Vacarme 63 / Todd Shepard

France-Algérie, et retour entretien avec Todd Shepard

France-Algérie, et retour

Il n’y a guère de formules devenues aussi inaudibles que le slogan colonialiste « L’Algérie, c’est la France ». Et pourtant, prenons le temps de l’entendre. C’est ce à quoi invite l’historien américain Todd Shepard, professeur associé à l’Université John Hopkins de Baltimore, dont le travail s’attache à suivre l’histoire des réponses à cette simple question : comment est-on passé de la reconnaissance du combat des Algériens, par leur accès à la pleine citoyenneté en 1958, à l’évidence de leur exclusion et de leur étrangeté en 1962 ?

Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à la France et son histoire d’une part, et aux minorités d’autre part ?

Tout cela n’est pas sans lien avec mes expériences personnelles, ma trajectoire biographique. Tout d’abord, lycéen, comme j’avais choisi d’apprendre le français, j’ai décidé de passer une année en France. Je suis ainsi arrivé dans le département du Nord, en 1985-86, pendant la campagne des élections législatives, en pleine montée du Front national (FN). Être à Sin-le-Noble, banlieue communiste de Douai qui venait de passer à droite après la fermeture des mines, ce fut un choc et une ouverture sur les questions de classe, sur ce qu’était la gauche. Le choc fut aussi d’atterrir dans une famille FN. J’ai vite compris ce que cela signifiait : la première discussion que nous avons eue portait sur le colonialisme et le père s’est lancé dans une défense acharnée des bienfaits de la colonisation. Comme cela ne se passait pas très bien, je suis parti dans une autre famille, près de Vienne. La configuration était là très différente : la mère venait d’un milieu bourgeois et le père, socialiste, ancien résistant devenu galeriste, d’une famille ouvrière. Avec ces deux familles, j’ai eu une très bonne introduction à la complexité de la France ! Ce n’est pas à ce moment toutefois que les choses se sont décidées. Tout s’est noué plus tard, au cours de mon cursus universitaire, pendant lequel j’ai multiplié les engagements politiques, dans ce que j’appellerai le « post-communautarisme ». Si j’avais la certitude que la critique de l’universel qu’avaient portée les mouvements féministes, gay, black, bref les mouvements minoritaires des années 1970, était fondamentale, j’étais convaincu qu’on ne pouvait pas s’y arrêter : ils portaient en eux des limites théoriques — une forme d’essentialisme — et politiques. Dans ce sillage, j’ai été très mobilisé par la lutte anti-apartheid et j’ai participé à Greenpeace. Puis du point de vue universitaire, cela a abouti à un mémoire sur « Act Up-New York dans les médias new-yorkais généralistes et homosexuels ». Je voulais étudier l’émergence d’une identité queer, une identité qui ne découlait pas des pratiques homosexuelles mais d’une construction politique.

On ne voit toujours pas comment cela a pu vous conduire à la guerre d’indépendance algérienne !

Cela a commencé par le choix de la discipline historique, à la suite de la lecture de Joan W. Scott et Denise Riley, qui ont, l’une et l’autre, exploré les questions d’identités en montrant qu’elles étaient spécifiques, situées. Leurs travaux m’ont pleinement convaincu de l’efficacité de la méthode historienne et c’est avec cet outil que j’ai d’abord pensé travailler sur les questions de genre et de sexualité aux États-Unis. Ma réflexion tournait alors obstinément autour d’une interrogation : qu’est-ce que cela veut dire, pour les dominés, d’exiger la reconnaissance de la différence ? Car les mouvements post-communautaristes soulignaient avec justesse que cela n’était finalement pas difficile pour les dominants de reconnaître la différence tant que cela ne remet pas en cause la possession du pouvoir. Joan W. Scott ne dit d’ailleurs pas autre chose quand elle affirme qu’il n’y a rien de révolutionnaire à faire l’histoire des femmes tant que celle-ci est maintenue à côté du « grand récit » qui, lui, demeure intact ! Ce sont avec les cours d’Eric J. Hobsbawm consacré aux révolutions que j’ai été « amené », si l’on peut dire, à la révolution algérienne. J’y avais été conduit parce qu’on m’avait conseillé des programmes en histoire française pour valoriser ma maîtrise de la langue. C’est donc dans ce cadre d’études que je me suis d’abord demandé si la révolution algérienne était une révolution française. Ce qui a fait resurgir les souvenirs de mon séjour en France !

Quel regard aviez-vous sur cette histoire ?

Au début des années 1990, les questions qui étaient alors prégnantes dans l’historiographie française, sur la violence, sur la torture, sur le rôle de l’armée, semblaient à l’historien américain que j’étais, influencé par Frantz Fanon et le film La Bataille d’Alger, des questions déjà réglées : oui, la domination du colonialisme s’était exercée de façon brutale ; oui, l’armée avait massivement torturé. C’étaient des données établies. Mais cette histoire posait également d’autres questions qui me semblaient intéressantes. Personne n’expliquait pourquoi les mêmes gens qui avaient voté pour que les Algériens aient la pleine citoyenneté en 1958 — mobilisant des arguments comme l’impossibilité de diviser la République définie par le droit, le territoire et la citoyenneté, statut que les Algériens partageaient avec les autres citoyens français — affirmaient subitement en 1962 que l’Algérie était algérienne, avec la force de l’évidence. Il y avait là une rupture épistémologique qui demeurait inexpliquée.

Je me suis alors concentré sur le dépouillement des sources officielles, comme les débats parlementaires ou encore les décisions du Conseil d’État. Et ce fut assez fascinant de constater qu’en quelques mois, parfois en quelques jours, on était passé de l’emploi du terme « Algérien » (entendu comme nécessairement français) aux appellations, nouvelles, d’« Algérien de souche » et « Français d’Algérie », qui s’excluaient mutuellement. On en était venu à affirmer comme une certitude que l’Algérie et la France étaient deux nations distinctes et que toute une partie de la population algérienne ne pouvait plus être française pour des raisons ethnico-religieuses. Ces termes, qui se succédaient, relevaient en effet de deux conceptions de l’État-Nation totalement opposées : d’un côté, celle d’un territoire où tous ceux qui vivent sont en lien avec des institutions qui font d’eux des Français (une tradition considérée comme républicaine), de l’autre, une nation attachée à la question de souche, d’origine (conception qui ne serait pas typiquement française, et, donc, étrangère à la République).

Il s’agissait alors de comprendre comment l’Algérie française était devenue de façon incontestable l’Algérie algérienne, nécessairement distincte de la France. Or des argumentations françaises, distinctes des revendications du FLN, existaient pour défendre l’indépendance de l’Algérie en France, comme celles portées par Jean-Paul Sartre et Raymond Aron. Tous les deux affirmaient que le peuple algérien existait et qu’il était différent du peuple français. D’un côté, Aron disait : « Regardez-les, vous voyez bien qu’ils sont différents, ce sont des musulmans, nous n’avons rien à voir avec ces gens-là » et le bon sens était érigé en position libérale. De l’autre côté, Sartre défendait l’indépendance au nom d’une dénonciation de la domination coloniale inspirée de Fanon. Mais le discours officiel français a emprunté encore une autre voie.

Laquelle ?

L’accès à l’indépendance de l’Algérie a été justifié par le « courant de l’histoire » : la décolonisation a été présentée comme un phénomène inéluctable. La France ne pouvait rien y faire et n’avait qu’à reconnaître cette vérité. Ce discours a été porté par de Gaulle, qui s’est attaché à le fabriquer pour le sens commun. Cela lui a permis de donner une forme « glorieuse » à sa décision. Le raisonnement était le suivant : l’exemple de la Révolution française a permis à des peuples de prendre en main leur destin ; ils ont par là-même compris qu’ils existaient en tant que nation et ont exigé l’émergence d’une République. Par conséquent, la République algérienne n’est que l’accomplissement d’une grande lutte qui a commencé avec la Révolution française ! Plutôt qu’y voir une défaite ou une mise en cause des principes de la République française, on a donc fait de l’indépendance algérienne un renforcement des principes républicains. Ce qui était pourtant en intense contradiction avec les efforts institutionnels pour maintenir l’Algérie dans le giron français qui avaient prévalu jusque-là.

Ce discours officiel a été également le moyen de ne pas faire de l’indépendance algérienne le résultat de la lutte du mouvement politique algérien. On le voit très bien au moment des accords d’Évian : le gouvernement refuse de parapher les accords parce qu’il refuse de reconnaître que les négociateurs du FLN représentent le peuple algérien. Les accords sont seulement émargés, et ne deviennent officiels qu’avec le référendum du 8 avril 1962. Et jusqu’au 2 juillet, de Gaulle intervient personnellement pour empêcher toute reconnaissance, tout effort de l’armée française ou de la bureaucratie pour traiter avec les représentants du FLN, qui laisse entendre qu’ils étaient investis de la moindre souveraineté. Du reste, pour de Gaulle et ses soutiens, s’en remettre au courant de l’histoire était aussi faire comme s’ils n’avaient pris aucune décision. Et leur permettait de ne pas répondre aux critiques portées par les partisans de l’Algérie française.

Quels discours portent ces partisans de l’Algérie française, notamment les membres de l’OAS ?

Les partisans de l’Algérie française, dont l’OAS, pointaient les failles du raisonnement. Dans les derniers mois de la guerre, ils ne cessaient de demander : « Si la citoyenneté de la République n’est pas fondée sur des questions d’origine, d’ethnicité, de religion, comment pouvez-vous prétendre qu’il s’agit de deux peuples différents ? » Ils renvoyaient perpétuellement au fait que l’Algérie faisait partie de la France, que le droit français devait s’y appliquer. Or renvoyer l’OAS à un anti-républicanisme et au fascisme a permis d’esquiver la question que posait la révolution algérienne à la France : pourquoi la République avait-elle été incapable de produire l’égalité ? Je trouve très astucieux mais problématique de ne décrire l’OAS que comme une énième manifestation réactionnaire. À la fois parce que son idéologie était alors explicitement républicaine et parce qu’une telle description fait passer l’entreprise de de Gaulle pour une défense de la République. Cela permet bien sûr de décrédibiliser ce mouvement, mais laisse la gauche démunie face, non à un coup d’État qu’elle avait identifié comme réactionnaire, mais à une série de manœuvres politiciennes qui cherchaient à imposer une vision de la République fondée sur le présidentialisme et sur une réduction des droits civiques. La suite est éloquente. Presque toutes les lois d’exception contre le FLN ont été intégrées dans le droit français au nom de la lutte anti-OAS : le port obligatoire de la carte d’identité, l’autorisation de prendre des mesures d’ordre public exceptionnelles comme le couvre-feu, réutilisé pendant les émeutes de 2005, la possibilité de perquisitionner chez un particulier après la tombée de la nuit. Et le silence assourdissant du pouvoir face aux arguments de l’OAS — « pourquoi abandonne-t-on une partie de la France et des Français ? » — se comprend aussi par le travail de différenciation qui est opéré au même moment entre Français et Pieds-noirs. Le discours de la différence entre Pieds-noirs et vrais Français permettait à une certaine gauche — la nouvelle gauche formée autour de L’Express notamment — d’expliquer pourquoi ces Algériens-là n’étaient pas semblables aux Français et de délégitimer leur parole politique. Or ce discours allait de pair avec un refus remarquable d’expliquer, comme le demandaient des défenseurs de l’Algérie française, pourquoi d’autres citoyens français — des Algériens, des musulmans, des Arabes et des Berbères — n’étaient pas vraiment français. Très peu de Français expliquaient positivement pourquoi ces derniers étaient trop différents pour rester français. En revanche, on savait dire pourquoi les Pieds-noirs ne l’étaient pas ! Par exemple, le livre de Pierre Nora, Les Français d’Algérie, présente ces derniers comme des ratés qui refusent l’intellectualisme, qui ne supportent pas une vraie discussion logique, ultra-racistes et hyper-violents. Ce ne sont pas des vrais hommes rationnels, « à la française », mesurés, capables de discussion. Ils sont décrits soit comme des brutes fascisantes, soit, pour ceux qui se disaient de gauche, comme des tapettes. On retrouve là toute une série de clichés orientalistes. L’originalité ici étant qu’ils sont appliqués à des « Européens ».

Vous écrivez en conclusion de votre ouvrage 1962. Comment l’indépendance algérienne a transformé la France (Payot), que « la révolution algérienne a mis au jour les liens inextricables entre l’universalisme et l’impérialisme ». Peu d’historiens français affirmeraient aussi nettement et explicitement cette conjonction entre les deux.

En 1997, Étienne Balibar a écrit un article intitulé « Algérie-France : une ou deux nations ? » [1]. Il y souligne à quel point il est nécessaire de dire qu’elles ne constituaient pas une seule nation, et que le système colonial s’est imposé par la violence. Mais il ajoute que prétendre simplement que l’on avait affaire à deux nations, c’est effacer à quel point le colonialisme a formé le monde occidental. On a tellement tendance à expliquer l’Algérie comme un pays fabriqué par la France ou par la colonisation, et la politique algérienne par son rapport à l’impérialisme, qu’on en oublie le rapport dialectique qui façonne les dominants et les dominés. Toute l’historiographie du monde colonial depuis quinze ans, notamment depuis l’article essentiel de Frederik Cooper et Ann Laura Stoler [2], rappelle que le rapport métropole-colonies doit être pensé ensemble, tant la modernité des ex-colonies ou la démocratie libérale actuelle sont, pour partie, le produit de l’histoire coloniale européenne.

"la dernière carte", publiée en couverture de la revue surréaliste belge "Les levres nues" en 1956 (copyright Adagp, Paris, 2008)

Marcel Mariën

Si l’on prend le cas français, il paraît assez manifeste que les IVe et Ve Républiques ont été très fortement produites, respectivement, par leur effort pour garder l’Algérie, et pour ensuite s’en « débarrasser ». Pour envisager cette histoire, j’essaie de l’appréhender par le droit, par les institutions, par la manière dont la citoyenneté a été définie. L’effacement de l’histoire algérienne de la France reste impressionnant, notamment autour de ce qui s’est joué à la fin de la guerre, alors même que s’établissaient les fondements des institutions de la république actuelle : comme on n’a pas voulu discuter démocratiquement de comment faire pour exclure les Algériens, on a donné des pouvoirs phénoménaux à l’exécutif.

Ne s’agit-il pas pour vous de faire imploser le prisme traditionnel de l’État-nation dans l’histoire française ?

J’ai commencé un travail, en partie dans les archives algériennes, sur l’importance au cours de cette période des débats sur le rôle de la nation dans les États. Dans les années 1950, on était convaincu de l’épuisement des États-nations, et en même temps que la Nation restait le cadre de pensée essentiel. On considérait qu’elle était nécessaire, qu’il fallait aider les gens à construire et à renforcer les nations tout en les envisageant dans des États plus larges : l’Union française en était une forme, l’Europe une autre. Du côté algérien, le GPRA, le bras politique du FLN, a lui aussi conservé jusqu’à la fin de la guerre l’imaginaire d’un Maghreb uni ou d’un espace plus large dans lequel un État-nation algérien indépendant devrait prendre sa place. La France de son côté proposait toute une série de visions qui expliquaient pourquoi l’Algérie devait rester dans le giron français, tout en admettant l’idée que des « petits peuples » devaient s’affirmer : Jacques Soustelle parle par exemple de nation franco-musulmane ou franco-algérienne.

On voit donc à quel point ces efforts pour penser le rapport entre nations, États et peuples est plus compliqué qu’il n’y paraît. Une grande partie des défenseurs de l’Europe qui ont critiqué de Gaulle au moment de la constitution de la Ve République, autour de Jean Monnet par exemple, l’ont fait, non pas parce que ce n’était pas un projet supranational, mais parce que c’était un projet supranational conçu avec l’Afrique et l’Algérie et non avec l’Europe. Et maintenant on invoque de Gaulle comme référence pour limiter la République française à la métropole ! Pourtant Michel Debré lui-même a écrit que la Constitution était prête pour le supranational…

Simplement ce supranational-là était orienté vers le Sud, et non vers l’Europe. Il y a eu des projets divers, souvent très techniques, très juridiques pour maintenir des rapports coloniaux en changeant les appellations, mais aussi pour développer de nouveaux rapports entre les peuples, afin de dépasser l’État-nation après le bouleversement constitué par les deux guerres mondiales. On a là le cas emblématique d’une question posée d’une façon différente que celle qu’on imagine aujourd’hui : ces projets ne sont pas de gauche.

Toute votre réflexion ne consiste-t-elle pas à vous demander comment la sortie de la guerre d’indépendance algérienne a été vécue par la République et la société françaises ?

Sans doute. Une grande partie de l’historiographie française continue à sauver l’honneur de la République, malgré l’existence de la torture, l’oppression, en montrant notamment qu’il y avait des oppositions à l’impérialisme et à la guerre ; les valeurs de la République seraient restées pures, bien que la République les ait violées. Cela n’est pas du tout un enjeu pour moi. J’admire beaucoup la République, la Révolution française et cette tradition républicaine, mais je crois qu’il y a d’autres questions. Par exemple, comment la sortie de la guerre d’indépendance algérienne a-t-elle fermé des possibles ? Comment a-t-elle créé des distinctions, comme le fait par exemple que les Algériens ne sont nécessairement pas français ? Autant de « vérités » qui semblent indiscutables aujourd’hui, mais qui constituent un champ de questions pour les historiens.

Les expositions sur la guerre d’Algérie à la fin de 2012 à Paris laissaient l’impression que les Français étaient massivement en faveur de l’indépendance, qu’une majorité était constamment exposée aux publications opposées à la guerre, que n’importe quelle personne d’aujourd’hui placée dans le contexte des années 1950 aurait pu comprendre que l’Algérie allait devenir indépendante et que l’indépendance était une cause juste. Mais ce n’était pas du tout le cas ! Beaucoup de choses doivent être repensées aujourd’hui. L’histoire était plus trouble, plus difficile, moins évidente. Laisser croire que toute personne qui était pour l’Algérie française était contre la République en l’identifiant à une histoire anti-révolutionnaire, réactionnaire, c’est occulter toute un pan de la pensée républicaine, de la complexité de la pensée de la République.

Un article de l’historien américain Joshua H. Cole m’a beaucoup marqué [3] : selon lui, le débat français s’est cristallisé sur la torture pendant la guerre et celle-ci fait office de « scène primale » pour comprendre la situation en France des jeunes d’origine maghrébine. La France en a été traumatisée, et les uns et les autres se perçoivent comme des victimes. Selon Cole, l’idée s’est ainsi développée que seule la compréhension de ce traumatisme spécifique serait en mesure de résoudre les difficultés du présent. Tout cela est très éloquent si on pense à Des hommes de Laurent Mauvignier… Mais en se fixant sur cette scène, on évite de regarder d’autres dimensions de l’histoire coloniale, d’autres legs de la guerre. Ce qui m’importe, c’est de souligner combien la Ve République s’est construite de façon totalement hors normes au regard de l’histoire des républiques. Il me semble que ce sont là des enjeux très actuels. Et cela permet de déplacer le questionnement des historiens au sujet de cette guerre.

Quel type de déplacement ?

Au moment de l’indépendance, les grands enjeux semblaient déjà identifiés : la question de la torture, le rôle de l’armée, la place de de Gaulle, le rôle des intellectuels français, l’engagement du peuple algérien aux côtés du FLN… L’historiographie a traité ces questions et c’était un travail nécessaire. Ma pratique est différente. Elle consiste à commencer par me demander quelle histoire a été écrite, quelles questions ont déjà été posées. Je n’ai pas voulu contester la focale de l’histoire de la violence, que je trouve très importante, mais montrer que l’histoire de cette période peut nous parler aussi d’autre chose, tout en conservant les mêmes armes, les outils de l’historien — c’est la raison pour laquelle je fais le choix de ne travailler qu’avec des archives de l’époque. Or, à la fin de la guerre, les questions de droit et d’accès à la citoyenneté n’étaient pas prégnantes. À partir de 1958, les Algériens ont reçu la pleine citoyenneté et comme ils constituaient à peu près 10 % de la population française, ils étaient représentés par 10 % des députés à l’Assemblée ! Rétrospectivement, c’est une situation exceptionnelle, mais elle n’a pas vraiment retenu l’attention de l’historiographie française.

On observe la même chose sur les questions de la laïcité : l’État français s’engage dans les réformes du droit coranique, au moment où la loi Debré en 1959 prévoit le financement des écoles privées, c’est-à-dire catholiques. Et tout cela ne paraît absolument pas incompatible avec les principes de la République.

On prétend aujourd’hui qu’une politique d’affirmative action à l’américaine est impossible en France car elle est incompatible avec l’égalitarisme républicain. Pourtant elle a été mise en place à la fin de la guerre d’Algérie pour permettre l’embauche massive d’Algériens dans la fonction publique ! En me concentrant sur les basculements épistémologiques, en l’occurrence ceux qui relèvent des dénominations des Européens et Algériens dans les textes officiels, je peux m’intéresser à des choses qui paraissent insensées aujourd’hui mais qui ont été des possibles. En tant qu’historien critique, c’est aussi un acte militant d’insister sur le fait que le passé nous montre des choses qu’on a du mal à penser aujourd’hui.

Mais n’y a-t-il pas un risque, avec l’analyse du discours, de perdre de vue la brutalité de la violence coloniale, notamment quand on parle de la guerre d’indépendance algérienne ?

Non je ne le crois pas. Pour commencer, ce point de vue a permis de souligner très nettement que le 17 octobre 1961 a constitué le plus grand massacre de citoyens français sur le sol français par la police durant tout le XXe siècle, et cela, même si l’on s’en tient à l’estimation la plus « basse » du nombre de victimes — trente-sept morts. Mais c’est un risque bien sûr, et j’ai d’ailleurs été confronté à deux questions morales dans mon travail. D’une part, devais-je énoncer clairement que je n’aime pas l’OAS ? J’ai décidé de ne pas le faire pour me concentrer sur mon objet : le discours, un discours qui a une cohérence républicaine et antiraciste. D’autre part, comment traiter la question de la violence ? C’est en partie une question d’argumentation : quand je commence à expliquer à quel point la violence joue dans l’histoire, comment m’arrêter et ne pas faire une histoire de la violence, tellement c’est important ?

J’ai préféré faire le choix d’une série de références brèves mais claires sur les débats concernant les chiffres, et sur la centralité de la domination coloniale. Si j’avais commencé à étudier la violence en tant que telle, cela ne m’aurait pas permis d’explorer ce qui m’intéressait et qui me paraît très important aussi. En revanche, j’ai essayé de rappeler que ce surgissement de la violence n’est pas seulement « colonial ». Il est aussi caractéristique de toutes les périodes où doit se penser l’extension des droits et des libertés : la Révolution française, la Commune, le début du XXe siècle… Je crois à l’avancée du principe d’égalité, et je suis troublé par son rapport avec la violence. Cela soulève une question : il y a-t-il une violence spécifique aux colonies ? Je suis très gêné par cette idée. Dans le sillage des analyses d’Hannah Arendt à propos de la violence des Boers en Afrique du Sud dans son ouvrage L’impérialisme, on montre souvent l’émergence d’une violence spécifique, qui aurait été importée ensuite en Europe et aurait servi de base à la violence génocidaire. Or, l’historien David Bell montre à quel point, lors des conquêtes napoléoniennes, s’est développée une violence exterminationniste au sein même de l’Europe et vis-à-vis des Européens [4].

Comment ce travail vous a-t-il conduit à revenir aujourd’hui aux interrogations sur le genre ?

L’approche par le genre a été au fondement de ma démarche, à travers la question de la « citoyenneté paradoxale » telle que formulée par Joan W. Scott [5] : dans la République, certaines catégories de personnes sont considérées comme soustraites à la possibilité d’exercer la citoyenneté. Cela a nourri très directement ma manière d’appréhender mon sujet, notamment parce que dans la France républicaine l’homme algérien paraissait comme non-paradoxal : cela restait en théorie de l’ordre du possible de le faire accéder à la citoyenneté, de le transformer, à la différence de la femme qui avait été définie pendant la Révolution française comme incapable mais nécessaire et complémentaire à l’homme-citoyen. Joan W. Scott rappelle ainsi que la femme est exclue de la citoyenneté par des termes qui font d’elle un être naturellement en contradiction avec l’individu rationnel que doit être le citoyen. La façon de penser la République française des historiennes féministes a été décisive pour comprendre comment cela a fonctionné pour les Algériens. Les questions sexuelles sont également très présentes tout au long de la guerre d’indépendance algérienne, notamment à travers le débat sur la torture. La torture est renvoyée à une forme de sadisme homosexuel, tandis que la résistance est mise en scène comme une performance de masculinité. C’est très fort dans le récit d’Henri Alleg, La Question. Dans sa préface, Jean-Paul Sartre écrit qu’Alleg se révèle être « le seul dur, le seul vraiment fort ». Les accusations d’homosexualité et de déviance vont d’ailleurs dans les deux sens. À la fin de la guerre, l’OAS s’empare de la révélation d’une série de viols de soldats français par des soldats du FLN pour réactiver une justification orientaliste de la domination occidentale sur l’Orient, de la France sur l’Algérie — une incapacité à contrôler ses pulsions qui serait révélée par l’incapacité à mélanger les hommes et les femmes en public, dont découlerait une incapacité à se gouverner. Au même moment, l’extrême-droite développe toute une argumentation sur la dimension « femelle » de de Gaulle, décrit comme quelqu’un qui n’est pas un vraihomme, qui a une capacité à se livrer et donc à livrer la France à l’Algérien.

Ces imaginaires se sont-ils prolongés au-delà de la guerre ?

C’est ce sur quoi je travaille très précisément aujourd’hui et qui fera l’objet de mon prochain livre La France, le sexe, les Arabes. Je m’intéresse tout particulièrement à des textes du Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR) dans lesquels la centralité de la figure de l’Arabe est saisissante. Un mois après la publication dans Le Nouvel Observateur du manifeste des 343 femmes qui déclarent s’être fait avorter, les membres du FHAR écrivent — avec un certain second degré certes : « Nous sommes plus que 343 salopes / Nous nous sommes faits enculer par des Arabes / Nous en sommes fiers et nous recommencerons ». Les débats autour la sexualité dans les années 1970 sont ainsi nourris de références à l’héritage colonial, à la violence de la décolonisation et aux effets du racisme. Dans une période où l’on nous dit souvent qu’il n’y a pas eu de vraies discussions sur la guerre d’Algérie, je constate que presque toutes les revues pornographiques de l’époque — toutes tendances confondues, hétérosexuelle, homosexuelle, bisexuelle… — contiennent dans leur premier numéro un article soit sur un ancien de l’OAS, soit sur un ancien des paras, soit sur un Algérien. Comme s’il fallait quelque chose sur la guerre d’Algérie pour que les gens osent lire une revue pornographique ! Par ailleurs, les grands succès des auteurs maghrébins de l’époque — La Répudiation de Rachid Boudjedra, qui se vend à près de 70 000 exemplaires, et La Plus Haute des Solitudes de Tahar Ben Jelloun — traitent très explicitement de sexualité. Et je ne pense pas que ce surgissement de la question arabe et coloniale dans un propos sexualisé soit le produit d’un refoulement mais plutôt un effort pour penser certaines questions dans des terrains plus ouverts.

Fhar, "Rapport contre la normalité" (Paris, Champs libre, 1971)

"Nous sommes plus de 343 salopes..." reproduit dans la revue Tout ! 12 (1971)

Cette recherche est encore en cours, mais un certain nombre d’éléments émergent déjà clairement à mes yeux. Du côté du FHAR, il y a une célébration du lien supposément très fort entre homosexuels français et immigrés arabes, algériens notamment. C’est en partie lié à l’oppression dont ils souffrent mais encore plus aux rapports sexuels qui les rassemblent et qui posent les bases d’une solidarité politique éventuelle : une transgression révélatrice pour le premier, une affirmation de virilité pour le sujet colonisé. Dans ces textes, au demeurant, la sexualité arabe est perçue de manière orientaliste, comme si elle ne définissait pas un sujet, à l’opposé de celle de l’Occident, qui imposerait des normes rigides en matière de sexualité. L’Orient musulman est présenté comme un modèle indemne des névroses de la civilisation judéo-chrétienne. Toutes ces publications font en tout cas très explicitement référence à la torture, à la colonisation : les pratiques sexuelles, la sodomie notamment, sont expliquées par l’histoire coloniale. C’est devenu un sujet de discussion très fort à l’intérieur du FHAR. Quelqu’un comme Gilles Deleuze par exemple, qui a publié anonymement dans des publications du FHAR, critique cette fixation sur les « Arabes », la dénonçant comme « infantile » et raciste. Et on peut le comprendre. Je note aussi que Deleuze présente l’« enculage » comme un acte politique, mais seulement pour l’enculeur : « Ne pas se faire enculer par le socius » est un des buts annoncés de l’Anti-Œdipe. Ailleurs il définit sa pratique philosophique comme une sorte d’enculage lorsqu’il écrit : « Je m’imaginais arriver dans le dos d’un auteur. » Cette discussion problématique et troublante a vite disparu néanmoins. Elle a été rejetée de l’espace public pour rejoindre le domaine des fantasmes — pornographiques ou racistes et orientalistes —, coupé de l’histoire du colonialisme français.

Et du côté des féministes ?

Du côté des féministes, la question s’est exprimée nettement lors des campagnes contre le viol. Certaines avaient choisi, comme Gisèle Halimi, de poursuivre une tactique de procès-spectacle après le succès du procès de Bobigny sur l’avortement en 1972. Le viol commence à s’imposer dans le débat public en 1978 avec les procès d’Aix-en-Provence, qui n’impliquaient pas d’immigrés. En revanche, dans d’autres procès, l’accusé sera systématiquement désigné comme Arabe. Une partie de la gauche va critiquer férocement les féministes d’avoir fait appel à l’État pour réprimer ceux qu’elles identifient comme les plus opprimés : la classe ouvrière des hommes immigrés maghrébins. Foucault et Guy Hocquenghem accusent les féministes d’être racistes et complices de l’État raciste. Beaucoup de féministes prennent ces critiques très au sérieux : elles en débattent et répondent par des textes qui paraissent dans des revues telles que Rouge ou Questions féministes. Mais elles ne reçoivent aucune réponse de leurs détracteurs et le sujet finit par s’éteindre faute de débat, et dans ces milieux, on préfère ne plus évoquer cette question. Selon moi, il y a un basculement évocateur : en 1973, une femme du nom de Maï, qui se définit comme féministe et comme métisse — vietnamo-française — est violée par un homme qualifié par Libération d’« immigré d’origine africaine ». En 1974 Maï contribue à un numéro spécial des Temps modernes, « Les Femmes s’entêtent », avec un article intitulé « Un viol si ordinaire, un impérialisme si quotidien ». Elle situe la question du viol dans une histoire de l’impérialisme, notamment français. Dans sa plaidoirie devant la cour de Colmar fin 1977, Gisèle Halimi parle du viol comme d’un fascisme quotidien et fait référence à son propre rôle d’avocate de Djamila Boupacha, de ce qu’elle sait de l’histoire de la guerre d’indépendance algérienne, de ce qu’elle sait de la torture. Elle dénonce le viol comme un fascisme naissant et les violeurs comme des fascistes en germe. Elle répond explicitement à la critique anticolonialiste et antiraciste des féministes et replace le combat féministe dans une lutte antifasciste dont la révolution algérienne est un épisode. C’est indicatif d’un mouvement plus vaste à gauche à la fin des années 1970 et encore plus dans les années 1980, où la référence au fascisme et à la Shoah — des histoires qui ne sont pas foncièrement françaises, qui n’impliquent pas, ou dans une moindre mesure, « la République » — déplacent des références à l’Empire français, à la guerre d’indépendance algérienne, au racisme colonialiste. J’essaie par là, pour la première fois je crois, d’articuler des débats et des enjeux qui, semblant relever d’histoires distinctes, réfléchissent les uns et les autres à la question de la violence et de la domination. Et ces efforts, pendant la révolution sexuelle, de penser ensemble l’histoire coloniale, avec ses héritages de violence et de racisme, et les questions du genre et de la sexualité, avec leurs propres histoires de domination et aussi de violence, nous montrent à quel point de telles articulations sont difficiles.

Bibliographie

  • 1962. Comment l’indépendance algérienne a transformé la France, Éditions Payot, 2008 (édité en poche en 2012).
  • La France, le sexe et les Arabes (1962 à 1978), Éditions Payot, à paraître.
  • Voices of Decolonization (A Brief History with Documents), Bedford/St Martin’s, à paraître.

Notes

[1Étienne Balibar, « Algérie-France : une ou deux nations ? », Lignes, n° 30, février 1997, p. 7-22.

[2Introduction d’un volume collectif paru aux États-Unis en 1997 et dirigé par Ann Laura Stoler et Frederick Cooper, qui vient d’être traduit sous le titre Repenser le colonialisme chez Payot (2013).

[3Joshua H. Cole, « Intimate Acts and Unspeakable Relations : Remembering Torture and the War for Algerian Independence » in Alec G. Hargreaves (ed.), Memory, Empire, and Postcolonialism : Legacies of French Colonialism, Lexington Books, 2005, p. 125-141.

[4David Bell, The First Total War. Napoleon’s Europe and the Birth of Warfare as We Know It, Houghton Miflin Company, 2007.

[5Joan W. Scott, La citoyenne paradoxale : les féministes françaises et les droits de l’homme, Albin Michel, 1998.