocation du pays natal, je me demande quelle forme de deuil fut son voyage obscur. Te voici in a new world, dans un nouveau monde, lui dis-je — chemins nouveaux où nous avançons à tâtons. Depuis le début de ces chroniques je fais la tentative d’en rendre compte et je repousse l’essentiel. Regarde comme nous sommes devenues, devisons-nous avec N., comme ils ont in-fléchi nos vies — et N. prend le train pour changer d’air quand elle peut, et j’essaie tous les trois mois de donner une forme au chaos sentimental. N. vous savez que vous êtes ma mère.

Boxe tous les mercredi pour S., la douceur même et les muscles des bras comme de l’airain. Jamais je ne dormais si ma tête ne touchait pas la tête de ma mère. Morte elle aussi, lui déjà en France, et la langue française en demeure impossible, un linceul, aucun mot écrit ne s’agrège, tout se délite, de même que le titre de séjour tout neuf n’ouvre à aucun voyage, pas de retour, de son impuissance se lève parfois un désir de tuer — s’il rentrait, il tuerait untel ou untel, lui la douceur même. Cette tâche dans l’iris, un accident de voiture quand il conduisait gamin sur des routes sans loi, un éclat de pare-brise, un mois d’hôpital loin en Inde pour sauver son œil, il l’avait raconté il y a longtemps, comme un souvenir d’enfance extraordinaire, j’essayais d’imaginer cette convalescence à l’étranger — vous voyez qu’il fut un fils choyé — or bien après je compris que cet accident était à l’origine d’une cascade de faits qui le contraignit à l’exil. Ai-je jamais lu son histoire ? Pourtant je le connais comme personne. Aurais-je lu les feuilles du récit réglementaire que je les aurais oubliées. Je fais des efforts pour m’en souvenir : n’ai-je pas parcouru un jour ce document à la table d’un café ? Ma mémoire et mon imagination me jouent des tours, je ne saurai jamais si j’ai lu le maigre et précieux récit Ofpra, ne me reste qu’une course poursuite dans le dédale d’un marché, parce qu’on y butait sur un mot : l’interprète, iranien, ne savait pas traduire le terme désignant les containers de riz, un scandale. Je me perds dans son histoire (lue ? pas lue ?) à multiples rebondissements mais je ressemble trait pour trait à sa mère, même taille, même silhouette, mêmes yeux, mêmes cheveux, c’est fou, j’ai donc l’air d’une femme de son pays ? Mais non moi je suis français. J’ai exactement la même taille que la tante de H., celle qui se souciait toujours de lui, plus que ses propres parents. You remind me of my tata. Dans son appartement de Constantine, je la vois inquiète se demander ce que devient son aventurier de neveu — devine-t-elle que les nouvelles qu’il envoie sont fausses ? J., solitaire, qui ne se veut d’aucun pays comme si toute origine le brûlait, aimerait bien se marier avec une de ces créatures marines très belles et très dangereuses à moitié poisson qui draguent les hommes, les attirent au large du port d’Abidjan pour les tuer, peut-être les manger. En attendant une femme ici s’occupe de lui, elle n’est ni assistante sociale ni ceci ni cela, elle est comme ma mère ici vous voyez ?

12 novembre, projection des Éclats, j’ai sursauté au discours d’Ashak, libres paroles de la zone sauvage et de la route — l’homme parle depuis la jungle calaisienne, la forêt de Kalas comme l’appelle S. , encore dans l’effort extraordinaire du voyage, entre deux frontières, d’aucun pays, encore à s’exhorter, car il n’est arrivé nulle part, et s’adressant à l’homme qui tient la caméra c’est lui-même encore qu’il persuade d’être en vie et bienheureux — Ces serpents sont venus vers notre bateau au moment où nous pensions faire la dernière prière de notre vie ! Quand les autres s’engloutissent et disparaissent, la survie est lutte et surnature — mais Dieu refusa que je meure !… Parfois, au moment de dormir, je repense à tout cela et je me dis que je pourrais ne plus être en vie à l’heure qu’il est ! Je pourrais ne plus être en vie… Je pourrais ne plus être en vie. L’homme qui parle à la caméra se passe de notre faible compréhension (car qu’entendons-nous lors-que on nous raconte des épreuves ? Je sais depuis longtemps qu’en venant en Europe, M. a chaviré dans la mer et lutté une journée entière, mais nous n’en avons jamais parlé, de même que je ne suis pas prête à demander à L. comment il survécut quarante-cinq jours dans des containers, car au fond je crains ma surdité), je crois que parler à celui qui tient une caméra, en déplaçant l’adresse et en l’élargissant, au-delà du singulier, de ses affects et de ses défaillances, permet au récit de se tenir et agrège tous les charmes qui emportent la réalité, la précipitent en histoire, c’est-à-dire en fantaisie merveilleuse. Ce que désirait J. en confiant à son cahier la scène radieuse et terrible du marché avec sa mère défunte, mais l’écriture, pensa-t-il, ne le lui a pas permis, elle l’a abandonné et il en a conçu de la colère. Laisse tomber répète S. Aussi bien sont-elles chassées légèrement, ces épreuves, comme inopportunes, inadéquates avec l’existence rêvée, la vie française, la vie parisienne, elles cadrent mal avec le fantasme de la belle vie. H. promène son élégance désinvolte, s’efforçant de paraître descendu de l’avion alors que 19 frontières le séparent de l’Algérie, avec d’absurdes retours en arrière comme dans un jeu de l’oie, voyage ahurissant, il en parle comme d’une course de haies, laisse affleurer un mois de rétention en Hongrie et un autre je ne sais où, se rappelle en souriant que sa sœur lui a annoncé la naissance de son bébé alors qu’il était en prison, s’attendrit de ce neveu qu’il n’a jamais vu, assure à sa famille qu’il a une chambre et un travail, tout va bien, c’est normal, alors que chaque soir je le vois partir d’un pas encore léger dans sa nuit. Il finit par m’en donner le détail — somnoler dans le hall de l’hôtel Concorde Porte Maillot jusqu’à deux heures du matin, puis marcher pour supporter le froid jus-qu’à l’ouverture du métro, puis dormir d’un terminus à l’autre jusqu’à l’heure salvatrice de la douche, malgré sa bonne humeur fantastique chaque matin ses traits sont un peu plus tirés.

Se retrouver dans la rue est stupéfiant. Pas un n’aurait imaginé une chose pareille. Y être est une souffrance, y retourner le jour de ses dix-huit ans [2] une terreur partagée. J’écris en décembre, en cet instant je suis soulagée parce que H. vient de partir passer l’hiver dans une communauté Emmaüs en province, au téléphone sa voix est apaisée, au fond on entend la télé, merveilleuse chaleur des pro-grammes du soir, il y a des voix, une lampe, sans doute un canapé, n’importe quel intérieur, se donner des nouvelles, une vie humaine, ce sont les animaux qui dorment dehors. On est le 9 décembre, le 7 au matin il a neigé, une place en CHU (Centre d’Hébergement d’Urgence) s’était libérée pour Y., mais il n’était pas joignable ce jour-là.

Notes

[1Paroles d’Ashak extraites du film Les Éclats (ma gueule, ma révolte, mon nom), réalisé par Sylvain Georges.

[2Pour les mineurs qui ont eu la chance d’être pris en charge par l’ASE (Aide Sociale à l’Enfance), tout s’arrête à la date fatidique des 18 ans : plus d’hébergement, plus de ressources, plus d’éducation. Voir Alexandra Vié, « Être étranger avant d’être isolé », Vacarme 60.

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Publiée dans Vacarme 62, , pp. 128-141.