Vacarme 28 / Cahier

La vie et les aventures de l’œuvre de P. Alternhals / 2 (extraits)

par

Le Voyage en vitre sans tain entamé dans le numéro précédent continue ou s’interrompt. Une vérité sortira-t-elle d’un passage souterrain, en intermittente du spectacle social  ?

[...]La gorge s’était déjà fait entendre, dans l’extrait de la cave, et il faudra y revenir, mais pour l’instant, c’est la hantise et les spectres qui attendent, et la honte, autre motif essentiel.

La hontise en somme, l’attentative (active et passive) au bord du cul de la mort.

Certains critiques, dont P. Saint-Germain et Ch. Arthur ont analysé le rôle du dernier chapitre du Procèsdans la genèse de certains passages du Passage Ferbus en montrant que l’attentative et la hontise s’y condensent au maximum.

En substance, ils résument et remarquent :

[…] K. se demande pourquoi on a choisi de lui envoyer ces deux-là.

[Noter, nous dit-on, que c’est en fait plus une exclamation qu’une question.]

Puis ils s’arrêtent un instant. Visiblement, les messieurs ne savent que répondre, ils attendent en laissant pendre leur bras libre, comme des infirmiers dont le malade a besoin de souffler.

– Je n’irai pas plus loin, dit K. pour voir.

Mais les deux messieurs n’ont pas besoin de répondre, il leur suffit de ne pas relâcher leur prise et de tenter de soulever K. pour l’emporter.

Mais K. semble résister.

Résiste-t-il vraiment ? Ou joue-t-il au récalcitrant ?

On dirait qu’il résiste à peine, ou ne résiste pas autrement… qu’en les obligeant à le suivre peu après, si bien qu’on ne sait toujours pas qui suit qui, qui entraîne et précède qui, et donc qui décide.

K. prend surtout conscience que sa résistance n’a au-cune valeur. Alors ils repartent. K. se met en marche, alors que les deux hommes le laissent déterminer la direction.

Mais c’est la femme qu’ils suivent qui décide de leur direction, sans le savoir (sans vraiment décider donc, ou le contraire ?), puisque K. a choisi de la suivre.

Oui, mais il ne la suit pas pour une autre raison que celle de ne pas oublier la mise en garde qu’elle incarne à ses yeux.

Il ne la suit pas pour aller dans la même direction, encore moins pour la rattraper et l’aborder, ou lui demander de l’aide, ni même pour la voir le plus longtemps possible.

Mais s’il ne la suit pas pour la voir, pour quelle raison alors ? Peut-on encore dire qu’il la suit ?

Difficile à dire, mais poursuivons.

Un peu plus loin, alors que la jeune femme vient de disparaître dans un passage Ferbus, K. songe qu’il peut maintenant se passer d’elle et il laisse faire ses deux guides.

Cette inversion du pouvoir de décision est d’autant plus étrange qu’elle s’oppose aussi, mais d’une autre façon, au pas suivant qui est que pleinement d’accord désormais, les trois hommes franchissent un pont, car on ne peut pas dire non plus qu’ils étaient franchement en désaccord auparavant.

La différence entre faire et laisser faire tremble encore peu après, en redonnant à K. la direction des opérations car chaque petit mouvement de K. est suivi docilement par les messieurs.

[Noter aussi qu’au début ces deux messieurs qui lui ont été assignés avaient une attitude conventionnelle et très étrange à la fois. Ils étaient extrêmement polis dans leurs gestes. Les convenances semblaient respectées, de même que les politesses. Ils ne pressaient pas K., n’exigeaient pas qu’il se dépêche, ne lui interdisaient rien non plus d’ailleurs, ils l’approuvaient même de la tête. Dans la salle d’attente, ils ne lui demandaient rigoureusement rien. Loi silencieuse-impérieuse, car leur attitude était, de ce fait, inquiétante. Leur silence et leurs gestes n’avaient-ils pas encore une force, une efficacité plus grande encore que d’éventuelles paroles ? Loi incarnée et dictée en silence par deux fantômes faisant dire et laissant dire.

Cette apparente liberté laissée à K. au début cachait (comme une deuxième voix silencieuse-impérieuse) l’ordre, l’impératif implicite, qu’il était inutile de discuter.

K. se préparait à sortir, assis près de la porte.

Pour les suivre ?

En tout cas il enfilait lentement des gants neufs qui lui moulaient étroitement les doigts. Ces gants, moulants, forment comme une seconde peau, une nouvelle peau de cuir à ses doigts.

Théâtre de mains. Lorsque K. observait des enfants qui jouaient derrière une barrière (un passage à niveau ?). Ceux-ci étaient incapables de quitter leur place et se tendaient leurs petites mains tâtonnantes. Ou quand les deux messieurs se désignaient de la main, lui enserraient les mains dans la rue, quand K. remarqua en silence une main ménagère chez l’un d’eux, ou encore lorsque dans la carrière, l’un des messieurs donna à K. une petite tape rassurante dans le dos, fit signe de la main après avoir trouvé l’endroit qui convenait, enfin quand le couteau passa de main en main au-dessus du visage de K., lequel, près de la fin, leva les mains, écartant tous les doigts, et enfin lorsque les mains de l’un des messieurs se posèrent sur la gorge de K. tandis que l’autre lui plongeait le couteau dans le cœur.

De même les bras, saisis, écartés, agités, etc.]

Reprenons le trajet au moment où K., tenu fermement pas les deux messieurs, songe aux mouches qui s’arrachent les pattes à vouloir les détacher de la glu.

Les pensées de K. sont révélées au lecteur et se superposent à la trajectoire des personnages dans l’espace.

Si elles s’opposent parfois à l’action, elles la provoquent tout autant. Nul besoin d’un pantomètre, cet instrument (d’arpenteur) de géométrie servant à mesurer les angles d’un triangle ? De quelle manière les trois hommes se déplacent-ils ?

Les messieurs tiennent leurs épaules collées derrière les siennes (celles de K.) ; au lieu de plier les bras, ils entourent ceux de K. sur toute leur longueur et, au bout, lui enserrent les mains dans une prise imparable ; fruit d’un enseignement et d’un entraînement.

K. marche raide entre eux deux et ces trois hommes forment une unité telle qu’en brisant l’un, on les eût brisés tous.

Il s’agit en somme d’une unité comme ne peut guère en constituer que la matière inanimée, c’est-à-dire sans vie.

Lorsque K. cherche à voir leurs visages fantomatiques, il est dégoûté par la propreté de leurs visages : il y revoit littéralement la main ménagère qui a exploré le coin des yeux, astiqué la lèvre supérieure et reculé les plis du menton.

La propreté le dégoûte ?

Eh bien s’il a l’impression de revoir la main savonneuse qui s’est promenée dans les commissures de leurs paupières, qui a frotté leur lèvre supérieure et gratté les fentes de leur menton, c’est peut-être que K. semble voir encore (hallucination ?) sur ces visages les traces d’une espèce de toilette des morts.

[Noter un détail supplémentaire à ce point précis : une réflexion laissée de côté dans les brouillons par Kafka indiquait que leurs sourcils avaient l’air rapportés et tressautaient indépendamment du rythme de leurs pas.

Ces sourcils ont donc : 1. Un côté ajouté, 2. Un tressautement (un tremblement de plus), 3. Une indépendance de mouvement par rapport à la marche.

Autant de propriétés qui font vibrer la membrane fine et transparente – entre vie et mort, propre et impropre, propre et dégoût, masque et visage…]

Mais les trois hommes marchent pourtant et de cette façon, ils sont vite sortis de la ville qui, dans cette direction, donne sur la rase campagne presque sans transition.

Et ils arrivent dans une petite carrière de pierre, abandonnée et déserte, non loin d’un immeuble encore tout à fait citadin.

La séparation ville/campagne semble s’effacer juste après avoir été soulignée ; comme souvent, un renseignement sur la situation ou les intentions (résignation vs résistance) etc., semble en contredire un autre qui le précède.

On dirait un repentir en peinture, un remords.

La honte n’est jamais loin, imminente.

L’un des deux messieurs cherche ensuite dans la carrière l’endroit qui conviendrait, et le trouve près du front de taille, là où un bloc de pierre se détache.

Faisant asseoir K. sur le sol, les deux hommes l’adossent à ce bloc de pierre et lui posent la tête dessus.

Mais en dépit de tous leurs efforts et de toute la bonne volonté de K., sa posture reste contrainte et bizarre.

Mais contrainte et bizarre, c’est toute la scène qui l’est, bien sûr.

On peut suivre un manque de naturel depuis le début, ou plutôt un défaut relatif de naturel, disons un tremblement du naturel.

(Ralentissement progressif : passage du couteau au-dessus du visage de K. qui tourne son cou encore libre.

Et enfin, l’un le saisit à la gorge pendant que l’autre lui plonge le couteau dans le cœur.)

Dans les pierres de la carrière s’inscrit, légèrement, la mort de K. et ses derniers mots bien connus :

« – Comme un chien ! dit K. C’était comme si la honte allait lui survivre. »

La honte devant la loi-fantôme, revenant ?

[…]

La gorge donc, comme elle revient (presque) d’elle-même, est sans doute le lieu le plus encombré, surchargé de significations en souffrance.

De nombreux autres extraits la placent au cœur fragilisé de la hantise. Hantise du père (et de bien d’autres à suivre).

Extraits qu’on pourrait surnommer Scènes de gorge (quasi-anagramme de Gregor en français).

1. Lorsque le narrateur met le feu à la maison de ses parents :

On m’avait dit plusieurs fois mais tu te racles la gorge comme un vieux. Je ne devais pas avoir plus de dix ans, l’angoisse et la peur passaient déjà par là.

En effet, mon père manquait rarement de s’étrangler avec les arêtes de poisson, ça me faisait peur car je croyais toujours qu’il allait y rester, j’imaginais une arête gigantesque et blanche et coupante comme une arme préhistorique, enfin voilà, les poissons j’ai jamais aimé ça, d’ailleurs je me souviens de celui qui nageait dans la baignoire un soir d’hiver, eh bien pendant que je le regardais dégorger dans l’eau claire, j’ai entendu crier au feu du côté de la rue, c’était moi qui avais provoqué un incendie en jouant avec des cartons un peu plus tôt au fond de l’atelier, et puis c’est pas moi qu’on a accusé, c’est D., l’ouvrier, moi j’ai rien dit je suis resté muet comme une carpe comme on dit, l’ouvrier a tout pris je dois dire, mais un peu plus tard, mon père a cessé d’y croire ; il a deviné que c’était moi, mais il ne m’a rien dit, l’ouvrier non plus, j’ai dû me racler la gorge et m’éloigner l’air de rien.

L’ouvrier donc, parlons-en. Il était gentil avec moi, seulement je ne comprenais pas grand-chose de ce qu’il marmonnait.

Il parlait souvent tout seul, disons un murmure.

Je me rappelle l’avoir épié jusque dans les chiottes, en pleine diarrhée, ses plaintes murmurées sortaient de l’ombre, dans une langue que je ne comprenais pas, il devait encore se fâcher avec le monde, avec d’anciens ennemis, ses souvenirs élastiques, parfaitement merdiques, ne le quittaient jamais.

Il est mort dans ces eaux-là…

Un jour il n’a plus voulu se lever. On a donc fait venir un médecin. Urémie. L’hôpital. Je suis allé le voir un dimanche. Il était là en pyjama clair, tout propre, méconnaissable. Ne portait plus son bleu de travail élimé, sa chemise noircie et son béret vissé au bord de ces grandes croûtes sombres derrière les oreilles. Chaque jour était désormais férié pour lui, l’un après l’autre éclatant comme peut l’être un signe précurseur, un avant-goût de la fin.

Et sa sépulture, d’où vient qu’elle ne fut même pas ?

Je ne sais pas bien. Je me rappelle la butte de terre et la croix de bois, son nom sur une petite étiquette noire, bien légère, qui se décollerait vite, et le tassement de la terre enfin.

Personne ne paya de pierre : pas la plus légère inscription. La honte. (13)

2. Quand le narrateur se tient debout devant son père à l’hôpital :

[…] il avait des tuyaux partout à l’hôpital (raclement de gorge), et surtout on avait dû pratiquer sur lui une trachéotomie.

Il était là devant moi, en réanimation, un appareil le faisait respirer. Et le jour de sa mort je me suis dit ceci, que j’ai noté le soir même :

« Il n’était pas mort, il avait le visage d’un mort, ou d’une mort. Pas le sien. Son visage portait quelque chose comme un masque de fatigue, des traces de souffrance. Mais ses paupières fermées n’étaient pas exactement celles d’un dormeur… »

Je ne saurai jamais s’il m’entendait l’appeler par mon nom (mon prénom) quand il était en réanimation, mon nom à haute voix, et le mien plutôt que le sien parce qu’un troisième en moi pensait que c’était ce nom-là, celui qu’il m’avait donné, qui pouvait le mieux le rappeler vraiment à la vie, le rendre à nouveau complètement vivant, et le faire enfin respirer de lui-même, et non plus avec l’aide de ce respirateur artificiel, cette machine, qui le maintenait en vie, les yeux à peine ouverts…

C’est bien connu ; le deuil et la perte de l’autre commencent avant sa mort. Derrière une vitre sans tain par exemple.

Je l’ai attendu, mon père, on peut le dire. Certains soirs je me postais derrière la vitre, à Fureter l’oreille tendue jusqu’au bout de la rue, aux Aguets, à éprouver une Durée plus aiguë que d’habitude, un Retard plus lourd que les autres.

Mais Il n’arrivait pas.

Chaque seconde me semblait sur le point de se remplir du bruit du moteur… Toujours rien. Alors je remontais l’air de rien, je ne voulais pas montrer mon inquiétude à ma mère car je croyais ou je sentais bien qu’elle était, ou aurait pu être contagieuse, cette angoisse. Je la gardais donc pour moi, faisais semblant de parler, jetais un œil sur ce repas qu’elle préparait, oui oui, ah bon, tiens, et je redescendais deux fois, quatre fois, dix fois, sans être vu ni entendu. J’écoutais encore le silence et les bruits de la rue, Il allait venir, question de minutes, dans un instant, enfin presque, oui, là maintenant, c’était imminent…

Mais non. Ça durait une heure, deux heures. La rue devenait imperceptiblement plus sombre, de quart d’heure en quart d’heure.

Il aurait dû être là, depuis longtemps !

Si la nuit s’y mettait, comment attendre encore, comment avoir l’air de ne pas attendre ? Je ne pouvais pourtant rien faire d’autre que me brûler les yeux et les oreilles dans l’ombre de la rue, me taire, et plus encore que d’habitude atténuer le souffle de ma respiration, ne pas faire un seul petit geste derrière la porte, pour mieux entendre. Un passant de temps en temps, une voiture trop rapide pour être la sienne, des voix venant de la maison d’en face. Qu’ils s’en aillent, qu’ils se taisent.

Puis, quand le ciel devenait presque noir, Il finissait par rentrer, j’entendais la voiture ralentir et tourner dans la cour. Il passait devant le massif de rosiers, garait la voiture puis Il coupait le moteur.

Je remontais soulagé. Ma mère voyait-elle que je recommençais seulement à respirer, que je reparlais, que je l’entendais à nouveau maintenant ? La menace venait de s’éloigner. Un peu. Un peu seulement.

Les portes et les murs de la maison reprenaient tout de même leurs places. Lumière dans la salle à manger. La glace sans tain redevenait simple miroir. Jusqu’au prochain soir de retard.

On peut dire que les crises de deuil-à-la-glace-sans-tain avaient débuté longtemps avant de se voir, de se remarquer dans la disparition « réelle »). (14)

3. Lorsque le narrateur en voyage, dans les derniers feuillets, croit voir dans une sorte d’hallucination le fantôme de D. (l’ouvrier et le père semblent ici se confondre et se condenser à nouveau) :

[…] il fallait passer par le passage souterrain, et j’y reviendrai donc pour ajouter que j’y ai croisé, comment dire, le regard matinal et brouillé d’une vallée sinistrée, au visage sombre de terrain vague, de banlieue lointaine dont la peau sale était ravinée, et les coulées de cailloux gris plus tristes que celles d’une carrière abandonnée.

Je le sais bien qu’il se tenait là, parlant tout seul, un pauvre diable comme on dit. Il parlait tout seul, ou disons un murmure. Ses lèvres bougeaient mais les sons restaient coincés entre ses dents, autrement dit c’était le signe qu’il n’était pas seul du tout, il revivait des moments pénibles, semblait vouloir non pas se venger mais bien se rappeler ce qu’il n’avait probablement pas dit un jour d’humiliation. Alors il revenait régulièrement sur ce jour maudit dès qu’il regardait dans le vague, on pouvait en être presque certain, il se revoyait en face des salauds qui l’avaient insulté, il n’avait sûrement pas répondu comme il aurait voulu à ce moment-là, alors il se regardait à des années de distance et se voyait là debout devant lui, son grand ennemi, plus grand que lui, double tout à coup et donc maintenant, indéfiniment, entre lui et lui ça voulait encore s’agiter pour faire taire enfin les malheureux événements, il s’apprêtait à les frapper tous ces cons qui lui avaient gueulé dessus et s’étaient moqué de lui, mais il se calmait dès qu’il avait levé une ou deux fois la main dans un geste de mépris pour ces fantômes, et il les renvoyait, du moins jusqu’à la prochaine attaque, une nouvelle traversée, la même.

En voyage, dans chaque passage souterrain, c’est lui que je revois ; il est là, au milieu de bouteilles sales et de journaux froissés, sentant peut-être valser des algues violentes sur sa peau, des courants de réactions ondulées ; comme un poisson lanterne dans un abysse de honte, la mienne, et il rumine encore et toujours des questions, des images sur les plaies de ses bras et de ses gencives.

Incliné, émoussé à la manche, vagueur exposé et cerné, est-ce qu’il reste là par crainte de ne plus resterdu tout – en vie ?

Par crainte de pire ou par manque de désir d’un autre lieu ?

Voit-il l’environnement comme un fond peint, comme un rocher dérivant à la surface d’un endroit moins fixe encore ?

Quelqu’un qui vagabonde, erre, cloche, peut-il échapperà toute définition ? Quelqu’un dont l’œil (de perdrix) coule le long des rues sales se retrouve-t-il réel ou bien domicilié à l’impossible ? Marche-t-il au dérèglement ? À tâtons en plein jour ?

Il s’éloigne de son nom, de la famille de son nom, oublie majuscules et identité en poste restante, aphasique et soliloque à perte de vue, se voile ou réfléchit – quel rapport à soi ? – sans définition, ne parvenant plus à se rassembler derrière de maigres initiales exposées aux courants d’air et à travers lesquelles Sifflent D. Finales.

Il m’a moins vu m’approcher que senti rôder à quelques mètres, furetant flottant dans les escaliers.

Sans tourner la tête vers moi il m’adresse quand même, en guise de bienvenue, comme ça :

Alors l’inclus, on se balade dans l’éden ? On a rien d’autre à foutre alors on vient me voler mon regard ? Te v’là bien démuni petit, tu te prends pour l’observatoire de la pauvreté, le samu social, les pompiers, la fluviale ?

Tu viens barboter autour de l’épave ? Eh ben je te le dis, y a pas besoin de tourner en rond, faut renflouer quoi ; c’est la réinsertion ou la mort, y a pas à tortiller, tu le comprends ça ?

Samu social mon cul… de la mort je te dis, tu vois bien que j’y suis déjà sous terre, enfin presque, ça vibre encore là haut, c’est pas fini, pas tout à fait…

Et à ce moment seulement, il s’est tourné vers moi en plissant les yeux et m’a dit comme ça dis donc t’as pas bonne mine, toi, qu’est-ce qui t’arrive ?

C’est sûr, il nous arrive tous la même chose, n’est-ce pas, sauf que pour certains le dos s’use un peu plus vite, que ça fait plus mal, alors moi je bois, t’en veux, non, tant pis pour toi, c’est crédit pourtant, ce sera pas compté dans les chiffres de cette année, tu peux y aller, j’ai pas la gale, j’ai plus grand-chose d’ailleurs, donc voilà, qu’est-ce que je disais, ah oui, je disais sans alcool ce serait encore plus dur, les gens le comprennent mal, et même plus du tout pour une femme…

Une femme elle pisse entre deux bagnoles, même pas dans le caniveau, tu sais, parce que la rue, ça te remet en dernière position, loin en arrière du peloton des animaux, je ne plaisante pas.

Une femme dans la rue, elle doit se quitter pour ne pas se faire agresser, violer, tu sais, la féminité dans la rue, faut qu’elle se sacrifie quand on ne fait pas le trottoir, faut être plus sale et plus moche que tous ces cons pour avoir la paix de ce côté-là, tu vois ce que je veux dire, faut avoir comme qui dirait l’air de traîner au bord du cul de la mort.

Mais le plus longtemps possible, avant de crever vraiment à loteldieu, et puis de se résumer ensuite à une légère inscription dans la pierre au cimetière de thiais, en quelques chiffres dans le valdemorne, des chiffres à peine consignés, à peine officiels.

Enfin pour l’instant, je suis encore là, c’est pas comme certains que j’ai connus, déjà là-bas sous les pieds des thiaisiens, ils râlent plus maintenant, ils gueulent plus dans leur coin, ils tombent plus dans le fleuve glacé, bref, ils emmerdent plus personne…

(Pendant qu’il continue à parler, à errer, de soupe populaire en cellule d’écoute, j’imagine une bande de clochards débarquant au journal de vingt heures, voulant se faire entendre, comme intermittents du spectacle social, revendiquant de vrais droits et non plus la philanthropie d’urgence mise en place au début de chaque hiver…)

Mais c’est pas pour demain, dit-il, comme s’il avait entendu ma pensée secrète, demain ce sera pareil, jusqu’au jour où, canicule ou coup de froid, on sera dévoré par les chiens ou les rats dans un coin, sauvage et naufrage, un coin qui le plus souvent se trouve au cœur de la ville, sous un pont, sur les parois des artères de la ville, ou comme ici dans une gare, presque toujours sur les berges et les bords des bruits de la vie, des circulations actives.

Puis il ajoute oui des carcasses formant des remous dans le courant, des épaves souriantes, démunies, faibles, puis minorées, oubliées… (15)

4. Dans la première version d’un moment d’attente au Buffet de la gare :

[…] je suis arrivé de l’autre côté de la gare. Là j’ai emprunté le passage souterrain et je me suis dirigé vers le buffet.

Drôle d’endroit pour le silence, que je me suis dit en entrant dans la grande salle du buffet de la gare, un peu étonné de ne pas entendre toutes sortes de bruits et de voix comme souvent dans ce genre d’endroit, ou d’envers plutôt, puisque j’avais l’impression d’être passé derrière le décor.

Et donc, de me retrouver subitement dans les coulisses de la gare, je me suis senti un peu obligé de ne pas déranger ce manque d’animation, plus conforme à une salle d’attente qu’à une brasserie, et je me suis dirigé sans bruit jusqu’à une table.

Mais quand je me suis assis, près des rideaux (grands linges odorants et jaunes) des grandes fenêtres donnant sur le quai, j’ai sursauté au bruit de tonnerre d’un train de marchandises qui passait derrière les vitres et filait en vitesse là-bas dans le matin venteux.

Puis le silence est revenu, mais cette fois, dans ce temps mort, quelque chose avait l’air de respirer.

Les autres tables étaient pourtant vides. Bien lisses, brillantes, entourées de chaises inertes, elles se trouvaient comme rangées une fois pour toutes, juste avant cessation totale et fermeture définitive au public.

Deux types murmuraient debout le long du bar.

Les quelques bruits de verres ou de tasses qu’il me semblait entendre paraissaient venir du passé. Le tiroir-caisse quant à lui ne s’ouvrait et ne se refermait plus que pour évoquer le souvenir d’histoires pleines de rebondissements.

« Ô buffet du vieux temps… »

J’ai jeté un œil distrait en face de moi, sur les lettres blanches de la pancarte au-dessus de la porte par laquelle j’étais entré :

Hall Départ
Accès aux Trains

Juste au dessous, plus petite, l’habituelle veilleuse indiquait :

SORTIE

Et alors que je me raclais la gorge discrètement, les yeux dans le vague, se sont engouffrés tout à coup, comme poussés par un courant d’air, une quarantaine de voyageurs. Sans cesser de discuter entre eux joyeusement, ils se sont répartis à toutes les tables dans la salle avec le calme et l’aisance d’habitués.

En quelques secondes la brasserie fut remplie.

(Étaient-ils tombés du train de marchandises ? S’étaient-ils pensés au dehors d’un autre train, qui n’avait pas été annoncé (parce qu’arrivé en gare avec autant d’avance que de retard) ? Pour quelle correspondance ?)

Ils parlaient tous en même temps, et de telle sorte que j’en ai ressenti une étrange et involontaire contraction dans la gorge…

(Tombés du train comme : des blocs de pierre ayant ensuite roulé jusqu’ici, dans ce cimetière ferroviaire, sur cette voie de garage, ce front de taille en carrière, s’entassant en ballast au bar du buffet / fleurs errantes ayant poussé dans un champ le long de la ligne de fuite des rails argentés / poissons sans noms en banc fluide ayant plongé dans le bocal de la brasserie / troupeau d’animaux de compagnie de voyage / hommes, femmes et enfants en transit, venus attendre là leur prochain train / nuages les plus divers, en perpétuelle métamorphose, se projetant au départ sur le plafond d’un passage souterrain / planètes suspendues dans le cosmos / étoiles par dizaines dans l’infini fracas de l’univers des chemins de fer / poussières et cadavres d’étoiles… ?)

L’un ou l’autre d’entre eux m’a dit : – Rien tu dis rien du tout, tu me laisses parler, quel que soit l’état dans lequel ou auquel etc. Tu me laisses passer par différents points de ton corps pour que je l’invente un peu. Laisse voir l’autre en toi…

Alors je me suis plus ou moins composé (exécuté) ; à une extrémité un étrange rictus, et à l’autre un pli radié de l’anus, espérant ainsi laisser voir l’autre en moi, comme première atteinte, doublement déclarée, comme analogique générale.

Bref, j’ai été, je suis, touché, dévoré, sécrété, régurgité, vomi, chié par tous ces gens du buffet.

J’ai pris corps en douce, au passage des autres en moi ; miette ou petit reste de mille poches, de mille plis, et puis je suis sorti. (16)

5. Dans la seconde version :

[…], arrivé en foule à la gare, en avance en retard, un œil rieur et l’autre inquiet, un deuil en faim de moi, l’autre au début de toi tu dis rien, en vers du décor et en coulisses de nous, tout le monde sur le pont, en avant la musique, et larguez les amarres, attention au départ et tout le tremblement, encore une fois, une bonne fois, sorti de nulle part en moi, c’est-à-dire de toi, en nous partout à la fois.

Je me suis dirigé vers le buffet, en masse et si vite que je n’ai pas su me compter avec exactitude (comme lorsqu’en train l’on ne parvient plus à dénombrer les traverses de la voie d’à côté au-delà d’une certaine vitesse).

Je suis entré en dividuel multiplex, dans un état d’élaboration proliférante que je maîtrisais moins que jamais, une quarantaine peut-être, et parmi eux en moi.

Par train multiplicateur et grouillant, je me suis installé à toutes les tables du buffet à la fois, en me cognant ici ou là les genoux, d’autres comme moi, comparés comme identifiés, c’est bien ça, c’était tout moi et les autres, et donc nous prenions toutes les places en même temps.

Au milieu de nulle part en moi, une quarantaine de volés se dérobaient à mon désir, le comblaient aussi bien, le relançaient, j’entrais en transe farcie, j’acquiesçais à tout le monde, je laisserai chacun parler, c’était promis, je me sentais déjà touché par leurs sourires, sensible au moindre remous tel un banc de poissons timides s’approchant de la surface nuancée des événements, ou semblable à une nuée d’oiseaux curieux et craintifs venus se poser là en douceur et se transformant aussitôt en un placide troupeau de bœufs regardant les trains passer, disposés en rang devant l’abreuvoir-comptoir du buffet.

En assistant plus qu’en dirigeant la répétition bigarrée d’un ensemble symphonique aux musiciens assis tout autour de moi sans leur costume de concert, j’entendais bien obéir désormais à chaque monde en moi, je me sentais gagné par cette équipe entraînante aux maillots tous différents, je suivais, dans plusieurs directions, le désir de me faire bienvenir de chacun sur mes lignes intérieures, je tâchais de mimer les variations de l’un et l’autre, la démarche de celui-ci, la moue de celui-là, le ton de tel autre, les tournures de son voisin, attentif à toute expression afin de me modifier, moquer, dégrader, plier, relancer peut-être, et que quelque chose ait enfin lieu. (17)

Tous les liquides précédemment évoqués semblent avoir pour but d’éteindre l’incendie de l’enfance qui était aussi événement de honte, de mensonge impardonnable, etc.

La gorge plus ou moins silencieuse du narrateur, qui se présume lui-même (après un détour grondant/grondé) coupable, devient (s’avoue et s’excuse) dividuelle et ne cessera plus dès lors de se remplir des paroles (des autres).

[…]

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Publiée dans Vacarme 28, , pp. 82-87.