Vacarme 64 / Cahier

Le livre des commencements

par

début départ orée aurore où commencer sinon à la maison

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pour préserver l’amertume il dispersa ses enfants aux quatre coins se cala dans son fauteuil et se mit à vieillir il attendit le moment opportun il leur rendit visite quand ils embrassèrent leur père il lécha leur peau il constata que l’amertume restait collée à sa langue il annonce à ses enfants je veux rentrer à la maison

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prends ça comme tu veux mais fais le en sachant que le fil qui relie les perceptions aux choses perçues croise le fil des besoins et des nécessités et là au point de croisement sont les victimes fragments d’histoires certaines peinant encore à se trouver un début

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la sienne est une histoire par trop familière l’histoire des laissés pour compte sans père à jamais en quête d’une existence où jamais a une limite ceci me dit elle est une nécessité la sienne est une histoire de cheveux contradictoires la désavouant dans une culture ou dans une autre une histoire de peau épaissie par les années de soleil et d’abandon la sienne est une histoire de possession une plaque d’identification n’est pas une solution mais elle devra suffire

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que dans sa mort nous soyons revenus nous embourber dans ces rues inondées manger les fruits que nos langues ont oubliés nous acquittant de la promesse conclue entre un père et un fils les débuts d’une fin sans singularité en un temps en un lieu comme ceux ci je vois ça comme arriver à un contexte

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ma dame du lac au sourire d’ébène dans une vie antérieure tu fus ma mère et moi ton fils errant de marché en marché de ville en ville avec le poids des fruits du dragon sur tes épaules toi et moi ma dame du lac nous ne sommes pas si différents au delà de ce seuil de distance et de durée qu’une orange est orange là d’où je viens cela ma dame du lac est une différence minime car au delà de tout seuil est la promesse du retour

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je t’ai assigné à une lettre de l’alphabet ne pense pas à mal ce n’est en aucun cas une réduction de ton être c’est uniquement pour m’adresser à toi sans les inhibitions que transporte un nom elles sont temporairement submergées sinon rejetées disons que tu es k et que je suis t coupés de notre contexte t rencontra k dans le pays v t tomba amoureux à la fois de k et de v la somme de quoi est une langue non partagée

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elle s’assied dans sa voiture neuve elle écoute le cd elle pense au pays elle est submergée de tristesse elle est stationnée dans son garage elle pense au pays

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j’arpente ces rues comme si tu étais à mes côtés arpentant pied pour pied la longueur du lac en ce jour offert aucune tortue géante n’a émergé des eaux rien de la fable que tu contais ne s’est réalisé hormis la consolation d’une marche gratifiante une partie de badminton pour solder nos comptes alors et alors seulement nous nous quitterons toi pour explorer le lieu de ta naissance et moi pour trouver un moment de tranquillité alors et alors seulement arriverai je à ton deuil

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cette série de photos que j’ai vues à la télé de cet homme il pointait un pistolet sur la tempe d’un autre homme s’il n’avait pas appuyé sur la détente à cette occurrence du troisième cadre chaque décision non prise possède une réalité propre s’il n’y avait eu aucun effet à fixer sur pellicule à cadrer et recadrer s’il n’y avait eu aucune raison d’arriver au mot guerre

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mon père comme savant plutôt que soldat enseignant jusqu’à une retraite précoce ma mère dit que je me serais marié à saigon installé avec deux enfants quant à cet homme sur la photo tenant le pistolet où serait il au jour d’aujourd’hui décisions prises quelque part en californie du sud il possède un restaurant j’ai écrit un poème

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ce n’est pas que je sois oublieux ou nonchalant j’ai écrit des lettres à chacun d’entre vous mais je choisis de ne pas les envoyer car un tel acte signifie que l’existence du chez moi serait alors restreinte à l’un ou à l’autre

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les lanternes faites pour faire entrer la pleine lune une forme d’art qui meurt avec le père dans une terre étrangère intactes sont les lamelles de bambou images du passé rangées à prendre la poussière en attendant de renaître au familier comme l’ombre qui marche sur elle même afin que l’enfant puisse émerger entièrement exister sans conditions

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chère suzanne le monde ici ne ressemble à rien de connu je suis assis dans un café où des tabourets de bambou font office de sièges un vent né d’une chaleur liquide souffle sur moi de tous les côtés la musique d’ambiance est française d’avant guerre et les femmes qui passent devant la vitrine du café maîtrisent l’art de monter en amazones esquivant la foule aussi prévisible que la vie donc toi j’en suis sûr tu peux comprendre quand je dis que le monde ne ressemble à rien que je connaisse et pourtant je suis assis à cette fenêtre comme si j’y étais

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oui les histoires sont parfois bouleversantes mais cesserais je d’écouter la réponse est non car sans les histoires il n’y aurait pas d’histoire et sans l’histoire il n’y aurait pas de peuple où donc serais je sinon l’acronyme l’excentrique le visiteur le natif

Post-scriptum

Traduit de l’américain par Omar Berrada.

Truong Tran est un poète et artiste américain né à Saigon en 1969. « Le livre des commencements » constitue la première partie de son deuxième livre, dust and conscience, paru en 2002 chez Apogee Press (Berkeley, Californie).

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Publiée dans Vacarme 64, , pp. 79-84.