Vacarme 65 / Cahier

Copite

Ces notes manuscrites, découvertes dans le casier d’un professeur porté disparu depuis quelques mois, nous ont été envoyées anonymement. Malgré les réticences marquées de certains membres du Comité de rédaction, qui, les jugeant déplacées au regard des vrais enjeux de l’Éducation, estimaient peu utile de les porter à la connaissance de nos lecteurs, nous avons décidé à la majorité simple de les publier, au titre de document et témoignage.

11 octobre   Elles sont arrivées, les premières de la nouvelle saison, l’encre encore humide, enfournées en un gros tas dans mon sac. Il fallait bien qu’elles arrivent un jour. Ça fait partie du métier. Sauf que les copies, ce n’est pas le métier qui rentre, c’est le métier qui sort, en premier lieu par les yeux.

12 octobre  « S’y mettre dès que reçues » : déjà une première résolution par terre. Mais ça va, il y a le temps. Finir d’abord cet article inutile sur la critique, bien préparer les cours des jours à venir. Ce sera plus facile avec l’esprit libre.

14 octobre  Essayer au moins de sortir le tas du sac, à défaut de la tête du seau, et le poser quelque part. Là, sur le bureau à gauche ? Sur l’étagère, au bout tout en haut ? Oui, tout là haut, c’est bien.

16 octobre  Le tas me regarde. Je baisse les yeux, comme devant la face de Dieu, mais je sais qu’il me regarde. Et qu’il sait qu’une seconde résolution est déjà par terre : chaque matin, au saut du lit, en corriger huit et pouvoir passer à autre chose. Un tas de copies est comme un surmoi externe, à l’image des disques durs du même nom.

Un tas de copies est comme un surmoi externe, à l’image des disques durs du même nom.

17 octobre  Impossible de finir cet article inutile sur la critique. Si je le finis, je n’aurai plus d’excuse pour ne pas me mettre à mes copies. Peaufiner l’introduction, voilà la clé. Et penser au 17 octobre 1961, à la guerre d’Algérie, à toutes les grandes guerres. Oui, prendre du champ, meilleure clé encore.

18 octobre  Une idée : diviser le tas en deux, trente sur le bureau, trente sur l’étagère. Vais lui enlever un peu de sa superbe, moi, à ce tas à la noix.

19 octobre  Diviser le premier tas de trente en six petits paquets de cinq et attaquer paquet par paquet. C’est gagné.

20 octobre  Vérité profonde du paradoxe de Zénon : Achille ne rattrapera jamais la tortue et je ne finirai jamais mes copies. On ne peut pas diviser l’espace à l’infini, le mouvement n’existe pas. Tout cela est vrai, accablant mais vrai.

21 octobre  J’ai des surmoi partout. C’est définitivement perdu.

22 octobre  Se confier à la sagesse immémoriale de Mark Twain : ne jamais remettre au lendemain ce que l’on peut remettre au surlendemain. J’aime Mark Twain.

23 octobre  Trois copies corrigées aujourd’hui. Un lit de braises.

24 octobre  Je ne peux pas continuer, il faut continuer, je vais continuer.

25 octobre  Ne rien faire, quel filon.

26 octobre  Regarder la vérité en face, réfléchir pour de bon, au moins une fois dans ta vie : que puis-je savoir avec certitude concernant ce tas de copies ? Plus j’y pense, plus une vérité indubitable s’impose à moi : tu as des copies à corriger, donc tu n’existes pas.

27 octobre  Reprendre sérieusement la question : qu’est-ce qui t’empêche de corriger ces *** de copies ? Quatre hypothèses objectives. 1. La correction de copies est un exercice vampirique qui dévore l’âme : on en ressort plus pauvre et plus incertain en toutes choses (savoir, vérité, justice, beauté, même orthographe et syntaxe à la fin, on ne sait plus) ; pire encore, trois fois plus pauvre : pauvre en monde (puisqu’on ne sort plus de chez soi et ne parvient même plus à lire de vrais livres), pauvre en humanité (on devient dur, dogmatique, cassant), pauvre en soi (comment créer ou donner quoi que ce soit après avoir corrigé six copies ?) — d’où l’alternative impossible : être de plus en plus malhonnête, voler l’argent public, ou devenir de plus en plus idiot et stérile. 2. Il est impossible de corriger des dissertations, particulièrement de les évaluer avec des chiffres : on peut bien distinguer quelques fusées et quelques désastres, mais au lieu même du dur du tas, c’est-à-dire pour le ventre mou, c’est impossible — or, à l’impossible, etc… 3. Les copies broient toujours le correcteur sous une cascade d’injonctions contradictoires : être juste, aussi dure que soit la loi/ne pas briser le cancre qui sommeille en chacun ; savoir sanctionner et ne pas céder à la démagogie/savoir encourager et refuser d’humilier quiconque ; corriger assez pour que ce soit instructif et montrer qu’on prend l’exercice au sérieux/ne pas trop corriger et commenter pour ne pas trop écraser l’élève sous le rouge, le discours de l’Autre ; juger/aimer ; etc. — on ne peut pas s’en sortir honnêtement, c’est un meurtre d’âme. 4. Le problème est davantage historique : il est aberrant de demander des dissertations, et dans une moindre mesure des commentaires, hors de la culture humaniste, c’est-à-dire hors d’une culture reposant sur la mémorisation approfondie des classiques et leurs libres articulations éclectiques — dans une culture sans mémoire, sinon sous forme de prothèses, et sans « par cœur », on ne peut plus faire de dissertations : cette nouvelle culture peut être tout à fait valeureuse, mais il faut inventer autre chose comme exercice d’expression et d’évaluation. 5. Le problème est davantage sociologique : à quoi bon demander des dissertations et des commentaires à des gamins qui ne savent plus ni écrire, ni lire ? Toutes ces hypothèses sont vraies sauf la 5 qui est fausse, conne et réactionnaire. Mais la vérité ne sert à rien. La réaction non plus.

28 octobre  Force est tout de même de constater que tu es le seul mouton noir. Tous tes collègues y parviennent, parfois douloureusement, mais ils y parviennent — il n’y a que toi qui plante comme un vieil ordinateur. La moindre justice voudrait donc, au minimum, de doubler ces hypothèses objectives par des hypothèses subjectives, un peu plus adéquates à ton problème actuel, personnel, URGENT. Spontanément, tu peux en poser au moins six. 1. Toutes ces rationalisations d’après coup ne sont là que pour dissimuler ta paresse crue, immense et lamentablement narcissique (parce que lorsqu’il s’agit de ta petite gloire, tu y parviens très bien, petite fripouille, enfin tu y parviens, au moins parfois, sauf sur la critique) ; 2. Tu es un type fini, raboté à mort par les malheurs et les atermoiements : la véhémence du désir, la fleur même de la sensation sont parties, pour toujours ; 3. Ton nietzschéisme est un nietzschéisme de pacotille, car Nietzsche est assez clair : la vraie grandeur consiste, non pas à supporter la souffrance, mais à supporter la souffrance que tu infliges à autrui ; or, cela, tu en es incapable — rappeler aux mauvais qu’ils sont mauvais, aux médiocres qu’ils sont médiocres, aux bons qu’ils ne sont que bons, pas géniaux, pas décisifs comme ils en rêvent, non, je ne peux pas ; 4. Le problème est plus profond : tu es névrosé à mort, corriger c’est occuper la place du père, et tu ne peux pas, trop ravagé par l’angoisse de castration ; 5. Non, c’est encore plus grave, tu es complètement psychotique, tu te dis des choses comme « je ne peux pas être le père de mes élèves puisque je suis déjà incapable d’être mon propre père », comme si c’était une possibilité ; 6. Tais-toi, tu commences à me fatiguer avec tes auto-analyses sauvages, va vraiment voir quelqu’un ou tais-toi. Oui c’est ça, tais-toi.

29 octobre  Penser un de ces jours à tenter la synthèse de ces hypothèses objectives et subjectives.

30 octobre  Synthèse mon cul. Ou alors quelque chose de court et d’énigmatique, à la Anaxagore : « le mouton est noir » ou bien « la paresse est principe de toutes choses ». Ou bien en posant à l’envers le problème du sorite : « à partir de quand un tas n’est plus un tas, espèce de gros tas ? ».

31 octobre  Tu te sens seul, triste, désemparé. Ô acedia ! Les moines-copistes souffraient d’acédie, je souffre d’acédie. Paresse spirituelle, à ce qu’on dit, ou torpeur, ou mélancolie, mais paresse spirituelle, c’est mieux. Rien ne m’est plus.

1er novembre  J’irai jeter ces copies sur vos tombes.

3 novembre  Petite blague du matin : et si tu corrigeais tes copies au lieu d’écrire ce journal idiot ? Ah, ah, ah.

7 novembre  Joie, pleurs de joie. Huit copies corrigées en début d’après-midi. C’était donc si facile, il suffisait de s’y mettre, de faire confiance au premier pas, de prendre la chose à la bonne hauteur : c’est une tâche comme une autre, à prendre avec sérieux et persévérance, sans fausse gloriole ni fausse pénitence. Quelle allégresse en tout cas d’être enfin lancé et d’avoir compris cela.

12 novembre   Rien corrigé depuis cinq jours. Effet cliquet mon cul, effet boule de neige mon cul, effet « il n’y a que le premier pas qui coûte » mon cul.

13 novembre  « Alors, comment se porte ta copite ? » me demande goguenarde celle qui depuis des semaines me voit couler en souriant. Copite ? Oui, c’est pas mal, inflammation du tas de copies, comme une névrite ou une néphrite, y a de ça. D’autant que, comme pour une tendinite calcifiante, ça peut durer des mois et ça calcifie à peu près tout, doigts, poignets, nerfs, Pèse-nerfs, neurones. Évidemment, elle aurait pu me dire aussi ta « copine », sur le modèle de scarlatine ou moraline, mais ça aurait pu prêter à confusion. Qu’elle est sage, cette petite mauvaise.

14 novembre  Est-ce la culpabilité qui m’inhibe ou l’absence de culpabilité due à une paresse parfaitement assumée ? Ou alors je me sens inconsciemment coupable de me croire consciemment innocent ?

15 novembre  Les preuves accablantes que l’oisiveté est la mère de tous les vices se multiplient. Par exemple, premiers mensonges aux élèves ce matin. « J’avais un article urgent à finir sur la critique, mais c’est fait, ouf, je peux donc me consacrer entièrement à vous à partir de maintenant et vos copies ne sauraient donc tarder » que je leur ai dit. M’ont-ils cru ? Si oui, ils ont eu tort. Parce que cet article, évidemment, je n’en ai fini que l’introduction, et c’est insuffisant même si j’en suis fort satisfait, à part la fin… à peaufiner encore un peu. Et puis, de toute façon, il y a déjà deux autres articles qui sont en retard avant même d’être commencés. Autre exemple ? Moins je corrige mes copies, plus ma compagne m’apparaît encombrante, enlaidie, exaspérante — un vrai boulet. Et les corrélations de ce type sont légion : moins je corrige mes copies, plus mes amis sont insupportables (surtout ceux de cette revue inutile qui m’ont commandé cet article inutile sur la critique — est-ce utile la critique ?), plus mes élèves m’apparaissent mauvais, plus il pleut. En statistiques, ce genre de corrélations s’établit, à ce qu’on dit, par « régression linéaire ». Ça me parle. J’aurais dû être statisticien.

Petite blague du matin : et si tu corrigeais tes copies au lieu d’écrire ce journal idiot ? Ah, ah, ah.

16 novembre   Oui, une réorientation vers les statistiques, ce n’est pas idiot. Ou vers quoi que ce soit d’autre. Balayeur ? Oui, mieux balayeur que correcteur de copies.

17 novembre  Idée stupide de demander conseil à un ami, impeccable en ces affaires. Il me dit : « Donne-toi un peu des récompenses. Par exemple, toutes les dix copies, tu t’autorises une bière et une cigarette. Tu verras, ça marche très bien ». Le problème c’est que j’ai déjà bu cinq bières et fumé une cartouche avant d’avoir fini la première. Demander conseil à un obsessionnel quand on est mélancolique, c’est un peu comme demander à un loup de garder ses brebis.

19 novembre   Arrivée d’un nouveau tas de copies. Sentiment d’être un romain du Ve siècle. Je comprends en tout cas brutalement pourquoi l’on parle toujours d’invasions barbares au pluriel. Une fois les digues rompues, on se retrouve évidemment submergé flot après flot, sans fin. Je comprends aussi le principe des déroutes militaires fulgurantes après une longue et incertaine bataille de tranchées : en pleine retraite, on n’a plus le temps de se refaire et on ne peut plus courir que de défaite en désastre. Je comprends encore l’angoisse des naufragés, n’ayant pas le temps de s’extraire d’une première vague que déjà une seconde déferle sur leur tête. Bref, journée de vaste empathie avec l’histoire, avec le monde. Ce n’est déjà pas si mal.

20 novembre  Penser à mettre un post-it sur chaque petit tas de copies avec écrit dessus aléatoirement : Goths, Ostrogoths, Wisigoths, Huns, Vandales, Suèves, Francs, Saxons, Jutes, Lombards, Burgondes…

22 novembre  Besoin absolu d’en finir avec la procrastination, d’en corriger au moins trois pour sauver l’espérance d’en finir un jour (avec quoi ? c’est le souci peut-être — surtout ne pas creuser). Je prends les copies les plus courtes, celles de moins de trois pages. J’y passe plus d’une heure, mais je les corrige et mets des notes formidables : 4, 4 et 5. Accablement, impossible de poursuivre. Avec une telle méthode, c’était pourtant écrit d’avance dans la notice.

25 novembre  Mais quel idiot j’étais ! C’est à l’envers qu’il fallait procéder. Commencer par les meilleures putatives, celles de Sofiane, Alexandra et Marie, mes trois chéris, et de sacrés bosseurs. Il y aura de l’intérêt. J’apprendrai des choses, c’est sûr. Et leur passion de jeunes gens me relancera. En plus, j’y gagnerai un étalon pour jauger toutes les autres. Enfin un peu de lumière. Hosanna.

26 novembre  Trois heures pour corriger les copies de Sofiane et Alexandra. Oui, c’est une fois de plus assez remarquable : 16 et 18. Original, rigoureux et savant, c’est même « frais ». Mais pourquoi alors toujours ce languissant désir de mort ? pourquoi cet abattement tenace ? En tout cas, la copie de Marie est passée sous la pile. Pas question de se laisser non plus emmerder trop longtemps par les bons élèves. Avec leurs sourires en queue de poule et leurs hochements de tête ridicules. Comme si j’étais dupe.

29 novembre  On raconte dans certains milieux qu’il existe des pays lointains où les systèmes éducatifs parviennent à fonctionner pratiquement sans évaluation écrite. La vérité est ailleurs ? Ou bien les rêves d’ailleurs ne sont-ils jamais que des fuites devant la vérité ? Questions rhétoriques.

1er décembre  Journée mondiale contre le sida. Impossible de corriger en ce jour la moindre copie. Penser à ses morts, penser à ceux qui vivent encore, oui, c’est ce qu’exige au minimum ce jour de tristesse et de colère. Mesurer aussi au passage les ressources infinies de la mauvaise foi humaine. Cela fait si longtemps : le passé n’envahit plus ton présent, il ne te sert plus que d’excuse.

3 décembre  Quatre copies corrigées pendant la surveillance d’un troisième devoir sur table. Curieuse impression d’être un passager du Titanic qui s’échine à réparer une fuite d’eau au robinet de sa chambre pendant que le paquebot sombre. Mais ne pas s’y attarder. Un peu d’empowerment, c’est vital, que diable. Quatre copies, c’est toujours quatre copies. Beau travail, mon lapin.

5 décembre  Enfin découvert l’œil du cyclone, le point d’équilibre parfait entre une culpabilité infinie et la certitude de n’être que la victime innocente d’un système d’évaluation devenu fou. Repos merveilleux de l’âme.

6 décembre   Penser à composer une chanson au titre évocateur comme « Mon Golgotha à moi ». Je pourrais la fredonner tous les matins, ça m’égayerait.

8 décembre  J’avance dans le programme. Aucune note rendue et aucun cri, aucune révolte. Les élèves sont philosophes ou bien s’en foutent, sans doute un peu des deux. Admiration sans bornes. C’est fou comme notre capacité d’amour est proportionnelle à l’absence de reproches légitimes et attendus que l’on pourrait nous faire.

10 décembre  Noël approche. Un rêve atroce la nuit dernière : mes élèves se lèvent au matin du 25 et ne trouvent aucune copie au pied du sapin. Les uns pleurent, les autres se scarifient. J’en parle à Sofiane que j’aime bien et à qui je peux me confier. Il rigole et me dit : « Mais ne vous en faîtes pas, Msieur, on a compris, c’est pas grave ». J’ai presque envie de pleurer de joie. Moins je les corrige, plus ils sont gentils, et plus je les aime. Peut-être y a-t-il là une leçon à retenir.

11 décembre  Fallait pas rêver. Ce matin Marie m’a copieusement insulté à la sortie du cours. Je ne respecte pas leur travail, je suis un prof indigne, c’est mal ce que je fais. Rien à répondre, elle est plus qu’en droit de me dire tout ça. Même pas la force de lui rappeler que tout mon mal n’est pas dans ce que je fais mais dans ce que je ne fais pas, ne peut pas faire, ne peux plus faire. Et encore heureux : objecter encore quelque chose, il n’aurait plus manqué que ça.

13 décembre  Une copie corrigée ce matin. Pourquoi ? Je ne sais pas. Comment y suis-je parvenu ? Je ne sais pas. Pourquoi me suis-je arrêté à une ? Je ne sais pas. Pourquoi suis-je moi ? Je ne sais pas. Est-ce que je mérite de mourir ? Je ne sais pas.

14 décembre  Je confie ma douleur à un ami qui n’enseigne pas. Il s’énerve, me dit : « Qu’est-ce que tu me fatigues avec tes copies ! C’est ta manière de t’isoler des autres, de ne plus rien faire, de ne plus écrire, de ne plus aimer tes amis, de ne plus aimer tes élèves, de ne même plus aimer ta chérie. De tes tas de copies non corrigées, tu te fais un linceul, un mur de verre contre la vie ! Mais contre quoi tu te protèges, putain ? Contre ta propre nullité, parce qu’un prof qui a des copies à corriger n’est plus un penseur qui aurait mieux à faire, ni un homme qui aurait mieux à aimer, ne serait-ce que ses élèves et non leurs devoirs ? Ou bien contre ton propre talent, que tu ne supportes pas, qui te fait honte ? Mais là il faudrait quand même me dire pourquoi… Mais ce n’est peut-être même pas ça. Parce qu’avec tes copies, en tas, en monts, en Everest, tu ne te construis en fait que des murs entre toi et toi. Ce n’est peut-être pas des autres que tu te protèges, c’est de toi-même. Tu dresses une tâche que tu t’es rendue impossible pour ne pas te confronter aux autres, qui sont tout aussi réels mais que tu ne peux plus voir du tout, parce que, quand même, il y a toutes ces copies à corriger. Sincèrement, tu ne te rends pas compte que tu ne corriges rien pour avoir encore à corriger, pour ne rien faire d’autre, pour jouir d’abord de ta honte et de ton impuissance, et ensuite de ton soulagement et de ta petite gloire à deux balles, pour en avoir corrigé deux ou trois. Je t’aime, mais ça tue un peu tout, ces copies. Fais quelque chose : corrige-les ou démissionne, mais tu ne peux pas continuer comme ça ». Retour chez moi un peu en lambeaux. Et pourtant, ça m’a quand même piqué : trois copies corrigées entre 2 et 3h30 du matin. Etait-ce pour rendre hommage à sa générosité sévère et sincère ? Ou un ultime subterfuge pour ne toujours pas entendre ce qu’il me disait ?

17 décembre  Vacances. Jamais entré en vacances avec une telle honte. À coup sûr ma sœur et mon frère vont m’être insupportables au réveillon. C’est écrit d’avance : trop besoin de diversion, de sauver ma posture de victime.

18 décembre   Allez, pas de panique : quinze jours c’est long, c’est apaisant. Je pars en province avec mes copies. Je trouverai les forces pour les corriger. J’en suis sûr. Et sinon, elles verront du pays. Peut-être qu’elles aiment ça, après tout. Que veut une copie ?

Aucune copie corrigée, mais j’ai brûlé le dernier tas : soixante d’un coup.

31 décembre  Rien corrigé. Mais tout va bien. Pas de culpabilité. C’était bien impossible : trop de famille, trop de fatigue. En revanche, l’année qui s’ouvre sera vouée à la vitesse et au mouvement.

1er janvier  Mes vœux pour la nouvelle année. « Je veux apprendre à considérer la nécessité dans les choses comme le Beau en soi — ainsi je serai l’un de ceux qui embellissent les choses. Amor fati  : que ceci soit désormais mon amour ! Je ne ferai pas de guerre contre la laideur ; je n’accuserai point, je n’accuserai pas même les accusateurs. Détourner le regard (wegsehen) : que ceci soit ma seule négation ! Et à tout prendre : je veux, à partir d’un moment quelconque, n’être plus autre chose que pure adhésion ! ». J’aime Nietzsche. Oui, cette nouvelle année va tout changer, je vais aimer mon destin de copiste, je vais n’être qu’adhésion à mes copies, je rendrai beaux et mes élèves et leurs copies et leurs corrections, oh oui amor fati !

3 janvierAmor fati mon cul.

4 janvier   Je ne fais rien en apparence, mais ça cogite, ça cogite.

8 janvier  Le conseil de classe est dans 9 jours, plus question de plaisanter. Mettre en place un plan d’urgence. Il manquait donc encore un ingrédient : à la honte devant tes élèves, devant celle que tu aimes, devant tes amis, devant toi-même, ne rajoute pas la honte devant tes pairs, irrémissible celle-là, enveloppant toutes les autres. Allez, va, cours, par pitié, cours.

9 janvier  Neuf copies corrigées. Simplement la classe. Au revoir tristesse. Mon Dieu qu’on est peu de chose.

10 janvier  Dix copies corrigées ! Non, c’est une blague, seulement quatre. Mais deux longues, et deux bien molles. Pas mal, pas mal.

11 janvier   Sept copies. Je les grignote, je les grignote.

12 janvier  Aucune copie corrigée, mais j’ai brûlé le dernier tas, tel un roi païen. Une bonne chose de faite : soixante d’un coup.

13 janvier  Sept copies. Presque une habitude.

14 janvier  Vingt copies en une nuit d’ivresse tabagique. Premier tas fini !!! Pourrais-je plus tard faire passer mon cancer du poumon pour un accident du travail ?

15 janvier  Catastrophe ! Tu as oublié le réel, à force d’être braqué sur ton premier tas impossible. Et le deuxième tas non-brûlé, étrangement ignifugé ? Nouvelle journée aberrante et nuit de folie : je les note sans les corriger — c’est un non-sens, tout à l’envers, mais c’est ainsi. À nouveau soixante d’un coup !

16 janvier   Remplir les bulletins avec deux notes pour chacun, une vraie, une monstrueuse. C’est insensé. Aller quand même au bout, tenir bon. Les mots planent dans ma tête. Je vois mes élèves et leur donne une copie, une note, et leur dis que le troisième tas je l’ai perdu. Ils semblent s’en contenter. Mais pourquoi ne m’égorgent-ils pas ? Qu’avons-nous fait de nos enfants ?

17 janvier  Conseil de classe. Les délégués élèves et parents ne disent rien. Ils me couvrent, c’est clair. Tout se passe comme si de rien n’était. Oh, les braves !

18 janvier  Ma candidature à la Légion étrangère est acceptée. Je suis venu leur dire que je m’en vais. Beaucoup de tristesse, peu d’enthousiasme. Il ne faut pas non plus se leurrer : enfin, la liberté ?

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Publiée dans Vacarme 65, , pp. 186-201.