Vacarme 14 / entretien Pierre Bourdieu

à contre-pente

entretien avec Pierre Bourdieu

entretien réalisé par Philippe Mangeot

C’est à Pierre Bourdieu que nous avons proposé de poursuivre l’objectif de nos entretiens d’ouverture : articuler science et politique, savoirs savants et savoirs profanes, théorie et pratique. Or il y avait quelque chose de particulièrement tendu à soumettre ce programme-ci à cet interlocuteur-là. Bourdieu n’aime pas qu’on l’aborde comme « l’intellectuel le plus puissant de France », et veut se penser comme un dissident, sinon un dominé, des champs intellectuel, médiatique et politique. Il n’en est pas moins vrai qu’il a une visibilité et une notoriété sans véritable équivalent — savant international et figure de la gauche, n’en déplaise à ceux qui trouvent cette figure encombrante. Comment dans ces conditions éviter le double piège de la déférence au maître et du trépignement de « prétendant pressé », sachant que le maître retire parfois d’une main ce qu’il offre de l’autre, par exemple en appuyant l’émergence de la question gay en France, tout en écorchant à l’occasion les minority studies à l’américaine ?

Bourdieu entre dans la question savant / profane avec un matérialisme hard, attentif aux forces, aux conflits et aux corps, et une foi en la science, donc en la possibilité de voir juste et de dire vrai, qui peuvent tout à la fois nous rapprocher (pas de risque, alors, de sombrer dans le relativisme mondain et la conversation complaisante) et nous éloigner, pour peu que le réalisme savant se mue en leçon d’efficacité. Avec son impitoyable obsession du réel, la sociologie se montre à la fois familière et menaçante : familière et précieuse à tous ceux qui savent que la politique ne se paie pas de mots ; menaçante et irritante pour tous ceux — les mêmes, souvent — qui persistent à croire aux miracles.

D’autant que la sociologie en question est tout entière une sociologie des pratiques. D’où notre ambivalence. D’un côté, un vrai désir de travail commun : oui, théorisons les pratiques, et non seulement le « sens pratique » ordinaire de nos habitus scolaires ou professionnels, mais aussi nos pratiques politiques, celles qui engagent l’habitus dans un devenir. De l’autre, une inquiétude susceptible : l’exaltation savante des savoir-faire peut équivaloir à une confiscation du savoir lorsqu’elle discrédite la « proto-théorie en acte » [1], prétention bavarde des pratiques à ne pas rester un objet muet — la tentative de Vacarme.

Ne vendons pas la mèche, mais tout de même : le Pierre Bourdieu qui nous a répondu, peut-être parce que nous n’avons dissimulé ni l’admiration, ni les divergences, ni l’expérience à partir de laquelle nous lui posions ces questions (il sait mieux que quiconque que l’identité de l’enquêteur n’est pas indifférente), a fait montre d’une générosité qui n’allait pas de soi, et dont nous lui savons gré.

Entretien préparé avec l’aide de Stany Grelet, Victoire Patouillard et Jeanne Revel.

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Lire aussi :
- « voir comme on ne voit jamais », entretien entre Pierre Bourdieu et Toni Morrison, Vacarme n°6, janvier 1998.
- Pierre Bourdieu / post scriptum, par Philippe Mangeot, Vacarme n°19, printemps 2002.

[1] Pierre Bourdieu et Loïc Wacquant, « La Nouvelle Vulgate planétaire », Manière de voir, sept-oct. 2000. Cet article reprend, en le modifiant légèrement, « Sur les ruses de la raison impérialiste », Actes de la recherche en sciences sociales, mars 1998.