Vacarme 18 / Arsenal

L’affaire Youssef Khaïf dans les médias

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« Depuis dix ans, les policiers m’ont nargué sans cesse, me disant : ce que vous faites pour votre fils, ça ne sert à rien. Vous ne pouvez rien contre nous. Nous sommes les plus forts ! »
– Mme Kheïra Khaïf, mère de Youssef

Le 28 septembre 2001, la Cour d’assises de Versailles a acquitté le policier Pascal Hiblot qui, dix ans auparavant, avait tué Youssef Khaïf, 23 ans, d’une balle dans la nuque, alors que ce dernier s’éloignait à bord d’une voiture volée. Prononcé dans un contexte surdéterminé par la nouvelle hantise de l’« hyperterrorisme islamiste » et par une surenchère sécuritaire pré-électorale, ce verdict a cependant suscité une vague d’indignation au-delà des milieux déjà mobilisés contre l’impunité policière, notamment sous l’égide du MIB, le Mouvement de l’immigration et des banlieues [1].

Devant la justice, exit l’égalité de traitement. À la question « Que vaut la vie de Youssef ? », la réponse est sans équivoque : selon qu’il s’agisse d’un jeune des banlieues ou d’un policier, une vie ne vaut pas une vie. Rappelons que Saïdi Lhadj, le jeune homme qui a accidentellement tué une policière, Marie-Christine Baillet, au même endroit et une demi-heure plus tôt, a, lui, déjà été condamné pour ce drame à dix ans de réclusion criminelle. Le message est compris comme un « permis de tuer pour la police », selon la formule de Mme Khaïf, la mère de Youssef. En effet, au vu de l’évidence des faits établis par l’instruction, les témoins et l’audience elle-même, la thèse de la légitime défense a bien été écartée par la Cour. Qu’importe ! En dépit des faits, la Cour a dit NON à la culpabilité du policier Hiblot.

Pour comprendre un tel déni de justice, il faudra sans doute se pencher sur les pratiques partisanes de certains magistrats de Versailles. Mais il est aussi nécessaire d’interpeller les politiques, qui après avoir stigmatisé Youssef comme un « voyou » au moment des faits, sont restés étrangement silencieux pendant le procès, et qui pour certains distillent depuis l’idée que Youssef et les « sauvageons » en général se sont placés eux-mêmes « en situation d’agression ». En clair, ces « irrécupérables » seraient responsables de leur propre mort [2] !

Enfin, le rôle des médias comme faiseurs d’opinion a été déterminant dans la banalisation d’une version officielle du meurtre de Youssef Khaïf, passé sur le compte des pertes et profits des nouvelles « violences urbaines ». Une version intériorisée par beaucoup, y compris parmi ceux qui ont exprimé leur indignation face à l’acquittement. Nous nous proposons ici de faire un essai de décryptage de la couverture médiatique de l’affaire au moment du procès.

Surdétermination sécuritaire, inversion des rôles

Contrairement à une idée fort répandue, les procès de policiers comparaissant aux assises pour homicide avec arme dans l’exercice de leur fonction sont généralement assez médiatisés. Le cas Hiblot n’a pas dérogé à la règle. Il s’agit donc plutôt de discuter de la forme même de cette couverture médiatique et de ses incidences concrètes sur l’opinion publique, voire sur la conduite et le résultat des débats judiciaires eux-mêmes.

Dans leurs rappels des faits, les médias écrits ou audiovisuels ont évoqué de manière systématique et répétée un « rodéo » (Libération parle même d’une « nuit d’émeute ») qui, dans un même mouvement, aurait provoqué coup sur coup la mort d’une policière, Marie-Christine Baillet, puis celle de Youssef Khaïf. Deux événements distincts sont amalgamés, confondus. Le laps de temps entre la mort de la policière et celle de Youssef est par glissements progressifs ramené de trente minutes à « quelques minutes ». Plusieurs journalistes ont même évoqué le « retour » sur les lieux de voitures volées. Un adage populaire ne dit-il pas que « le criminel revient toujours sur le lieu du crime » ?

Ces assertions, répétées sans cesse, provoquent un réflexe pavlovien : elles sont entérinées comme allant de soi.

L’image du « rodéo » renvoie elle, irrémédiablement, à l’idée de confrontation directe entre jeunes et police, sur le mode de la provocation. Or, en l’espèce, il s’agit d’une construction médiatique. Ce soir-là, il n’y avait ni « rodéo » ni « nuit d’émeute ». Deux groupes distincts de jeunes avaient volé des voitures, sans concertation, pour circuler. Le groupe de Youssef Khaïf revenait d’une soirée dansante, et n’était pas au courant de la mort de la femme-policier quand, une demi-heure après, il est arrivé sur les lieux du drame. Les faits, simples, ont été établis par l’instruction et réaffirmés par les témoignages des jeunes ou de voisins. Mais il n’y a personne pour daigner les entendre.

Le MIB aussi les a répétés, argumentaire circonstancié à l’appui. Il a diffusé un quatre pages format tabloïd tiré à 50 000 exemplaires, et fourni un copieux recueil de documents pour la presse, incluant des pièces tirées du dossier d’instruction. Une conférence de presse a même été convoquée pour le rappeler encore une fois, au troisième et dernier jour du procès. La presse écrite et les télévisions étaient là. Mais aucun média n’a jugé utile d’en faire état, à l’exception du quotidien l’Humanité et de Politis. Comme si cette parole, cette vérité-là, n’avaient pas lieu d’être. Cette négation, cette occultation empêchent toute possibilité de discussion contradictoire d’une des versions en présence.

La version imaginaire du « rodéo sanglant » entériné comme un fait accompli insinue l’idée selon laquelle Youssef Khaïf serait revenu pour foncer sur le barrage de police. Elle détermine un contexte a priori favorable au policier Hiblot. De fait, elle est à la base même de son système de défense. À tel point que le récit journalistique des événements, mais aussi leur mise en page, se confond souvent avec la version de Hiblot.

Le journal Libération du 26 septembre, par exemple, illustre son premier papier avec une photo qui focalise l’attention sur la portière défoncée d’une voiture de police. La légende, d’apparence si factuelle, dit : « Vers deux heures du matin la nuit du 8 au 9 juin 1991, après la mort de sa collègue, Pascal Hiblot tuait Youssef Khaïf. » D’entrée, l’imaginaire du lecteur est conditionné à l’idée que le policier a tué sous le choc. Mais qui a relevé que les pompiers ont eu le temps de venir sur les lieux entre les deux événements mortels ? Qui a relevé que le policier sous le choc n’aurait sans doute plus dû être présent sur les lieux (sur ce point, paradoxalement, seul l’avocat de Hiblot a évoqué une défaillance de la hiérarchie policière) ? Même le quotidien l’Humanité, qui par ailleurs a couvert le procès avec sérieux sous la plume de Sébastien Homer, présente Youssef dans son « commentaire » du 1er octobre comme « un jeune homme qui avait forcé un barrage au volant d’une voiture volée ». À croire que les supérieurs hiérarchiques de l’Huma lisent Libé, pas leur propre journal.

Le décor ainsi dressé permet en outre les dérives les plus suggestives. Exemple : le Figaro du 26 septembre met en exergue la citation suivante : « J’ai vraiment eu l’impression que les jeunes étaient décidés à tuer des flics. » C’est entre guillemets, mais non explicitement signé. On devine que c’est Hiblot qui parle, mais pour ceux qui lisent le journal en diagonale, la cause est entendue. Encore une fois, le lecteur est amené à faire corps avec la version du policier accusé. On a affaire à un « tueur de flics » ! Toujours dans le Figaro du 28 septembre, jour du verdict, Max Clos, responsable de la page Idées et Opinions, franchit ouvertement un pas supplémentaire. Il écrit : « Mercredi s’est ouvert devant la cour d’assises de Versailles le procès du policier Pascal Hiblot, accusé d’avoir tué en 1991, à Mantes la Jolie, un jeune Algérien conduisant un véhicule volé au cours d’un "rodéo", après qu’il eut renversé et mortellement blessé une femme policier. » Raccourci saisissant. À lire ces lignes, Youssef a donc tué Mme Baillet ! Cette allégation diffamatoire est la conséquence directe des approximations et de la confusion plus ou moins délibérément entretenues sur les faits. Et, malheureusement, il semble que ce soit la version qui se généralise dans l’opinion publique. Les rôles ainsi inversés, le policier meurtrier transformé en victime, toute contestation de l’acquittement est perçu par la vindicte populaire comme une apologie de « la folie agressive » des « sauvageons ».

Un « viol de justice »

Dans un climat mondial marqué par les attentats du 11 septembre aux États-Unis et par l’imminence d’une guerre en Afghanistan, les rédactions sont obnubilées par les risques d’attentats en France. Des syndicats de policiers diffusent des communiqués alarmistes, affirmant que « des appels à une soi-disant Jihad, à l’énoncé du verdict, sont diffusés dans certains quartiers sensibles ». Aussitôt, les directions des médias commandent à leurs journalistes des éléments d’information en ce sens. L’équipe de TF1 traque le moindre indice d’une sympathie quelconque pour le djihad islamique, et s’attarde longuement sur les keffiehs palestiniens portés par le public venu réclamer justice pour Youssef. Le photographe de Libération a même voulu mettre en scène un gars du MIB, barbu, portant keffieh et T-shirt avec écrit : « Pas de justice, pas de paix. » Il a essuyé un refus catégorique, et fait mine de se demander pourquoi ! Il faut dire que le jour même, le journal avait publié un petit encadré intitulé « manifestation devant le tribunal » dans lequel il est pêle-mêle question de visages dissimulés dans des keffieh rouges, d’intifada et, sous couvert d’une citation de l’influent syndicat de police SNPT, de « remise en cause en permanence », par le MIB, des « institutions républicaines ». La journaliste, Brigitte Vital-Durand, tentera de s’en excuser. « C’est une bêtise de ma part », répondra-t-elle à un représentant du Syndicat de la Magistrature, ulcéré. Mais le lecteur lambda de Libération n’en saura rien. Tout comme celui du Figaro. En effet, Max Clos, encore lui, écrit : « Une manifestation est organisée devant le tribunal. Les "jeunes" réclament "justice", c’est-à-dire une lourde condamnation pour le policier. Schéma classique. » Puis il fabule : « Mais ils n’en restent pas là. L’affaire dégénère en démonstration pro-islamique, au cours de laquelle on acclame les chefs d’États arabes et l’on conspue les Américains. » À nouveau, il s’agit d’allégations totalement imaginaires.

En final, on retiendra le « ton des slogans du MIB » (dixit Libé) comme des vociférations haineuses. « Pression inadmissible, chantage choquant, qui ont entraîné le jugement scandaleux », s’étrangle François Darras, du service politique de l’hebdomadaire Marianne, avant de conclure : « Une tentative de viol de justice a provoqué la panne de la justice ! » (Marianne, 8 octobre 2001). Ainsi donc, la mobilisation publique serait à l’origine de l’acquittement ; voire intrinsèquement criminogène.

Le principe même de cette mobilisation semble poser problème. Aucun papier, aucun sujet ne rend compte des débats publics autour de « la justice coloniale ». C’est là que les médias alternatifs demeurent irremplaçables : journaux, radios et télés libres, listes de diffusion internet, etc. ont couvert l’événement. Encore faut-il qu’ils montent en puissance pour rendre leur travail plus largement accessible !

Le droit de critiquer une décision de justice

Reste que plusieurs médias généralistes ont été sensibles à certains arguments de la campagne Que vaut la vie de Youssef ?, notamment à ceux d’une inégalité de traitement programmée d’avance, et de la dignité bafouée de la famille Khaïf. France Soir a été parmi les premiers à restituer cette dignité, publiant une grande et belle photo de Youssef, et titrant plusieurs jours de suite sur l’attente de justice exprimée par la famille. Ce journal a su communiquer par ses articles l’intensité de l’émotion vécue. Dont acte. Le chroniqueur judiciaire de France 2, Dominique Verdeilhan, a également sur place fait preuve de considération pour la partie civile, et on a pu voir ou entendre dans plusieurs journaux télévisés des appels à une justice équitable. Mais c’est l’acquittement pur et simple qui a posé un vrai problème de conscience à de nombreux journalistes.

A-t-on le droit de critiquer une telle décision ? Certains passent outre aux précautions d’usage. « Oui, la justice est pourrie » titre Pierre Marcelle dans Libé, reprenant le cri de Nadia, la sœur de Youssef. Même Jean-Pierre Berthet, le chroniqueur judiciaire de TF1, se demande : les jurés « ont-ils reconnu à l’accusé le bénéfice de la légitime défense ou ont-ils imaginé pour la circonstance, pour le cas particulier du policier Hiblot, une notion différente qui serait la "légitime panique" ? »

Dans son éditorial du 30 septembre 2001 intitulé « Justice à sens unique », Le Monde constate : « Une nouvelle fois, justice n’aura pas été rendue pour les jeunes de banlieue. Leur défiance envers les institutions se trouve confortée. » Le journal recevra de nombreuses lettres de protestations. Un lecteur estime ainsi l’acquittement du policier « dans la logique de notre temps ». « La société, par jury d’assises interposé, est contrainte à l’injustice dès lors qu’elle n’est plus en mesure de permettre l’exercice normal de mission de sécurité dans certaines parties du territoire... ». Robert Solé, le médiateur du Monde, éprouvera la nécessité de s’expliquer auprès des lecteurs. « Il n’est pas interdit de critiquer un jugement. L’article 434-25 du code pénal ne sanctionne que "le fait de chercher à jeter le discrédit" sur la justice - la justice "comme institution fondamentale de l’État", a précisé la Cour de cassation le 7 mars 1988. » (Le Monde, 14-15 octobre 2001). Sur la défensive, il confirme néanmoins la contestation par son journal de la décision des jurés des Yvelines. Une attitude méritoire, face à la véritable offensive de policiers, de magistrats et de politiciens occupant ostensiblement le terrain pour faire barrage à leurs contempteurs, sur le mode de l’intimidation [3].

Dans ce contexte, continuer à porter dans les médias le débat sur l’égalité devant la justice est un enjeu majeur. Sans toutefois négliger la vigilance, face à la propension des journalistes, et de tout un chacun, à intérioriser plus ou moins consciemment les perceptions sécuritaires ambiantes et les a priori sur les militants « irresponsables » des banlieues. La manière dont la plupart des médias a redressé le tir en rendant compte de l’appel du MIB au calme et à une « riposte politique autour d’une table » [4] est de ce point de vue un signe encourageant.

Pour en savoir plus

  • L’Echo des cités, le journal du MIB, a publié plusieurs n° spéciaux consacrés aux affaires Youssef Khaïf, Aïssa Ihich, etc...
  • MIB, 26 bis rue Kléber, 93100 Montreuil http://mibmib.free.fr/
  • Que vaut la vie de Youssef ? Nous sommes tous Youssef ! Un film (60 mn) co-produit par l’agence IM’média, Zalea TV, le MIB. Disponible pour 100 FF + frais de port à l’agence IM’média, BP 7, 75965 Paris cedex 20.

Notes

[1cf. par ex. la pétition « La Fabrique de la haine », signée par 250 personnalités. Contact : proces@samizdat.net

[2cf. lettre ouverte de Jacques Heuclin, député-maire PS de Pontault-Combault, en réponse à l’article Jeunes de
banlieue, citoyens au rabais
, de Pierre Tévanian, publié dans la page Rebonds de Libération, le 02/11/2001.

[3cf. par ex. Philippe Bilger, avocat général près la cour d’appel de Paris, in « Dangereuse faiblesse », Le Monde, 11/10/2001

[4cf. France Soir, 01/10/2001

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Publiée dans Vacarme 18, , pp. 55-57.