Vacarme 65 / Cahier

Servir le peuple portrait des Panthères portoricaines, New York, 1969-1972

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Dans les années 1970, aux États-Unis, les Panthères étaient de toutes les couleurs. Elles ont aussi été portoricaines et se sont attachées à réinventer une politique de la santé dans la banlieue de New York. Collectifs, militants, auto-gérés, féministes, anti-colonialistes, les Youngs Lords déclinent en quelques années, à eux-seuls, un manuel d’activisme politique quand celui-ci conduit au meilleur. Un modèle à suivre pour aujourd’hui.

« Il n’y a pas que les balles et les bombes pour tuer les gens. Les mauvais hôpitaux tuent. Les immeubles pourris, oubliés, tuent les gens. Les ordures et les maladies tuent les gens. Et les écoles tuent les gens. » (Palante, octobre 1970)

En 1969, à East Harlem, les rues sont jonchées de débris, vieux papiers, restes de nourriture et bouts de plastiques, mais aussi de voitures, pneus, verre et lavabos… El Barrio, Le Quartier, comme on l’appelle aussi, est l’un des plus vieux bidonvilles (slums) de New York. Les immeubles sont souvent insalubres. Les appartements sont exigus et mal chauffés, sans salle de bain individuelle. Dans les rues, l’héroïne court déjà et les gangs de jeunes s’affrontent. C’est le quartier des Portoricains, immigrés depuis plusieurs générations ou fraîchement arrivés de l’île sous domination américaine. Les conditions de vies sont rudes : le travail est rare, peu qualifié et mal payé, le racisme quotidien. Sur les trottoirs, les ordures s’accumulent, car la ville de New York ne les ramasse pas régulièrement, parfois seulement une fois par semaine. Pour de nombreux habitants, le désintérêt des services sanitaires de la ville pour le quartier reflète leur statut de citoyens de seconde zone.

Un dimanche de juillet 1969, une dizaine de jeunes gens, presque des adolescents, portant bérets et cheveux longs, descend dans une rue avec des balais, et commence à nettoyer. Si on leur demande qui ils sont, ils répondent : la Young Lords Organization ou encore L’Organisation des Jeunes Seigneurs. Ils ont entre 15 et 21 ans, sont des portoricains nés ou élevés à New York (Nuyoricans). La plupart ont déjà milité dans les mouvements nationalistes noirs ou radicaux blancs. Ils veulent agir plus que faire de la théorie et viennent de se constituer comme la branche new-yorkaise des Young Lords, un gang de Chicago devenu un parti révolutionnaire portoricain sur le modèle des Black Panthers.

Les habitants ne savent pas trop quoi penser de ces jeunes en bérets de Che Guevara, mais lorsqu’ils les voient revenir tous les dimanches suivants, ils se dégèlent et certains leur prêtent main forte. Juan Gonzalez, aujourd’hui journaliste au Daily News de New York, était l’un des membres fondateurs et se souvient. « Après avoir nettoyé une ou deux rues, et rassemblé 20 ou 30 sacs poubelles, nous avons appelé le département sanitaire pour leur demander d’envoyer le camion-poubelle. Ils nous ont ri au nez et répondu qu’ils avaient un calendrier de ramassage et qu’ils n’allaient pas déplacer le camion seulement pour nous. Nous avons traîné les ordures au milieu de l’avenue principale, pour bloquer le trafic entre la 7e et la 8e avenue. Ensuite nous y avons mis le feu. La police et les pompiers sont arrivés, il y a eu quelques affrontements. Nous avons fait ça tout l’été 1969. Les gens en ont parlé comme “les émeutes des ordures d’East Harlem”, parce que la police avait attaqué certains membres de la foule et que des gens leur avaient lancé des bouteilles… Ça a rendu notre groupe célèbre. Lindsay, le maire de New York, a immédiatement envoyé des négociateurs, et ils ont accepté de ramasser plus souvent les ordures. Quand les gens ont vu que les ordures étaient ramassées, nous avons reçu plus de volontaires, et nous avons ouvert notre premier bureau, sur la 112e rue ». Ils élisent un comité central, publient un journal bilingue, en anglais et en espagnol, Palante.

Les Young Lords sont marxistes, anticolonialistes et indépendantistes. Ils veulent à la fois l’indépendance de Porto Rico, une société socialiste et le contrôle populaire de la police, la santé, l’éducation, le logement, l’aide sociale. Pour eux, les révolutionnaires doivent servir le peuple et non le guider. Ils commencent donc par répondre aux problèmes concrets et immédiats des habitants de leurs communautés, les immigrés portoricains et autres. Cette approche locale et pragmatique explique en partie leur succès rapide. « Nous étions tous très jeunes, pour la plupart au lycée ou à la fac. La plupart d’entre nous ont quitté l’école et du coup, pendant presque deux ans, presque tous les gens qui travaillaient pour les Young Lords étaient à plein temps. Nous habitions dans des appartements collectifs, et nous vivions de la vente de Palante, et plus tard des dons à l’organisation, pour les loyers et les factures », se souvient Juan Gonzalez. « Avec cent personnes à plein temps pendant deux ans, on peut faire beaucoup de choses ! »

Les Youngs Lords ont entre 15 et 20 ans. Ils ont tous milité dans des mouvements nationalistes noirs ou radicaux blancs.

La santé et l’accès aux soins s’imposent très vite comme un de leurs champs d’action principaux. Peu après les émeutes des ordures, ils reçoivent la visite d’étudiants en médecine d’un hôpital du quartier, qui pensent avoir identifié une épidémie de saturnisme dans East Harlem, mais ont besoin d’aide pour le prouver. Les taux de plomb dans l’organisme sont alors huit fois plus élevés chez les enfants afro-américains et latinos. Trente Young Lords font un sit-in dans le bureau du Commissaire adjoint à la santé de la ville de New York et obtiennent 200 kits de détection urinaire. « Tous les samedis, parfois en semaine, nous envoyions un étudiant en médecine et un Young Lord faire du porte à porte pour collecter des échantillons d’urine des enfants pour faire des tests, et parler aux parents. Nous avons pu prouver qu’il existait bien un problème massif de saturnisme, dans le sud du Bronx et East Harlem », explique Juan Gonzalez. L’affaire se répand dans les médias et la mairie finit par créer un Bureau du Saturnisme, et passer une loi obligeant tous les propriétaires d’immeubles à enlever la peinture au plomb, loi toujours en vigueur aujourd’hui. « Beaucoup de nos programmes de santé, les dépistages de tuberculose ou d’anémie, ont ensuite été basés sur ce modèle : aller dans la communauté, identifier le problème, attirer l’attention dessus et forcer la mairie à agir ».

Chaque fois, les Young Lords constatent que les taux de saturnisme ou de tuberculose pourraient être réduits si la mairie faisait assez de prévention et de dépistage. Pour eux, si elle se fait prier, c’est que dans la santé se rejouent les rapports d’oppression qui existent ailleurs. Les Young Lords développent une pensée politique de la santé, dénonçant « l’oppression de la santé » (health oppression). Ils ont une pensée politique de la maladie : le saturnisme, l’anémie, la malnutrition sont des « maladies de l’oppression. (…) Elles viennent de l’oppression du man [1]qui est telle que nous ne pouvons pas trouver d’emploi qui paie suffisamment, de maisons qui nous abritent correctement, ou d’hôpitaux qui prenne soin de nous ; elles viennent de ne pas pouvoir, en tant que nations, en tant que Borinquenos (Portoricains), contrôler tout ça ; elles viennent d’être pauvres, opprimés et impuissants ». Ils analysent aussi les politiques de santé publique comme continuation de l’exploitation capitaliste, dénonçant le lobby des groupes pharmaceutiques, l’influence des hôpitaux privés sur les pratiques de médecine, et le paradoxe d’une santé marchande - qui rend la médecine préventive par définition impossible, puisque les maladies sont sources de profit pour les hôpitaux et les médecins. En 1970, un programme sanitaire en dix points revendique le contrôle des institutions de santé par la communauté et l’accès gratuit aux soins et à la prévention.

« Vous installez une sorte de zone libérée au cœur de l'Amérique capitaliste, et tout le monde a le sentiment de créer quelque chose de neuf, une nouvelle vision. »

En attendant, face au manque de volonté manifeste de la mairie, les Young Lords sont partisans de l’action directe. Ils prennent en main la santé, ses pratiques, ses machines et ses lieux. Les pratiques d’abord : les Young Lords font eux-mêmes les tests de dépistage de tuberculose et d’anémie que la ville pratique insuffisamment. Les machines ensuite : le dépistage complet de la tuberculose requiert des radios de la poitrine. La mairie a bien un camion de dépistage de la tuberculose, avec une machine à rayons X, mais il ne passe qu’irrégulièrement dans El Barrio, où pourtant, lors des 800 tests administrés par les Lords, une personne sur trois est positive. En juillet 1970, après s’être vu refuser plusieurs fois par la mairie l’usage du camion, les Young Lords décident de le réquisitionner. Pacifiquement, ils vont chercher le camion et demandent aux techniciens s’ils veulent bien rester, ce qu’ils font. Ils le ramènent dans El Barrio. Pour anticiper toute réaction de la mairie, ils ont déjà prévenu la police et les médias. Dans la journée, la mairie les autorise à utiliser le camion, sept jours sur sept et dix heures par jour, et accepte même de payer les heures supplémentaires des techniciens… Quelques jours plus tard, le ministre de la Santé des Young Lords exulte : « Nous avons ce camion depuis trois jours, et nous avons déjà testé 770 personnes. Selon les techniciens, le nombre standard de personnes testées dans la même période est de 300. Pour les Young Lords, ce camion appartient de droit au peuple ! » Le succès de cette initiative apporte de nombreux soutiens, parmi les fonctionnaires en charge de la santé comme dans la communauté.

Quant aux lieux, les Young Lords sont partisans de l’occupation quand c’est nécessaire. En décembre 1969, ils occupent pendant onze jours une église du quartier, vide six jours par semaine, après avoir en vain demandé son usage au pasteur. « Un Cubain en exil… Avec nos bérets et nos barbes, on était son pire cauchemar » rit Juan Gonzalez. L’église « libérée » prend le nom de Première Église du Peuple : « On a ouvert l’église à la communauté, on avait des événements culturels, les programmes de petits-déjeuner gratuits… Ça a beaucoup fait parler à l’époque ». Leurs distributions de nourriture et de vêtements les rendent très populaires dans le quartier. Les médias sont séduits, en partie grâce à l’habilité du ministre de l’Information des Young Lords, Pablo « Yoruba » Guzman. Il a lu McLuhan et a compris très tôt qu’il fallait être en bons termes avec les médias. « Je me suis vu à la télé, le premier jour de l’occupation. Je me suis trouvé naze. Avec mon afro et mes lunettes noires, sur les marches de l’église, j’avais l’air d’une caricature de révolutionnaire », écrira-t-il. Il enlève ses lunettes noires, parle posément, plaisante et tisse des liens avec de jeunes journalistes latinos et afro-américains. Les bonnes relations des Lords avec les médias furent aussi un élément important de leur succès. « Je crois que de tous les groupes révolutionnaires new-yorkais, nous avions la meilleure presse. Du coup, nous étions soutenus par des célébrités et par la communauté. Ça inquiétait la mairie et le FBI, qui du coup ne pouvaient pas nous isoler ni contrôler notre image publique, comme ils l’avaient fait avec les Black Panthers », explique Juan Gonzalez. Finalement la police finit par les déloger de l’église après des affrontements et une centaine de militants sont arrêtés. « Après ça, le mouvement a peut-être quadruplé. On avait tellement de membres qu’on a ouvert des branches un peu partout : dans le Bronx, le Lower East Side, puis à Philadelphie, Boston, Newark… partout sur la côte Est ». Pour lui, l’occupation de l’église reste « le point culminant de l’organisation ». « J’avais ressenti ça pendant les grèves à Columbia. Vous installez une sorte de zone libérée au cœur de l’Amérique capitaliste, et tout le monde a le sentiment de créer quelque chose de neuf, une nouvelle vision. Et ça marchait tellement bien ! Presque tout ce que nous faisions était couronné de succès ».

La santé et l'accès aux soins s'imposent très vite comme un de leurs champs d'action principaux.

À l’été 1970, les Lords occupent un hôpital du quartier, le Lincoln Hospital, très fréquenté par la communauté portoricaine, et en très mauvais état : les pannes d’électricité et d’air conditionné étaient fréquentes, et un docteur avait noté qu’il y avait plus de plomb dans les peintures que dans les os des enfants qu’il traitait. Bien que la ville ait ordonné sa fermeture 25 ans auparavant et promis un nouvel hôpital, il était toujours en service. Avec plusieurs groupes basés à Lincoln, comme le HRUM, Health Revolutionary Union Movement, les Lords mènent plusieurs actions autour de l’hôpital. À l’été 1970, une jeune femme portoricaine meurt d’une faute médicale, à la suite d’un avortement légal. Les Lords décident de frapper un grand coup. Le 14 juillet 1970, entre 150 et 200 militants entrent dans l’hôpital avec des blouses blanches. Avec la complicité de docteurs et d’infirmières, ils occupent la résidence des infirmières, et y installent un centre de dépistage de la tuberculose et de l’anémie, ainsi qu’une garderie pour les enfants et un cours d’histoire portoricaine. L’occupation ne dure pas 24 heures, mais elle est un succès. « La ville a immédiatement envoyé des négociateurs. Le bâtiment était encerclé par la police, mais ils ne pouvaient pas faire grand-chose, il y avait des patients… Le négociateur nous a dit “Écoutez, je ne vais pas dire ça publiquement, mais si vous quittez l’hôpital, je vous promets que nous construirons un nouvel hôpital” », raconte Juan Gonzalez. Des plans sont mis en chantier et le nouvel hôpital ouvre en 1976.

Le groupe existe depuis un an à peine, et il a déjà trois actions réussies à son actif. Les Lords comptent un millier de membres soumis à une discipline stricte. « C’était paramilitaire ! » se souvient Juan Gonzalez. « Si on arrivait en retard pour la vente des journaux ou l’éducation politique, on devait faire des pompes ou courir autour du pâté de maison… ». L’entraînement au tir et aux arts martiaux est obligatoire, l’usage de drogues et d’alcool pendant le travail strictement interdit. Les membres sont tenus d’être Lords « huit jours sur sept et vingt-cinq heures sur vingt-quatre ».

Ils sont très actifs dans les quartiers. Sur le modèle des Black Panthers, ils créent un programme de petits déjeuners gratuits, pour que les enfants pauvres n’aillent pas à l’école le ventre vide. Ils organisent des cours d’histoire portoricaine, et des “classes d’éducation communautaire”. « Nous avions un vieux projecteur 16 mm et la nuit, nous projetions des films sur les façades d’immeubles vides, pour que tout le monde puisse les voir… Ça attirait pas mal de monde. Personne n’avait jamais projeté un film de nuit dans la rue. Nous montrions des films contre la guerre du Viêt Nam, la Bataille d’Alger ou Nuit et Brouillard… Ça servait aussi d’outil de recrutement pour les jeunes voulant rejoindre l’organisation. » Ils militent aussi contre les conditions d’incarcération des prisonniers (beaucoup de Lords sont en prison), font des actions de prévention contre la toxicomanie qui commence à ravager El Barrio. En novembre 1970, ils organisent une seconde occupation de Lincoln Hospital, pour mettre en place un centre de désintoxication, avec des addicts, des docteurs et des infirmières. Ce centre perdure jusqu’en 1978.

Les Young Lords ont des positions antiracistes, féministes et pro-gay très progressistes pour le milieu révolutionnaire tiers-mondiste de l’époque. Ils veulent faire « la révolution dans la révolution », débarrasser l’esprit révolutionnaire du racisme et de la misogynie qui sont des symptômes de la « conscience opprimée » en régime capitaliste. Leur « nationalisme » portoricain n’est pas étroit, au contraire. Presque 25 % des membres ne sont pas Portoricains, mais Afro-Américains (comme Denise Oliver, membre du Comité Central et l’une des figures principales du parti), Latinos, Asiatiques ou Blancs.

De même, et ce qui est rare pour l’époque, les Young Lords ont une position féministe explicite, grâce aux batailles internes menées par les femmes de l’organisation. Le premier programme, en 1969, demande un « machisme révolutionnaire ». Les hommes estiment que les femmes ne sont pas assez « avancées politiquement » pour assumer des rôles de leader. Denise Oliver et Iris Morales créent une formation politique pour les femmes au sein du parti, et obtiennent qu’en 1970, « la fin du machisme et du chauvinisme » soit inscrite dans le programme en treize points. Deux femmes, Denise Oliver et Gloria Cruz, siègent au Comité central. « Ça a été une grande bataille, pour faire accepter ça, puis pour punir les hommes pour leur misogynie. Si vous trompiez votre partenaire, si vous la traitiez mal, elle s’en plaignait auprès du caucus des femmes, qui en référait au Comité Central, et vous étiez puni. Vous pouviez être suspendu ou perdre votre rang », raconte Juan Gonzalez. « Je crois qu’on a tous été punis à un moment ou à un autre ». Dans Palante, les militantes dénoncent la stérilisation forcée des Portoricaines, appellent leur frères à la prise de conscience et leurs sœurs à s’affirmer, suivant les modèles de femmes guerrilleras ou activistes anticolonialistes, dont les biographies remplissent les pages du journal. En ceci les Lords diffèrent des Panthers, où les femmes ont joué un rôle important, mais dont le discours n’a jamais été féministe. Par ailleurs, les Young Lords étaient attentifs à l’homophobie et avaient une commission pour la défense des droits des homosexuels, le Young Lord’s Gay and Lesbian Caucus, mené par la drag-queen Sylvia Rivera, qui avait participé aux émeutes de Stonewall en 1969. « Sur plusieurs de ses questions, nous étions très progressistes — mais à chaque fois après de lourdes batailles internes », résume Juan Gonzalez.

Les Youngs Lords ont été victimes du reconstructionnisme conservateur des années 1970.

Mais en 1971, les Young Lords décident de prendre un virage nationaliste. Leurs programmes marchent bien, mais ils veulent se concentrer sur l’indépendance de Porto Rico. Ils envoient des membres en éclaireurs ouvrir deux branches sur l’île. « Ça été une grosse erreur. Porto Rico est très différente des États-Unis. Nous étions trop jeunes, trop inexpérimentés et ignorants pour avoir un vrai impact sur la question de l’indépendance à Porto Rico. » Les indépendantistes de l’île les accueillent fraîchement, l’expérience est « traumatique » pour les Lords envoyés là-bas. Au bout d’un an, les branches sur l’île sont dissoutes, et le parti se scinde. Prenant une orientation maoïste-staliniste, il décide de se concentrer sur la classe ouvrière en général, et change son nom en Puerto Rican Revolutionary Workers Organization. Les membres démissionnent ou sont exclus du parti, ou envoyés dans des usines. « Nous sommes devenus plus sectaires et dogmatiques. Nous passions quatre soirs par semaine à lire des textes marxistes-léninistes… Nous étions devenus exactement ce contre quoi nous avions protesté au début », explique Juan Gonzalez. « La fin fut un mélange d’inexpérience, de développement politique sectaire au sein du groupe, et d’effets du Cointelpro [2], avec des agents infiltrés qui attisaient les dissensions internes, et créaient une paranoïa. Tout le monde s’accusait d’être des agents doubles ». En 1976, l’organisation est dissoute. Parmi les anciens membres, beaucoup sont devenus journalistes, comme Juan Gonzalez ou Pablo Guzman, activistes, comme Denise Oliver ou Iris Morales, voire juges ou maires…

Pourtant, leur mémoire n’a pas été aussi vivace que celle des Panthers. Johanna Fernandez est professeur à CUNY (université de la Ville de New York), et elle a fait sa thèse sur les Lords. « J’ai grandi dans le Bronx, et je n’en avais jamais entendu parler. » Pour elle, les Young Lords ont été victimes du reconstructionnisme de la décennie conservatrice des années 1970, « qui garde les bons mouvements civiques, comme ceux de Martin Luther King, plutôt que les mouvements plus controversés du Black et du Brown Power, qui mettaient en cause l’essence, la base même, de la société ». Mais les Young Lords connaissent un regain d’intérêt, avec quelques publications et des événements de commémoration locaux. Pour Juan Gonzalez : « Les Panthers attiraient beaucoup plus d’attention à cause de la division historique entre Blancs et Noirs dans le pays. La communauté latino n’était pas aussi grande qu’aujourd’hui. Mais dans la communauté, les Lords ont eu un impact énorme. Tous les leaders latinos d’aujourd’hui, les membres du Congrès, les maires connaissent l’action des Young Lords ». Au moment où les projections démographiques annoncent que les Latinos seront bientôt plus nombreux que les Afro-Américains aux États-Unis, et où les inégalités en matière de santé restent flagrantes, les actions des Young Lords continuent de résonner.

Post-scriptum

Claire Richard a étudié la littérature et les nouveaux médias. Elle est journaliste indépendante entre Paris et New York.

Notes

[1Dans le langage d’extrême-gauche de l’époque, figure de l’oppresseur capitaliste et blanc.

[2Programme de contre-espionnage mis en place par le FBI pour lutter contre les groupes radicaux.

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Publiée dans Vacarme 65, , pp. 83-97.