Vacarme 65 / Cahier

Touch

par

Entre description et vue intérieure, entre récit et fiction, une voix livre son expérience d’un objet artistique. Ici, de Lawrence Weiner, Gloss white lacquer, sprayed for 2 minutes at 40lb pressure directly on the floor, 1968. Premier texte d’une série de quatre.

Do not touch

La plupart du temps, il n’y avait rien. De l’obscurité, même en plein jour. Quelques souvenirs. Et lorsqu’un peu de lumière se faisait, et souvent la nuit, c’était pour éclairer de petites choses, un souvenir, des détails de la vie quotidienne, un geste retenu, un mot tu. Des jours entiers passés comme ça.

Vous vous réveillez un matin, la tache est là, surexposée au centre de ce qui ressemble à votre chambre. De loin — si l’on peut dire de loin —, vous ne savez pas si c’est un vide ou un trop-plein. Il faudrait faire un pas, aller au bord, comprendre de quoi c’est fait. Vous pensez que pour certains tout vient aisément, dans une sorte de détente, de délivrance, quelque chose a cédé, quelque chose va de soi. Mais c’est aux autres que cela arrive. Pour vous, le plus souvent, c’est une rétention avide, exténuante. Vous faites un pas. Vous y êtes, épuisée déjà.

Vous vous penchez. Vous voyez, ou croyez voir, quelque chose qui vous ressemble, une masse confuse, un informe énorme en pied. Vous ne savez pas qui, de vous, a voulu se tenir là, debout, penchée au dessus de la tache éblouissante, comme s’il y avait quelque chose à y trouver. Vous devriez retourner à vos affaires — un lit, une trahison, des rangements. Vous vous penchez encore. Si c’était pour l’ordinaire, ce serait facile, vous en feriez l’inventaire en passant, vous vous satisferiez. Mais c’est pour l’incompréhensible, alors ça prend du temps, ça nécessite des vérifications. Encore un moment. Puis, vous vous détachez. Allons.

Vous pensiez être déjà partie mais non, vous y êtes encore. Quoique la chambre soit réduite à la plus simple expression de ce que peut contenir le mot chambre, il faut quand même accomplir un déplacement pour se présenter au bord de la tache. De tous les trajets que vous pourriez accomplir, ce pourrait être le plus fatal. Vous vous y trouvez sans même le savoir et vous ne vous y retrouvez pas. Tenez-vous le pour dit.

Vous dites Vous. Vous pourriez dire Elle, Tu, Moi, c’est à choisir. Vous dites Vous parce qu’il vaut mieux s’en tenir à la généralité la plus flottante, parce que votre âme ondoie comme une méduse. Vous flotte. Vous s’accorde à tout régime de perturbations empathiques. Vous se conforme. Le gardien de musée avait une bonne blague typiquement british là-dessus, mais au moment de la raconter vous l’oubliez toujours.

Notre for intérieur est une larme posée au beau milieu de nos plaisirs.

Encore un instant ! Vous alliez sortir comme d’habitude, et pourtant rien n’est en ordre, la chambre oui, toujours, mais pas votre visage, sous une approximation de beauté, vous savez bien, vous, que la langue est épaisse, les yeux troubles, les dents s’entrechoquent, la racine des cheveux suinte, sans parler de vos épaules, de votre ventre et les jambes heureusement vous ne les voyez pas ou mal mais le reste vraiment il faudrait pouvoir mettre votre visage en ordre avant de sortir. Vous regardez encore.

À l’égard de la forme, le corps des autres, ça n’est pas compliqué. Un corps, quoi qu’il arrive, c’est circonscrit, les organes en boucle et les membres en symétrique, c’est lisse, c’est simple comme un caillou, ça n’est pas compliqué le corps des autres. Mais le vôtre est retors. C’est le manque de recul, trop d’endroits inaccessibles pour être tout à fait tranquille, ce n’est pas l’imagination qui manque, ce sont les points de vue, l’impossibilité technique de modifier durablement les axes. Malgré les déductions du reflet, tout ça passe trop vite : vous observez objectivement mais fugitivement vos coudes, idem l’arrière de vos genoux, idem la fente de vos fesses sur toute sa longueur et dans sa profondeur quand elle remonte vers vous en se diversifiant, et aussi, inversement, le haut du dos, le creux entre les omoplates ; si vous y tenez, vous pouvez regarder l’orifice de l’une de vos oreilles et même l’arrière du pavillon auditif, vous y tenez rarement mais c’est faisable ; cependant, voir vos yeux fermés est impossible et vous déplorez de ne pas connaître, tout en vous regardant, la forme de vos paupières symétriquement closes.

Essayez quand même. Vous vous concentrez. Qu’on le veuille ou non, le for intérieur ne se partage pas, le for intérieur se recule un peu plus au-dedans, se recueille, se tait, inaccessible et inconsolable — vous le répétez comme si vous l’aviez appris quelque part : notre for intérieur est une larme posée au beau milieu de nos plaisirs, un trou lumineux au beau milieu de sa propre forme. On dit en architecture qu’il faut conserver une pièce inachevée, imparfaite, peut-être même en ruine, pour mieux saisir l’idée de la perfection. Ne faudrait-il pas, en matière de sentiment, conserver, en un endroit de son esprit, un espace pour la peine, un centre luminescent disparaissant dans son propre reflet ? Vous avez un instant la certitude (la preuve) d’une vérité éblouissante. Vous vous penchez encore. Bien que vous soyez seule, vous vérifiez, on ne se refait pas, que nul n’observe. Nul. Vous touchez. Tout s’éteint. Reste le noir.

Post-scriptum

Nathalie Léger a notamment publié L’Exposition (POL, 2008) et Supplément à la vie de Barbara Loden (POL, 2012).