Vacarme 66 / Cahier

Regard sur l’apartheid médical en Afrique du Sud

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L’organisation TAC (Treatment Action Campaign) a mené une lutte contre un autre apartheid, celle de la lutte contre le sida en Afrique du Sud, contre le gouvernement de Thabo Mbeki qui soutenait des théories négationnistes et contre le prix exorbitant des médicaments (HAART ou traitements antirétroviraux hautement actifs) qui empêchait les plus pauvres d’y avoir accès. Parcours au cœur de cette lutte à travers trois documentaires.

La mort de Nelson Mandela, en ce début décembre 2013, me rappelle ces affiches qui avaient tant marqué ma mémoire de môme. Collées sur un pont enjambant la route des vacances, elles appelaient au boycott des oranges Outspan, avec ce visage d’enfant noir écrasé sans fin sur un presse-agrume par une main d’homme blanc en costume labellisé apartheid. Dès l’annonce de la mort de Madiba (l’affecteux surnom de Mandela), les collabos de l’époque, tous ceux qui, en France et ailleurs, dans les années 1980, défendirent la tyrannie raciste, furent les premiers à se répandre en hommages cyniques, vantant « saint Mandela », celui qui a su « pardonner ». Honte sur eux.

L’apartheid a été vaincu, mais la vie de tous a-t-elle désormais la même valeur ? Quand un Noir, une femme, un pauvre, peut crever dans son coin, que fait la main blanche en costume ?

J’ai reconnu cette main de l’apartheid au début des années 2000 alors que, jeune journaliste et auteur de logiciels libres, je m’intéressais aux problèmes liés à la propriété intellectuelle et aux brevets. Les manifestations de rue organisées contre Big Pharma par les malades du sida, lors de la grande conférence mondiale de Durban, en juillet 2000, m’avaient intrigué.

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Les brevets, une entrave à la liberté de penser et d’innover, étaient-ils aussi une menace pour la survie à court terme de millions d’humains ? Dans les négociations internationales sur le commerce, allait-on ouvrir la voie aux médicaments génériques qui permettraient de baisser les tarifs des traitements à un niveau tolérable pour les systèmes de santé des pays les plus pauvres ? Même la victoire, partielle, relative, que constituait en novembre 2001 la Déclaration de Doha (selon laquelle l’OMC « n’empêcherait pas et ne devrait pas empêcher les Membres de prendre des mesures pour protéger la santé publique [et] promouvoir l’accès de tous aux médicaments ») n’avait été obtenue que parce que — deux poids, deux mesures — cinq Américains étaient morts dans une attaque bioterroriste domestique (les lettres piégées au bacille du charbon) juste après les attaques du 11 septembre. Les États-Unis avaient immédiatement agité la licence obligatoire pour contraindre le laboratoire Bayer à baisser le prix de la ciprofloxacine. Dès lors, le mouvement mondial pour l’accès aux traitements allait faire de grands pas, qu’il s’agisse par exemple des génériques indiens à 1 dollar par jour ou de la création du Fonds mondial. Une bataille racontée en détail et en couleurs par Dylan Mohan Gray dans le documentaire Fire in the Blood (2013).

Mais revenons à 2001. C’est dans un contexte post-11-septembre, où la lutte contre le sida passe d’un enjeu sanitaire à une question sécuritaire, qu’Act Up-Paris m’invite à voir Ma vie en plus, film de Brian Tilley (2001) racontant le geste magnifique de Zackie Achmat. Le combat pour des médicaments anti-sida génériques en Afrique du Sud. Son refus, personnel, de prendre un traitement antirétroviral tant que ceux-ci ne seraient pas disponibles à l’hôpital public pour le Sud-Africain moyen [1].

Mû par un négationnisme encore mal expliqué, le président Thabo Mbeki avait paralysé la mise en place d’un plan national d’action contre le sida : le sujet tétanisait l’ANC, le gouvernement se murait dans le silence. Alors que la population passait tous ses week-ends au cimetière pour enterrer des proches, nul ne semblait connaître le moindre malade du sida. Face à Mbeki, et à sa ministre de la Santé, Manto Tshabala-Msimang, qui se caricaturait elle-même avec ses remèdes de bonne femme (ail et citron…), les acteurs étaient rares. La Treatment Action Campaign (TAC), issue des mouvements LGBT sud-africains, que Zackie, avec ses camarades et à force de patience, d’explications et de dialogue, commençait à transformer en une mobilisation de masse ; quelques chercheurs et médecins entrés en résistance ; et MSF, qui avait établi un centre à Khayelitsha, emblématique bidonville dans la banlieue de Cape Town. À leurs côtés, le réalisateur Jack Lewis engrangeait des milliers d’heures de film. Qui servirent à mobiliser, à informer, à éduquer, et constituent le matériau-source du documentaire TAC, Taking HAART (2011), consacré à cette lutte sud-africaine, avec ses chants si particuliers, son usage tactique des procès, sa confiance, énorme, dans la capacité d’une société à décider par elle-même de son avenir. L’apparition soudaine de Mandela, venu en personne à Khayelitsha s’excuser de « venir si tard » alors qu’il avait « déjà été invité », revêtant le T-shirt « HIV positive » et demandant à Zackie de prendre ses comprimés — à une période où l’ANC fait encore bloc autour de Mbeki —, a certainement contribué à inverser une fois encore le cours de l’histoire, et à sauver de nombreuses vies.

TAC, taking HAART, documentaire (98 mn, 2011) réalisé par Jack Lewis est soutenu, en Europe, par l’association RENAPAS, auprès de qui on peut commander un DVD ou organiser une projection publique. Contact : http://renapas.rezo.net/.

Post-scriptum

Philippe Rivière est journaliste.

Notes

[1Lire « Rencontre avec Zackie Achmat », Vacarme 19, avril 2002.