Vacarme 63 / Cahier

Darc un jour

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Rendre hommage à une chanson qui contient tout ce qu’on imagine d’un homme depuis la fin. Depuis la fin de son histoire, depuis la fin tout court… Mais qu’est-ce que c’est ? C’est peut-être remonter dans l’enfance du C’était mieux avant, ou mesurer comment quelque chose se fige sur une diction qui trébuche.

Avant de lire ces quelques lignes, il serait préférable, en l’absence d’autres moyens, de taper daniel darc + c’était mieux avant sur n’importe quel moteur de recherche et de lancer la première écoute disponible. Normalement, cette écoute devrait en provoquer une dizaine d’autres pour deux raisons apparemment contradictoires : la chanson est sublime, et on n’y comprend rien. Quand, le 28 février, on a appris la mort de Daniel Darc, je l’ai une nouvelle fois passée en boucle, la préférant à tout ce que les radios ont diffusé en guise d’hommage, et notamment Cherchez le garçon, le tube dansant qu’il avait sorti en 1980 avec Taxi Girl, et qui lui valut grand succès et gros malentendu. Daniel Darc était punk, tout — avant et après — l’a prouvé, et pendant que Mirwais, l’autre de Taxi Girl, finissait par écrire pour Madonna, lui promenait sa tête de vieux toxico et son dos cassé. Après deux décennies chaotiques, il sortait dans les années 2000 des albums salués, dont La taille de mon âme, son dernier, en 2011. Avec retard sur la légende constituée, c’est à ce moment que je l’ai découvert et si on peut aimer un chanteur pour une seule chanson, c’est pour C’était mieux avant que j’ai aimé Daniel Darc.

Hélène Hazera, qui parle musique pop sur France Culture, a l’habitude de dire : « Une belle chanson est la rencontre géniale d’une mélodie ratée et de paroles un peu nulles. » Même si je ne suis pas certain que ces deux critères soient remplis dans C’était mieux avant (je l’aime bien moi, cette mélodie en trois mouvements, d’abord la nappe mélancolique, puis l’ajout des percussions, avant les grands coups de violon du refrain), il faudrait en ajouter un autre : la diction. C’était mieux avant, c’est une question de phrasé, et donc de compréhension. Ça commence à la 10e seconde, quand Darc, qui parle plus qu’il ne chante — et très clair jusque là — achoppe : « Pas le temps de regarder un éclair d’réalité  », dit-il en hésitant. Jamais on n’entend un chanteur hésiter dans un enregistrement en studio. Qu’est-ce que ça veut dire ? Que vraiment il n’avait pas le temps au point de ne pas faire une autre prise ? Ça veut dire que celle-ci était la meilleure ? Comment a-t-il pu en convaincre l’arrangeur et les producteurs ? Ça fait longtemps que je tourne autour du mystère de cette hésitation conservée. Une chose est sûre, il fallait que nous l’entendions buter. Plus j’y pense, plus j’y vois une annonce de ce qui va suivre. Car après cette ouverture récitative (toujours sur nappe mélancolique), s’ouvre un long marmonnement : « Et Fred ? / Elle est r’tournée chez ses parents / Et t’sais la blonde Isabelle ? / Ouais… ouais ouais / J’crois… j’crois qu’elle est devenue / Cinglée quelque part du côté de Bali / Ouais… et… le mec ? Le grand ? / Ah ouais… il a le SIDA / Et tu te rappelles ton mec ? / Ah, j’veux pas m’en rappeler / [truc inaudible] / Ouais… ouais ouais / Enfin fais gaffe quand même / Regarde il fait jour / J’aimais pas quand il f’sait jour / S’endormir avant / Ah j’aimais pas ça / C’était flippant / Laisse tomber. » Je retranscris et distribue la parole sans certitude, on ne distingue pas tout (d’ailleurs, avec qui parle-t-il ?) et pourtant ces gens, on les voit parfaitement. Fred, Isabelle et le grand. Des ombres des années 1980. La dope à mort. Des blousons en jean assez crades, en effet. Les errances nocturnes dans un Paris où l’on voyait encore des Renault 5 et des 2 CV vertes (mais qui paraissaient brunes à cette heure). Et puis, plus dur encore pour ces gens, l’envie d’arrêter : retrouver leur chambre d’adolescent chez des parents qui ont eu trop peur pour ne pas être suspicieux… Mais comment peut-il dire que « c’était mieux avant » ? Comment on peut avoir la nostalgie de ça ? J’ai mis longtemps à comprendre. J’avais dix ans et ne pensais qu’au foot quand Darc se défonçait, s’endormait dans le métro, et devenait une sorte d’idole sombre. Ce ne sont pas mes années 1980 et pourtant, sans que je saisisse pourquoi, elles me sautent à la figure dans ce presque murmure, elles me donnent envie de pleurer alors que la mélodie est plus joyeuse. Puis, quand le refrain vient, Darc se met à chanter. Et un peu comme Gainsbourg à la fin, quand Darc chante, tout s’éclaircit. La voix devient juvénile, les mots se détachent les uns des autres. Je n’ai jamais saisi le phénomène physiologique qui permet à une voix qui chante de perdre ses accents ou d’effacer les traces qu’ont laissées en elle les mâchoires usées et les dents refaites. « C’était bien mieux avant / Elle dit ça lentement / Moi je sais que le temps / N’attend personne pourtant / C’est vrai de temps en temps / Je me dis “Si seulement” / Elle se dit “Moi aussi / Je suppose que j’ai vieilli” / Enfant du paradis / Du purgatoire aussi / Maigre consolation / Personne ne sortira d’ici vivant. » C’est parce qu’il le dit dans sa voix de jeune homme que c’est follement mélancolique. La chanson entière entrechoque les temporalités et quand elle s’achève, à nouveau dans un murmure quasiment inaudible — « Ouais / On est fou / On est con / C’est tant mieux / Ça évite / De devenir suicidés » —, on ne sait plus du tout d’où il parle. J’en suis arrivé à la conclusion que quand Darc avait écrit cette chanson, il était déjà mort. J’aurais dû le voir tout de suite, « Darc un jour  », dit-il, dès les premiers mots. Ça doit être comme ça de mourir, tout se mélange, les époques de notre vie, nos voix présentes et anciennes et on se perçoit à la troisième personne. Et alors, oui, forcément, « c’était mieux avant ». Darc en a fait une chanson et, bizarrement, on l’écoute aujourd’hui le cœur plus léger qu’avant le 28 février.

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Publiée dans Vacarme 63, , pp. 187-191.