Vacarme 64 / Cahier

Policiers contre dealers spirales de la violence

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Tout marché illégal, on le sait, engendre la violence. Mais il semble aussi que chaque montée en puissance de la « guerre à la drogue » exacerbe un peu plus les violences propres à son marché, la mise en concurrence, le risque d’être dénoncés incitant les revendeurs à toujours plus de brutalité. Le temps est encore loin, sans doute, d’une refonte totale des législations. Mais le nombre de morts ne cesse de croître. Ne peut-on au moins, dans l’attente, repenser l’action policière, de façon à réduire les dégâts ?

« Existe-t-il une société secrète d’immigrants italiens, une mafia qui contrôle le banditisme en Amérique ? », interrogeait Francis Ianni en introduction à une remarquable recherche ethnographique, Des affaires de famille, la mafia à New York [1]. Aujourd’hui, nul ne doute de l’existence de la mafia, mais en 1951 lorsque le rapport Kefauver affirma qu’il existait à l’échelle nationale un « syndicat du crime », même le FBI se montrait sceptique. Les dossiers judiciaires décrivent une organisation « semblable aux bureaucraties des affaires ou du gouvernement, construites pour réaliser des objectifs précis », qui dans ce cas sont des activités criminelles. Or si des familles d’origine sicilienne sont bien impliquées dans des activités délinquantes, ce type d’organisation n’a rien à voir avec les relations que ces familles entretiennent entre elles. Pour comprendre comment ces dernières agissent, Ianni choisit d’aller sur le terrain au lieu de mener l’enquête sur dossiers, à partir des délits et crimes. Menée au début des années 1960, sa recherche montre que chaque famille agit pour les siens selon la tradition, tradition elle-même travaillée par le contexte de l’immigration. À la construction policière de la délinquance, il oppose la compréhension du processus qui enferme une minorité après l’autre dans une marginalité qui offre peu d’issues, si ce n’est celles que la société condamne. Il faut favoriser l’intégration de ces minorités, préconise Ianni, avec des mesures dont certaines seront adoptées au cours des années 1960. Mais à partir de la présidence de Nixon, « la lutte contre le crime » prévaut avec l’idéologie law and order et la construction policière s’impose, non seulement dans les esprits mais par les réalités qu’elle contribue à créer. Quand la concurrence s’exacerbe, les plus violents l’emportent, d’autant que les plus jeunes sont aussi victimes des représentations médiatiques qui font du Parrain une figure tutélaire.

Il en est de même du « cartel de Medellin », organisation criminelle colombienne que Ronald Reagan désigne lorsqu’il entreprend de faire la guerre à la cocaïne. En Amérique latine « le mythe du cartel » ne fait pourtant pas recette. Il paraît d’abord évident qu’il sert à justifier l’intervention de l’armée américaine sur le continent, car si des familles colombiennes sont bien investies dans le trafic de cocaïne, celles-ci « n’ont jamais été des organisations structurées verticalement comme peuvent l’être une entreprise, un parti ou une armée (…). Le cartel de Medellin naît comme une constellation de clans familiaux épars qui se lancent séparément dans le trafic à la fin des années 1970 », écrit Jean-François Boyer, journaliste, dans une enquête publiée en 2001 [2]. Mais l’ennemi qui paraissait imaginaire prendra corps au cours de cette guerre. Du « cartel de Medellin » au « cartel de Cali » pour aboutir aux « narcos » mexicains, l’interprétation policière des « organisations criminelles » a contribué à créer une réalité menaçante, avec la prolifération de petits gangs locaux sur tout le continent, si bien que les pays d’Amérique latine ont été contraints de mener eux aussi cette guerre importée des États-Unis. Au Mexique, la violence de ces gangs s’accroîtra de façon exponentielle après 2006 avec « la guerre totale » engagée par Filipe Calderon. Les organisations criminelles sont combattues aujourd’hui avec la stratégie militaire que les unités d’élite de l’armée américaine utilisent contre le terrorisme, mais la carte officielle des « narcos » semble bien avoir implosé. Sur le terrain, même ceux qui tuent ne savent pas toujours pour qui ils travaillent. Les gros bonnets sont loin ; en bons capitalistes, ils ont recours à la sous-traitance et recrutent les plus violents des jeunes qui s’affrontent pour imposer leur domination dans la rue, dans une logique de guerre qui s’entretient d’elle-même. La conception purement militaire de la lutte contre cette économie souterraine a produit une réalité chaotique d’une violence jusqu’ici inouïe. Le Mexique n’est nullement un État en faillite, mais le gouvernement s’est révélé impuissant à garantir la sécurité publique ; et les policiers et militaires sont non seulement corrompus, mais souvent aussi violents que les gangs qu’ils sont censés combattre.

Les enfants nés sur la frontière américano-mexicaine ne connaissent pas d’autres réalités que cette violence quotidienne ; en boucle, les gamins écoutent les « narcocorridos », qui chantent la gloire des kalachnikovs, des caïds, de la cocaïne et des meurtres sur commande. De part et d’autre de la frontière, les trafics multiples ont engendré un territoire hybride surnommé « Amexica » qui hérite de la face obscure de chacun des deux pays, entre idéologie mafieuse et mentalité « offshore » [3]. Or la figure du Parrain ne fascine pas que les enfants de l’« Amexica ». Franchissant la frontière qui sépare les riches des pauvres, les puissants des opprimés, Scarface, petit gangster issu de la rue et de l’immigration, est un héros culte de toutes les banlieues du monde et ce jusque dans les banlieues françaises. De la force physique à la maîtrise de la « tchatche » ou du « vice », la culture de la banlieue atteste du « capital guerrier » que les jeunes des cités mobilisent pour être « respectés » dans leur quartier [4]. Or la peur de ces jeunes alimente une demande sécuritaire qui dénonce « les zones de non-droit » sous emprise de trafiquants. Aux État-Unis, cette demande a conduit au renforcement continu de sanctions censées éradiquer les drogues, mais dont le principal effet a été d’enfermer durablement la communauté noire dans la délinquance et l’exclusion. Les Français ont adopté à leur tour cette logique d’escalade mais ils ne le savent pas. Les effrayants faits divers relatés par les médias convainquent l’opinion de la nécessité de renforcer la répression, tandis que les habitants redoutent la stigmatisation de leurs quartiers, dont ils portent également le poids.

« Marseille, quartiers Nord, capitale de la jeunesse » titre en couverture L’Impossible, un petit journal qui veut rompre avec les battages médiatiques habituels. Le reportage, publié en avril 2013, se veut « vu de l’intérieur » : « Je n’ai pas envie de prendre des images sordides qu’on colporte, même si elles sont vraies », précise Yoanne Lamoulère en introduction. « C’est une réalité, je ne la nie pas (…). Mais je ne vais pas m’arrêter sur douze bonhommes qui ont une activité réelle (…). Les habitants des quartiers Nord, ce ne sont pas eux ». La colère de la photographe est celle des habitants, dont elle a choisi de partager le sort. Elle fonde aussi le point de vue des décideurs et des chercheurs. La politique de la ville a volontairement écarté la question des drogues, usages et trafics, question à l’évidence marginale au regard des données sociologiques et toujours susceptible d’ajouter à la stigmatisation des quartiers. Quelques recherches ont bien tenté d’évaluer l’ampleur de l’économie souterraine liée aux drogues. Menées à partir du terrain, elles décrivent les trajectoires de jeunes marginalisés qui ont recours à cette économie informelle. Manifestement, l’argent de la drogue participe d’une économie de survie qui appauvrit plutôt qu’elle n’enrichit les quartiers les plus précaires, et toutes aboutissent aux mêmes conclusions : ces trafics se développent dans un contexte de discriminations ethniques à l’emploi, de relégation spatiale et d’exclusion.

« Une culture de l’excuse » que dénoncent Xavier Raufer et Alain Bauer, qui ont introduit en France la doctrine de la tolérance-zéro. Aux États-Unis, où elle a été élaborée, cette approche pénale et policière prétend avoir résolu « l’équation du crime » avec des sanctions systématiques des « violences urbaines », depuis les caillassages, graffitis et autres dégradations jusqu’à la criminalité organisée. Prévoyant des sanctions systématiques en cas de récidive, la loi de lutte contre la délinquance votée en 2007 en France se réclame de cette doctrine, tandis que parallèlement les services de sécurité ont été réorganisés et soumis à une évaluation chiffrée de leur activité. Dans le débat sur la loi de 2007, la question des drogues n’a pourtant pas été abordée. La législation sur les drogues étant mal connue, personne ne s’est soucié des conséquences d’une application effective de ce cadre légal. En matière d’usage, l’opinion prévaut que la loi n’est pas appliquée : il n’y aurait pas, affirme-t-on en dépit des données existantes, d’incarcération pour usage. Quant à la sévérité des sanctions pour trafic, qui pourrait la contester ? La guerre aux trafiquants de drogue a pourtant été déclarée à plusieurs reprises, en particulier à la Courneuve en 2005, lorsque Nicolas Sarkozy s’était engagé à « nettoyer le quartier au kärcher ». Simple rodomontade pour l’opinion éclairée, choquée par la violence du ton, mais qui aurait pu prendre la menace au sérieux ?

En mai 2010, un premier fait divers fait scandale précisément dans ce quartier : un homme est abattu au pied d’une barre de la cité des 4000 à la Courneuve. Or ce fait divers n’est pas isolé. À Stains, à Grenoble, dans les quartiers nord de Marseille, jusqu’à Paris dans le XVIIIe arrondissement, des fusillades éclatent en plein jour et elles font des blessés et des morts. Personne ne doute qu’il s’agit de règlements de comptes dont on « sait bien » — reportages, séries ou films à l’appui — qu’ils seraient de règle dans le trafic de drogues. Parfaitement inacceptable, l’utilisation d’armes à feu renforce le consensus sécuritaire. Au nom de l’éradication du trafic, les services de sécurité sont chargés de « reconquérir » les « zones de non-droit ». Les opérations coups de poing se multiplient avec des descentes qui mobilisent CRS et policiers, casqués, bottés en tenue de Robocops, hélicoptères, pistolets à impulsion, surveillance informatique… Or la guerre à la drogue n’a pas seulement été déclarée, elle a été effectivement préparée et, comme aux États-Unis, elle commence par une guerre aux usagers de drogue. Celle-ci est peu visible. La répression de l’usage ne frappant qu’une petite minorité des millions de consommateurs, l’opinion, on l’a vu, croit l’usage « dépénalisé de fait » ; jusqu’en 2002, c’est ce qu’invoquait d’ailleurs le gouvernement de gauche pour refuser la réforme de la loi demandée par les acteurs de la santé. De 2003 à 2007, la droite s’est d’abord efforcée de construire un large consensus sur la nécessité de sanctions effectives. Le débat porte sur la dangerosité du cannabis au nom de la protection de la jeunesse. Des sanctions adaptées à la gravité du délit, une application systématique du cadre légal en cas de récidive, c’est la logique de la tolérance-zéro et en 2007, l’opinion y est majoritairement acquise. Nommé président de la MILDT, Étienne Apaire, qui avait contribué à l’élaboration des peines-plancher, se consacre à construire un dispositif de tolérance-zéro adapté à l’usage. Dans les quartiers populaires, les interpellations de plus en plus fréquentes contribuent aux tensions, et en 2009, une nouvelle étape est franchie avec la mise en place d’un plan anti-drogue dans trente-quatre départements. Les fusillades des années qui suivent seront attribuées aux règlements de compte sans que personne ne relève qu’avant cette date, les trafiquants de rue n’y avaient pas recours.

On peut être tenté de relativiser la situation française : certains s’efforcent de résister à la demande sécuritaire, rappelant que les morts violentes liées au trafic de rue se comptent aujourd’hui en dizaines, loin des centaines voire des milliers de morts semblables dans d’autres pays ; d’autres rappellent que les peines-plancher ne peuvent s’appliquer de façon systématique, faute de place de prison. Mais, de fait, les peines de prison augmentent, aussi bien pour l’usage que pour la détention-acquisition. Chaque année quelques 40 000 usagers sont retenus en garde à vue, le plus souvent menacés d’incarcération s’ils ne dénoncent par leur dealer. Parallèlement, les petits trafiquants se protègent du risque de dénonciation en terrorisant leur environnement. Une logique de type mafieux est donc bien à l’œuvre.

Le commerce des drogues est-il nécessairement violent ? Contrairement à ce que l’on croit souvent, la plupart des échanges commerciaux se font dans des appartements, loin de la violence de la rue. Y compris dans la rue, la violence associée au trafic est par ailleurs inégale selon les territoires. Sans doute le niveau de violence résulte-t-il de différents facteurs (héritages de l’histoire, type de réseaux, rareté des ressources économiques et sociales, etc.), mais l’expérience montre que loin d’être impuissantes, les politiques des drogues mises en œuvre peuvent soit calmer le jeu, soit exaspérer les tensions. En Europe, nombre de villes ont mis en place des programmes locaux pour répondre aux nuisances provoquées par les « scènes ouvertes » d’usage et de trafic. Limiter le nombre d’usagers qui vivent dans la rue avec une offre systématique de santé, tolérer un petit trafic de rue à condition qu’il ne gêne pas l’environnement, telles sont les stratégies expérimentées au cours des années 1990. Le Portugal en a tiré les enseignements en 2001. L’usage et la détention de drogues n’y sont plus passibles désormais de sanctions pénales mais relèvent exclusivement de la santé, tandis les policiers se consacrent à la réduction des nuisances liées au trafic de rue, ou à la lutte contre le grand trafic international. Les bons résultats de cette politique ont été démontrés en 2011 et font référence au niveau international. Aux États-Unis, « le miracle de Boston » montre également la faisabilité et l’utilité d’alternatives à la guerre à la drogue : en rupture avec la politique de tolérance zéro suivie à New York, cette ville a choisi de donner la priorité à la lutte contre l’utilisation des armes à feu. Les délits liés aux drogues sans violence associée y sont pour une part amnistiés ou du moins convertis en peines alternatives à l’incarcération. Négociée avec tous les acteurs, dont les gangs eux-mêmes, cette nouvelle approche a abouti à une baisse de 63% du taux mensuel d’homicides chez les jeunes.

Plutôt que réduire les dommages liés aux drogues, ne vaudrait-il pas mieux légaliser leur usage ? Plusieurs pays d’Amérique Latine y seraient favorables. En 2011 le Mexique et la Colombie ont demandé une réforme des conventions internationales qui lient les pays signataires à l’objectif d’éradication des drogues. Ils ont dû prendre conscience qu’il était illusoire d’espérer un changement rapide de cette politique internationale, mais ce changement est urgent : les organisations trafiquantes et les gangs menacent la sécurité publique par la violence et la démocratie par la corruption. Si les pays ne peuvent agir aujourd’hui que dans le cadre imposé par les conventions internationales, les pays d’Amérique Latine ont au moins obtenu, lors du Sommet des deux Amérique à Carthagène en avril 2012, que la lutte contre le trafic soit soumise à évaluation. Ce travail d’expertise est en cours [5]. À terme il devrait permettre une réorientation des politiques de drogues en fonction de leurs résultats. Mais le processus sera long.

La France a hérité de son gouvernement précédent d’un dispositif répressif dont l’échec est programmé. Le ministère de l’Intérieur a bien renoncé aux opérations coup de poing, dont l’inefficacité était avérée, et les forces de police disent occuper désormais en permanence les quartiers de sécurité prioritaire, mais les interpellations massives de petits trafiquants et de leurs clients se poursuivent. On demande aujourd’hui aux habitants d’attendre que les réseaux de trafiquants soient démantelés pour que leur sécurité soit garantie et le parti a été pris de maintenir la pression contre les « petits » (usagers et usagers-revendeurs) pour pouvoir remonter par leur biais les filières. Mais est-ce bien l’urgence de l’heure que s’en prendre au petit trafic, au risque d’exacerber sans fin la violence dans les quartiers ? Les policiers les plus expérimentés connaissent le poids de leurs pratiques ; ils savent ce qu’il faut faire pour calmer le jeu. Pour reconquérir les « zones de non-droit » mieux vaudrait nouer de véritables alliances avec les habitants. Lutter contre l’utilisation des armes à feu, sanctionner systématiquement ceux qui terrorisent leur environnement, proposer des alternatives aux jeunes en termes d’insertion et d’éducation, seraient des priorités susceptibles d’un large consensus. Comprendre ce qui se passe sur le terrain, définir des priorités claires qui soient négociées avec tous les acteurs, évaluer les résultats, effets et impacts de l’action publique : la voie du changement est étroite, mais pour le moment il n’y en a pas d’autre.

Post-scriptum

Anne Coppel est sociologue. Elle a publié l’an dernier avec Olivier Doubre Drogues : sortir de l’impasse. Expérimenter des alternatives à la prohibition, La Découverte, 2012.

Notes

[1Francis Ianni, Des affaires de famille  : la mafia à New York, Plon, 1963 (Terre humaine)

[2Jean-François Boyer, La guerre perdue contre la drogue, La Découverte, 2001.

[3Ed Vulliamy, Amexica, la guerre contre le crime organisé sur la frontière États-Unis/Mexique, Albin Michel, 2013.

[4Voir par exemple Thomas Sauvadet, Le capital guerrier. Concurrence et solidarité entre jeunes des cités, Armand Colin 2006.

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Publiée dans Vacarme 64, , pp. 50-62.