Vacarme 27 / Cahier

Nos monstres

par

Gertie on stage

Une bande de deux minutes datant de 1903. Cela s’appelle Le Monstre : un magicien redonne vie à un squelette. Magie primitive de Méliès comme soixante ans plus tard les combats de squelettes chorégraphiés par Ray Harryhausen dans Jason et les argonautes. Les monstres, c’est d’abord sympathique comme Gertie, le premier dinosaure du cinéma. En 1909, Winsor McCay dessine seul les 10 000 planches de cette bande de quelques minutes. Dans les Vaudeville Theatres, le « metteur en scène » se place devant l’écran où défilent ses images et incarnele dompteur qui dresse Gertie, le dinosaure de l’écran.

Le Golem

Dans le roman de Gustav Meyrink, le Golem hante le ghetto juif de Prague mais dans le film de Paul Wegener et Henryk Galeen, l’histoire se passe dans le ghetto de Budapest. Enfin c’est peut-être moi qui me trompe. Et puis il faut compter entre la version de 1915 et celle de 1920. Décidément pas facile à ressusciter le Golem, créature façonnée dans l’argile qui hante les rues des vieux quartiers de vieilles villes où habitent de vieux peuples. Sous la république de Weimar, le Golem des ghettos tombe dans l’oubli. André Antoine le réinvente dans un film de Julien Duvivier en 1936. Trop tard, l’argile va devenir cendre.

Nosferatu

Dans Murnau, Lotte Eisner titre sur « L’énigme de Nosferatu » reprenant l’un de ses articles paru en janvier 1958 dans les Cahiers du cinéma. L’historienne, auteur de L’écran démoniaque, fait retour sur deux versions conservées de la vague adaptation de l’ennuyeux Dracula de Bram Stoker par F.W. Murnau. La version française plus courte, plus sèche, l’allemande plus bucolique avec de longues scènes de fêtes champêtres. Bien sûr Lotte résout l’énigme. Le vampire est-il un monstre ? « Un être exquis » écrit André Gide dans son Journalaprès avoir vu Nosferatu. Dans les années 1960 courait la rumeur que ce n’était pas l’acteur Max Schreck qui incarnait Orlok / Nosferatu.Alors qui ? Un vrai vampire ? Rumeur de temps encore poétiquement feuilletonesque.

Frankenstein I : Mary

Eté 1816. Rives du Léman, avant le cinéma. Quelques amis réunis à la Villa Diodati. Meubler l’ennui que produit invariablement la fade Helvétie. Le temps d’une journée, on se prête à un jeu littéraire : imaginer une histoire de fantôme. Percy le Poète entame l’histoire de Lord Ruthven, aristocrate vampire. Las, il ne parvient pas à la fin de son histoire que termine son secrétaire et médecin – rêve d’hypocondriaque – Polidori. Le Vampire paraît à Londres en 1817. De son côté, l’anarchisante Mary Godwin qui a séduit Shelley le Poète couve et couvre des feuillets d’une histoire qu’elle baptise Frankenstein ou le Prométhée moderne.

Frankenstein II : Elsa

Postérité définitive de la journée : Mary et sa trop humaine créature façonnée par le docteur Frankenstein. Avec Frankenstein, le muet tient sa revanche sur le parlant grâce au triste et beau visage de Boris Karloff. Quatre ans plus tard, l’énigmatique James Whale remet ça avec La fiancée de Frankenstein. Pour compagne – car les monstres ne sauraient vivre sans amour – Whale offre Elsa Lanchester – à l’incroyable coiffure – à Boris Karloff. Fin tragique.

Browning I : l’Inconnu

Tod Browning a offert au cinéma des hommes paralysés, amputés de toutes parts. Lon Chaney se régalait à les incarner avec force rictus expressionnistes. Paralysé dans le double rôle deBlackbird ou « Phroso Dead Legs » dans West of Zanzibar… Dans The Unknown, la mutilation est paroxysme. Difficile à résumer : Alonzo, le lanceur de couteau sans bras – il se sert de ses pieds – est amoureux de la jeune héroïne incarnée par cette garce de Joan Crawford qui ne supporte pas d’être enlacée par un homme. Alonzo est un tricheur qui dissimule ses bras sous son costume de scène. Pour séduire définitivement celle qu’il aime, il se fait amputer des deux bras. Las, sa belle a vaincu son inhibition et succombé au charme de Malabar, costaud pourvu de bras solides. Monstre d’amour !

Browning II : « One of us »

Le projet est autrement terrifiant… De « vrais monstres ». Ceux que pendant des siècles, on a exhibé dans les foires, les fêtes foraines. Freaks, irruption d’une réalité terrifiante. Images difficiles à supporter, cinéma tout juste parlant. Humains, trop humains ces monstres-là : les inoubliables Harry et Daisy Earles, Hans et Frida détruits par la vile Cléopâtre ; Daisy et Violet Hilton, les sœurs siamoises ; Josephine-Joseph, l’hermaphrodite ; Johnny Eck, l’homme tronc ; Frances O’Connor, la fille sans bras ; Peter Robinson, le squelette humain ; Olga Roderick, la femme à barbe ; Radian, le torse vivant ; Elvira et Jenny Snow, les jeunes filles aux crânes étranges. Applaudir quand sonne l’heure de la vengeance ? « One of us, one of us ».

King Kong I

L’île du roi Kong … Muraille bâtie par de faux Noirs que le grand King croque. Preuve de bon goût. D’ailleurs le roi King continue avec les WASP non peinturlurés de New York. La tendre bestiole effarouchée se réfugie au sommet de l’Empire State Building dans les bras de Fay Wray (et non le contraire). Fay Wray, une très jolie vieille dame toujours bien vivante. Quand le roi Kong, tendre monstre de cinéma, est abattu au sommet de l’Empire State Building, c’est Merian Cooper qui pilote l’avion et Ernst B. Schoedsack qui braque la mitrailleusesur lui. Les créateurs tuent leur créature. Vieille histoire.

King Kong II

Les capitaines Ernst Beaumont Schoedsack et Merian Coldwell Cooper se sont rencontrés à Vienne au cours du premier conflit mondial. Point commun : l’escadrille Lafayette au-dessus de la Pologne. Cooper sort d’une geôle russe, Schoedsack veut devenir reporter d’actualités. Ils se retrouvent à Addis-Abeba, puis dans les tribus montagnardes du Turkestan où ils tournent Grass(1925) dans la pure tradition de Flaherty. Ensemble ils fondent une société de production, partent au Siam et coréalisent Chang – « éléphant » en laotien – en 1927. Aux premiers Oscars du cinéma, Chang rivalise avec L’Aurore de Murnau.

King Kong III

Tandis que Cooper devient un ponte de compagnie d’aviation américaine, la naissante Panamerican Airlines, l’excentrique Schoedsack poursuit ses expériences cinématographiques entre fiction et documentaire en Afrique, en Indonésie. Il croiseFay Wray sur le tournage de Rango, déjà une histoire de singe. En 1926 arrivent à New York deux bêtes étranges : des dragons de Komodo, lézards tout droit sortis de la Préhistoire. Schoedsack et Cooper se mettent à penser à une histoire de singe gigantesque, découvert sur une île oubliée. La « Production 601 » est secret absolu à Hollywood. On entend bien les hurlements de Fay mais personne n’ose ouvrir la porte. « Chose la plus terrifiante, la plus brutale qu’on ait jamais vue sur un écran » vante la publicité.

La Momie

Qui a-t-il sous les bandelettes de la momie ? Parfois seulement de la poussière. Une momie est-elle un monstre ? En tout cas, les momies sont amoureuses. Raides dingues même. C’est toujours l’amour qui leur redonne vie ressuscitant d’antiques love stories de 4000 ans. Karl Freund et Boris Karloff immortalisent The Mummy. Les suites sont des suites. Il y en a beaucoup.

La Bête

« Vous volez mes roses, ce que j’ai de plus cher au monde » dit la Bête. Quelle déception à la fin quand la belle bête de Mme Leprince de Beaumont se mue en pâle Jean Marais, incarnation du monstrueux quotidien que va vivre la Belle en devenant princesse. Un cauchemar, on vous dit. Henri Alekan signait la photographie et Christian Bérard les décors. Le maquillage de Jean Marais était l’ouvrage quotidien de Hagop Arakelian qui était né à Krasnodar en Russie. De sa filmographie, on retient surtout que, dix ans après le film de Cocteau, il fut chargé de maquiller une certaine Bardot dans Et Dieu… créa la femme. D’un monstre à l’autre…

Méchantes bébêtes

6 août 1944. L’Amérique lie son destin à celui du Japon. Naissance d’une série d’œuvres plus bizarroïdes les unes que les autres. Them !voit un essai nucléaire provoquer la libération d’insectes géants venus du centre de la terre. Dans It came from beneath the Sea, c’est une pieuvre géante qui attaque Frisco. Météore de la nuit, Atomic Monster, Behemoth le monstre de la mer, L’Étrange créature du Lac noir, La revanche de la créature, Tarentula, Le monstre des abîmes. Et encore Un Homme-poisson amateur de jolies filles en 3D. Mieux vaut en rire avec Ed Wood et sa Fiancée de l’atome. Bela Lugosi se marre tandis que Steve McQueen se prend au sérieux dans Le Blob, une créature informe venue de l’espace…

Godzilla vs Mothra

Les corps déformés des survivants d’Hiroshima hantent le Japon et ses cinéastes qui imaginent des monstres effrayants. Toute une série qui projette les angoisses atomiques du peuple atomisé. Godzilla, Mothra ressuscités de la Préhistoire sont les plus célébrés, mais Dagora n’est pas mal non plus, méduse géante arrivant des confins de l’espace. Ailleurs ce ne sont que vers monstrueux, ptérodactyles vicieux, qui menacent le Japon. Ishiro Honda réalisa pas mal de ces histoires invraisemblables. Mal fagotées comme une angoisse de Guerre Froide.

La bête invisible

Ce serait La Tempête de William Shakespeare qui aurait inspiré Fred McLeod Wilcox pour Planète interdite. Une abstraction de monstre en pointillés. Il est vrai que le cinéaste possède l’expérience d’avoir travaillé avec un monstre autrement terrifiant : La fidèle Lassie, c’est lui… Sur la planète Altaïr 4, les Krells ont été anéantis pour avoir découvert un procédé qui « matérialise »leurs pensées. Terreur blanche des nuits d’enfance.

Que sont devenus nos monstres ?

« Quand vous scrutez les abysses, les abysses vous scrutent aussi. ». C’est de Nietzsche, je crois, cité en exergue de la version longue de Abyss. Murnau, Whale, Schoedsack aimaient leurs monstres. Du coup leurs monstres de cinéma étaient beaux. Nosferatu ? Un rêve de manucure skinhead. Frankenstein ? Un si doux visage. King Kong ? Un amoureux transi. Des monstres qui débordaient d’humanité. Maintenant les monstres sont conçus par de sophistiquées machines informatiques qui ont probablement la voix de Hal 9000 dans 2001, l’odyssée de l’espace. Plus du tout attendrissants les nouveaux monstres qui scrutent nos absences d’humanité.

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Publiée dans Vacarme 27, , pp. 103-104.