Vacarme 63 / Cahier

Les bons chiens

par

1 - Tinker Bell

Fi du chien bellâtre, de ce fat quadrupède, danois, king-charles, carlin ou gredin, si enchanté de lui-même qu’il s’élance indiscrètement dans les jambes ou sur les genoux du visiteur, comme s’il était sûr de plaire, turbulent comme un enfant, sot comme une lorette, quelquefois hargneux et insolent comme un domestique ! Fi surtout de ces serpents à quatre pattes, frissonnants et désœuvrés, qu’on nomme levrettes, et qui ne logent même pas dans leur museau pointu assez de flair pour suivre la piste d’un ami, ni dans leur tête aplatie assez d’intelligence pour jouer au domino !

À la niche, tous ces fatigants parasites ! [1]

Tinker Bell est un chihuahua à poil ras et au faciès tout à fait ordinaire. De ses congénères elle a l’exophtalmie légère, la truffe constamment mouillée, les canines aiguës, les oreilles disproportionnées, mobiles et bien ouvertes.

Sur les photos où elle figure, elle est souvent portée comme un sac à main, une pochette à strass et paillettes — à moins qu’elle ne figure comme un sex-toy sur les cuisses fuselées de Paris Hilton.

Qu’elle tienne de l’accessoire et de l’ornement ne l’empêche pas d’avoir les siens : ses petites robes, ses manteaux matelassés, ses bibis, ses rubans.

Qu’elle soit un bijou ne la dispense pas d’en arborer à son tour : des broches à ses toques de tartan, ou trois tours de perles à son cou.

Le rose domine. Un rose brutal et tordu, un rose qui signe l’empire d’une frivolité et d’une volonté d’exhibition qui, ne trouvant pas à s’accomplir, débordent le corps de la femme pour annexer celui de la chienne.

La chienne est là, on en dispose : après tout, la docilité est dans sa nature.

Elle a aligné ses règles sur celles de sa maîtresse et porte des garnitures périodiques adaptées à sa petite taille.

Elle possède une ligne de vêtements à son nom.

Elle écrit son journal et ne sent plus le chien.

Résistons, toutefois, au désir de la renvoyer à la niche comme le fatigant parasite, la levrette turbulente et dépourvue de flair qu’elle serait : le mépris que s’attire Paris par l’incessante promotion de sa bêtise et de ses frasques, Tinker Bell ne le mérite pas.

Les photos, à bien y regarder, indiquent une résistance. Le rose domine, mais la chienne maintient discrètement sa note fauve. Il se peut même qu’elle désapprouve cette notoriété clinquante : plaquée contre le sternum osseux de la femme, corsetée et sanglée de satin, elle a souvent l’air renfrognée.

Donnons-lui une chance de gagner notre respect. Après tout, elle obéit à une injonction raciale venue de très loin : de tout temps, les chihuahuas ont été des chiens de manchon, des chiens de princesses rendues folles par le désœuvrement.

Résistons aussi à la tentation de tout simplifier et de renverser dramatiquement les rôles, ce qui ferait de Tinker Bell une starlette écervelée, et de Paris une chienne en chaleur. Ne dit-on pas qu’elle boit avant l’amour, histoire de se donner du courage, et qu’elle ne gagne son lit qu’en titubant et en vomissant presque ?

2 - Laïka

Je chante le chien crotté, le chien pauvre, le chien sans domicile, le chien flâneur, le chien saltimbanque, le chien dont l’instinct, comme celui du pauvre, du bohémien et de l’histrion, est merveilleusement aiguillonné par la nécessité, cette si bonne mère, cette vraie patronne des intelligences !

Je chante les chiens calamiteux, soit ceux qui errent, solitaires, dans les ravines sinueuses des immenses villes, soit ceux qui ont dit à l’homme abandonné, avec des yeux clignotants et spirituels « Prends-moi avec toi, et de nos deux misères nous ferons peut-être une espèce de bonheur ! » [1]

Laïka était une chienne bâtarde, probablement mâtinée de terrier et de husky.

Inégalement taché de noir et de blanc, rêche, presque crépu, son poil n’incitait ni à la caresse ni au toilettage.

Avant son éclatante mise en orbite, elle a connu l’errance obscure dans les ravines sinueuses de Moscou. Elle a été de ces chiens crottés et calamiteux dont Baudelaire chante l’intelligence.

Où vont les chiens ? Ils vont à leurs affaires.

De taille moyenne et de poids médiocre, elle n’avait rien du bichon : pas question de l’arborer comme un trophée lustré et idéalement sage ; pas question de lui faire porter des culottes bouffantes, des manteaux écossais ou des robes fuchsia.

Chienne sans maître, Laïka n’a jamais frétillé dans les girons.

Elle a eu son habit de lumière, mais c’était une combinaison, un harnais de sangles et d’électrodes chargées de surveiller sa fréquence cardiaque et sa pression sanguine.

Confinée des jours durant dans une cabine capitonnée, nourrie d’aliments gélifiés et soumise à des simulations d’accélération, Laïka a enduré sans geindre un entraînement intensif. Si elle avait été moins stoïque, ce n’est pas elle qui aurait été retenue, mais plutôt Albina ou Mouchka, autres chiennes crottées et arrachées comme elle à l’errance sinueuse dans les rues de Moscou.

Les scientifiques soviétiques s’accordent à dire qu’il n’a jamais été question que Laïka revienne au sol : Spoutnik 2 était une improvisation, un cadeau d’anniversaire mal préparé.

Durant toute la durée de son vol, des ligues de défense canine ont appelé les propriétaires de chiens à observer une minute de silence par jour, sans savoir qu’elle était déjà morte : dès les premières heures, la chaleur et les radiations solaires l’ont tuée — à moins que dans l’espace, une terreur sans nom ne l’ait saisie.

Contrairement à celle de Tinker Bell, sa notoriété est bien méritée : Laïka est une martyre incontestable, qui a ses monuments, ses statues, et des timbres à son effigie.

Résistons toutefois à une autre tentation, qui serait d’opposer la chienne de l’espace à la chienne de manchon. On a vu que l’une comme l’autre avait son héroïsme.

Et que de fois j’ai pensé qu’il y avait peut-être quelque part (qui sait, après tout ?), pour récompenser tant de courage, tant de patience et de labeur, un paradis spécial pour les bons chiens… [1]

Post-scriptum

Les derniers livres d’Emmanuelle Bayamack-Tam viennent de paraître aux éditions P.O.L : Mon père m’a donné un mari et Si tout n’a pas péri avec mon innocence.

Notes

[1Baudelaire, « Les bons chiens », Le Spleen de Paris.

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Publiée dans Vacarme 63, , pp. 137-141.