Vacarme 66 / Spy Mania

L’espion de l’ambassade

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Mais l’espionnage, c’est aussi un monde auquel on a du mal à croire. Tout ressemble trop à un mauvais roman ou à un mauvais film avec des acteurs qui connaissent mal leur texte, des gadgets parfois incroyables ou des combines minables, et costumes mal coupés, et intrigues décousues. Tout est secret défense et pourtant tout est connu par cœur. C’est le cliché. C’est l’espion de l’ambassade ?

Le décor : un pays arabe sous dictature. Plus précisément : l’ambassade de France dans ce pays arabe sous dictature. De hauts murs, surmontés d’une grille à piques recourbées. Double sas sécurisé à l’entrée. Des fonctionnaires désagréables pour répondre aux demandes de visa des populations locales. Une entrée séparée pour les Français de nationalité qui doivent pouvoir accéder à l’ambassade pour les services de l’état civil. Vitres fumées. Détecteurs de métaux. Une ambassade, quoi.

L’espion : tout le monde sait qui c’est et ce qu’il est. On l’appelle tout simplement « l’espion ». Il est grand, blond. Il se pense assez beau gosse. Il a un prénom russe, ou en tout cas un prénom un peu exotique. Dit qu’il travaille à l’ambassade. Quand on lui demande ce qu’il y fait exactement, il laisse planer un léger sourire sur ses lèvres, un sourire qu’il veut énigmatique, et il répond d’un ton mystérieux : « Je ne peux pas vous le dire ». Ce qui fait qu’on est obligés de savoir que c’est lui, lui, l’espion, l’espion de l’ambassade. Peut-être est-ce un leurre, peut-être est-il là seulement pour couvrir le véritable espion, celui qui n’est pas de l’ambassade ?

dîner aux chandelles

Une jeune femme, étudiante en sciences sociales, part en mission dans un pays voisin. Elle est jolie, cette jeune femme, courtisée et habituée à l’être. Lorsqu’elle revient, l’espion de l’ambassade l’invite à dîner. Aux chandelles. Pour savoir un peu, disons, si elle aurait, au cas où, quelques petites histoires à lui raconter sur ce qui se passe dans le pays d’à côté ? Pour cela, le restaurant est bien plus adapté que le bureau de l’ambassade. On crée une ambiance. On boit quelques verres de vin. Qui sait si les langues ne se délieront pas mieux ainsi ? On profite de la vue. On est intéressé, vraiment, à ce qui se dit. Quel bonheur d’avoir un métier qui permet de joindre l’utile à l’agréable.

l’interrogatoire

L’agréable n’est pas toujours au rendez-vous, hélas ! Et il faut parfois en passer par des méthodes plus expéditives. Une sale histoire secoue la communauté française : une autre jeune femme, une Française, étudiante elle aussi, a été expulsée du pays dans des circonstances troubles. L’espion de l’ambassade s’agite : il veut comprendre, il doit comprendre, c’est son métier. Il convoque la colocataire de la jeune femme pour en savoir plus. Pas de chance, elle ne sait rien. À la fin d’un long entretien, il lui demande de revenir le voir si elle a vent d’informations supplémentaires. Très bien, dit-elle, je vais noter votre numéro à l’ambassade. « Non », réplique-t-il, sérieux comme un pape. (L’heure est grave, l’histoire embarrassante). « Vous allez le mémoriser. »

L’espion : tout le monde sait qui c’est et ce qu’il est. On l’appelle tout simplement « l’espion ».

Il convoque aussi, dans la foulée, leur colocataire à toutes deux. Ce n’est pas le même profil. S’il est aussi étudiant, c’est à l’institut de théologie. Et il est musulman, très jeune, avec une petite barbe bien taillée et l’air un peu inquiet de ceux qui se demandent ce qu’on peut bien leur vouloir pour les convoquer dans une ambassade. Comme il ne parle pas français, l’entretien se déroule dans le mauvais arabe de l’espion. L’apprenti théologien répond du mieux qu’il peut. Mais il ne sait rien. L’espion de l’ambassade est méfiant : son interlocuteur n’en sait-il pas beaucoup plus qu’il ne veut bien le dire ?

Qui remplacera l’espion de l’ambassade ? On le regrette un peu quand il part, on s’amusait bien avec lui.

L’espion de l’ambassade a des doutes. Dans la petite pièce étroite où se déroule l’entretien (pour ne pas dire l’interrogatoire), l’espion de l’ambassade se lève brusquement. Il repousse sa chaise. Il déploie toute sa grande taille au-dessus de son interlocuteur qui, lui, reste assis. L’étudiant se demande ce qui se passe. Le fixant bien droit dans les yeux, l’espion de l’ambassade se met alors à crier d’une voix de fausset : « Que s’est-il passé avec mademoiselle X ? ». L’autre le regarde, incrédule. Il faut dire que la scène est ridicule. L’espion de l’ambassade crie à nouveau : « Que s’est-il passé avec mademoiselle X ? ». Silence. « Que s’est-il passé avec mademoiselle X ? ». Le petit étudiant en théologie regarde ses chaussures. Silence. Fin de l’entretien.

où sont les fiches ?

Les espions ne sont pas là pour toujours. Ils tournent et sont remplacés. Qui remplacera l’espion de l’ambassade ? On le regrette un peu quand il part, on s’amusait bien avec lui.

Il y a aussi ceux qui « renseignent » sur les ressortissants français, de plus en plus nombreux, qui résident dans le pays ou viennent en visite. On ne sait généralement pas de qui il s’agit. Cette année, un bruit court parmi ceux qui fréquentent l’ambassade. « Vous vous souvenez du petit fonctionnaire du service de l’état civil ? » « Oui, le blond avec la raie au milieu sur une coupe au bol, celui que tout le monde trouvait gentil mais un peu neuneu ? » « Celui qui avait l’air timide et ne regardait pas ses interlocuteurs dans les yeux ? » « Et bien, il paraît que c’était lui. » « Lui qui ? » « Lui, L’espion de l’intérieur ». « Comment le sait-on ? » « Eh bien, il aurait, en partant, oublié toutes ses fiches. » Oui, les fiches sur ses concitoyens. Dans son bureau. Sans doute bien classées.

On n’est pas obligé d’y croire. On ne peut pas s’empêcher d’y croire un peu quand même ? C’est cela qui laisse rêveur.

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Publiée dans Vacarme 66, , pp. 212-217.