Vacarme 30 / Cahier

héros

Mémoire d’un homme au foyer

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Les foyers sont à l’image de la politique migratoire française : construits pour accueillir les travailleurs immigrés de passage, ils ont vieilli avec leurs résidents, piégés par le durcissement progressif de la législation en matière d’accueil des étrangers. Samba Sylla a vécu de dortoirs en foyers depuis qu’il a débarqué à Marseille en 1965. Histoire d’un militant, des grèves de loyer au mouvement des sans-papiers, du maoïsme aux actions de développement.

Avril 1965. Marseille. C’est encore l’hiver. La foule est énorme, comme à Dakar ou Abidjan. Au milieu de la cohue, un très jeune homme, mince et musclé. Costume-cravate-chaussettes-souliers. La valise bien en main. À l’attaque du pays du froid, du pays des Gaulois. Il ne se souvient pas avoir été impressionné. Plus de cinq mois de périple depuis son village près de Kayes au Mali. Il est fatigué. Les heures de marche, de bus, en groupe, seul, avec en main l’adresse d’un proche chezqui se réfugier. Les frontières qui résistent, les détours, les kilomètres pour rien, les attentes et les huit derniers jours à supporter la mer. Il est épuisé, mais pas impressionné. Tout juste étonné de voirdes blancs partout, de la fumée sort de leur bouche, de celle des vaches aussi. Surpris surtout de les voir croulant sous les colis, à courir, s’agenouiller, souffler. Dans le train qui l’emmène vers Paris, il les voit accroupis dans les champs. Par la fenêtre, il les regarde s’éloigner et rétrécir.

Novembre 2004. Paris. Je lui demande de retracer ses quarante années de bras-le-corps avec la société française : ce qu’il a su en prendre, ce qui l’a usé, ce qu’il en est resté. Comment l’écran, entre lui et la France-terre-d’accueil, s’est progressivement déplacé jusqu’à produire une drôle de colère, distanciée mais tenace. Samba Sylla me reçoit chez lui, au foyer de la rue de Lorraine, XIXème arrondissement, où il vit depuis vingt-cinq ans. Foyer de travailleurs migrants. Que des hommes, Africains (Mauritaniens, Sénégalais, Maliens), 180 lits, 270 résidents. Du « temporaire » construit à la fin des années 70. Personne ne souhaite vivre en foyer. On rêve tous d’avoir notre studio en ville. Que nos femmes viennent nous voir. Mais on n’a pas le choix. On rêve tous de repartir au pays, mais ce n’est plus possible. Le foyer est devenu une protection, un mode de défense face au reste du monde : on recrée nos villages, nos coutumes, notre solidarité. Son histoire de l’immigration est tressée à celles des foyers et des luttes. Rue de Lorraine, la lumière est crue et envahissante, l’insonorisationnulle, la construction vétuste. L’animation et les va-et-vient permanents semblent rompre, au premier abord, l’idée d’enfermement attachée au lieu. Le foyer se décompose en deux grands espaces. Les pièces de vie communedu rez-de-chaussée, avec une cuisine-cantinesommaire (des éviers, des becs à gaz, plusieurs grandes tables, des bancs), toujours pleine à craquer, où sont prévus des tours de repas (fournis par des femmes extérieures), la salle de prière, la petite salle de réunion pour les négociations avec le gestionnaire et le hall d’entrée proprement dit envahi par les marchands ambulants (savon, shampoing, dentifrice, fruits et légumes, maïs grillé, cigarettes, vestes en cuir, tongs, briquets, etc. : produits de dépannage en tous genres). Les chambres, sur huit étages, sont reliées par un escalier central circulaire en béton et carrelage. Dans les couloirs, les portes s’entrouvrent sur des bouts d’intimité :un pied échoué sur un dossier de chaise, du bouillon dans une marmite, les sons et lumières d’une télé allumée. Chambre 606. La sienne, qu’il partage avec un autre Malien, pour 436,60 euros par mois.

Son premier mauvais souvenir Je venais juste d’arriver à Paris, j’ai passé la nuit dans un sous-sol. Les canalisations fuyaient, il y avait des rats, de la saleté partout, pas de fenêtre. Je me suis demandé pourquoi cet endroit nous était réservé. Il trouve ensuite à se loger dans un dortoir du XVIIIème, puis déménage de foyer en foyer jusqu’à s’installer rue de Lorraine. L’indignation face aux logements insalubres réservés aux immigrés suscite les premiers mouvements de lutte, auxquels il participe à la fin des années 60 : la création d’un front de mobilisation des foyers, parti de la grève des foyers de Drancyen 1969, et la dénonciation des « marchands de sommeil » qui se cristallise en janvier 1970 autour de la mort par asphyxie de cinq travailleurs africains à Aubervilliers. Les immigrés arrivent alors par centaines de milliers pour travailler dans l’automobile, la construction, le nettoyage et se retrouvent parqués dans des foyers-taudis. Pour les hommes politiques et les patrons, c’était justifié par le fait que nous ne resterions pas en France. Tout le monde pensait, y compris nous, que nous rentrerions au pays. La question de l’habitat se mêle à celle de la précarisation des contrats de travail. En mai 68, parmi les premiers grévistes à défiler, se trouvent les éboueurs de Paris, pour la plupart originaires d’Afrique noire, qui contestent le statut de travailleurs saisonniers précaires. Lors des grandes grèves ouvrières, les travailleurs ouest-africains ont immédiatement trouvé leur place. Pour moi, il y avait une seule classe ouvrière, pas deux. Il n’y avait pas d’un côté les blancs grévistes et de l’autre les immigrés au travail (…). En tant qu’immigrés, nous avions l’expérience et la mémoire des luttes pour les indépendances. Pour moi, la lutte c’était la fierté et la connaissance. Dès mon arrivée, j’ai suivi des cours du soir, je me suis formé. C’était tout un mouvement. J’étais contre les colonisations, pour l’indépendance de l’Angola, du Mozambique et de la Guinée-Bissau, c’était l’époque de la lutte pour l’indépendance de l’île de Mayotte, et pour les Américains hors du Vietnam. En tant qu’immigrés, nous avions ce savoir-là. Les piquets de grève avec les ouvriers,les manifestations avec les étudiants. Il est sur tous les fronts. J’avais douze ans lors de l’indépendance du Mali, mes parents étaient très impliqués, ce discours m’est resté : l’indépendance ce n’était pas se reposer, c’était se prendre en main pour changer la vie quotidienne. J’étais venu en France pour travailler. Avec mon numéro de sécurité sociale, j’étais devenu partie intégrante de la société française et c’était cette société qu’il fallait changer.

Mai 68 crée du « lien social » : il entre en politique, milite à Révolution Afrique avec l’Union des communistes africains, rencontre des maoïstes, le mouvement lui plaît, car le but n’était pas de prendre le pouvoir mais de transférer les connaissances. C’est l’époque yéyé, il porte des pantalons pattes d’eph et sort avec des blancs aux grands concerts. Il enchaîne les petits boulots. Employé dans une blanchisserie, magasinier, réparateur d’ascenseur, ouvrier dans une usine à gâteaux pour oiseaux, transporteur de viande aux abattoirs de la Villette. Il est embauché chez Fiat en 1974 et y reste quatorze ans. Ouvrier, il ne se syndique pas. Une seule classe ouvrière, mais pas les mêmes droits. Les syndicats n’ont jamais considéré les migrants comme des salariés à part entière. La preuve, c’est qu’il y avait toujours une section immigrée séparée. Cela ne m’a pas attiré. Dans les négociations avec le patronat, les revendications spécifiques des étrangers ne sont presque jamais prises en compte, au motif qu’elles risquent de diviser la classe ouvrière française. Je me souviens d’un Marocain qui travaillait à la chaîne depuis quinze ans. Un petit stagiaire français est arrivé, le Marocain l’a formé, un mois après, il était sous-homme du petit jeune homme. Les délégués n’ont rien fait. Quand on disait ‘même patron même combat’, les syndicats n’étaient pas très chauds. Quand on disait ‘égalité des droits’, on n’était pas entendus.

Le contrecoup de la révolution de mai est brutal. Les conditions de vie se sont gravement dégradées dans les années 70. 1974, c’était la crise, Giscard au pouvoir, c’était la première vague de sans-papiers, les rafles incessantes, les contrôles d’identité dans le métro, les descentes de flics dans les foyers à l’aube. Après avoir assoupli la procédure de régularisation des étrangers à partir de 1964, le gouvernement amorce un premier virage, dès 1968, avec des expulsions musclées pour « trouble à l’ordre public ». Les circulaires Marcellin-Fontanet de 1972 subordonnent l’obtention de la carte de séjour à la signature d’un contrat de travail d’au moins un an et d’une attestation de logement « décent ». La durée de validité de la carte de travail est calquée sur la durée du contrat de travail. Un licenciement, le chômage et c’est l’expulsion. Le renouvellement des papiers devient un casse-tête. À partir de là, tout a basculé : nous avions, nous les Africains, l’esprit de l’immigration tournante, nous ne pensions pas nous fixer en France : nous travaillions à Paris pour nourrir la famille, puis nous repartions nous reposer chez nous, construire la maison, profiter des enfants. Mais la carte de séjour nous a bloqués. Nous ne pouvions plus faire d’allers-retours. Les patrons ont profité de la situation. C’était la crise. Ils nous tenaient avec leurs contrats. Il n’était plus possible de se libérer un mois ou deux pour rentrer au pays. Tout a changé. C’est de là qu’est venu le regroupement familialnous ne pouvions plus rentrer, nous avons fait venir nos familles. Encore fallait-il avoir un logement « décent » (15 m2 pour un couple et 9 m2 pour chaque enfant) et un emploi stable. J’ai refusé de jouer le jeu, pour des raisons politiques. Le durcissementde la loi crée les sans-papiers. Ils n’ont toujours pas compris qu’ils peuvent mettre toutes les barrières qu’ils veulent, ceux qui veulent passer trouveront toujours le moyen de passer. À partir de 1972, des grèves de la faim éclatent pour la régularisation de ceux qui ne répondent plus aux nouveaux critères. Elles se poursuivent alors qu’en juillet 1974, le gouvernement annonce « l’arrêt officiel de l’immigration de travail » à la suite du choc pétrolier.

Les grèves de foyers, pour les loyers et les conditions de vie, se multiplient. Le mouvement se structure avec la longue grève des foyers de la Sonacotra entre 1975 et 1980. En plus des loyers trop chers, nous revendiquions un droit de vie tout simple avec la liberté de visite, le droit de se réunir, de téléphoner, de passer des films, de faire des débats, d’avoir des activités culturelles… Le comité de coordination de la lutte, créé courant 1975, veut rester indépendant des partis et des organisations syndicales et rejette toute négociation foyer par foyer. Dans les foyers gérés par la Soundiata nous avions un peu moins de problèmes, du fait que la structure associative était dirigée par des gens plutôt bienveillants. Mais nous étions solidaires. J’ai campé tout l’été 1979 avec les résidents expulsés du foyer de Garges-lès-Gonesse. Nous faisions des tournées dans les HLM avoisinants et les gens nous donnaient des couvertures, du pain, du lait, du café chaud. Même Mitterrand est venu, c’était lors de la campagne présidentielle. Le bilan ? Beaucoup d’expulsions, les leaders du mouvement ont été décimés, les conditions de vie n’ont pas beaucoup changé, mais nous avons expérimenté une protestation autonome.

En mai 1981, Samba ne manifeste pas place de la Bastille. J’avais le sentiment qu’on était partis pour longtemps. Je ne pouvais pas crier ‘on a gagné, on a gagné’ avec les copains (…). C’est vrai, ces années 80, cela a été un souffle, un soulagement, avec notamment le renouvellement automatique de la carte de séjour. La marche des Beurs en 1983 et la manifestation à vélo « convergence 84 » pour exiger une nouvelle citoyenneté politique. L’arrivée des familles et l’irruption des jeunes générations sur le devant de la scène font passer les problèmes des foyersau second plan. Mais les améliorations apportées par la gauche sont rapidement annulées par la montée du Front national. La gauche a pris peur, elle a été faible et n’a pas su nous défendre. Les grandes grèves des OS immigrés contre les licenciements à Citröen-Aulnay et à Talbot-Poissy en 1982 et 1983 sont gravées dans la mémoire de Samba. Pierre Mauroy, alors Premier ministre,qualifie les grévistes d’« intégristes musulmans », et, lors de violentesbagarres, les non-grévistes français crient « au four, à la Seine » aux grévistes immigrés. Le PS fait fausse route : il pense faire preuve de réalisme en séparant la cause des migrants réguliers de celle des sans-papiers. Insidieusement, la gauche banalise la « lutte contre l’immigration clandestine » et les « reconduites à la frontière ». Le mouvement des sans-papiers se structure progressivementautour de ce clivage.

Chaque retour de la droite au pouvoir, en 1986 et en 1993, s’accompagne de nouvelles restrictions (lois Pasqua) et crée un climat de suspicion généralisée à l’égard des étrangers. Dans la foulée du mouvement social de l’hiver 1995, le mouvement des sans-papiers prend de l’ampleur avec l’occupation, en 1996, des églises Saint-Ambroise et Saint-Bernard à Paris. Mais il souffre de la concurrence entre ses dirigeants, d’hésitations sur la stratégie (faut-il prôner la régularisation au cas par cas ou demander la régularisation de l’ensemble des sans-papiers ?) et de l’absence de liens avec les immigrés en situation régulière. Nous n’étions plus alors en première ligne. On soutenait le mouvement, leurs revendications, mais les meneurs étaient issus des générations d’après. Dans les foyers, les jeunes Africains sans-papiers sont bien accueillis par les vieux résidents, qui sortent les matelas de sous leur lit pour leur faire une place. Mais, devant l’impassibilité des pouvoirs publics face aux problèmes de sur-occupation, de nouvelles grèves éclatentdans les années 90. Conçus à l’origine pour les travail-leurs célibataires, les foyers ont perdu leur raison d’être aux yeux des responsables politiques : les immigrés ont renoncé à rentrer au pays, les femmes et les enfants sont venus, beaucoup de pères ont perdu leur emploi au milieu des années 80 à la suite des vagues de licenciements, dans l’automobile ou la sidérurgie.

‘La France ne veut plus de nous’, voilà ce que nous nous disions. Certains résidents se replient sur la communauté du foyer, d’autres comme Samba s’investissent dans le développement de leur village d’origine. Une page importante de son histoire de l’immigration s’écrit ici, après son licenciement de chez Fiat en 1988. Il parvient à lier travail et militance en devenant animateurpuis permanent au GRDR (Groupe de Recherche et de réalisations pour le Développement Rural dans le tiers-monde), une association soutenant les projets de développement dans le bassin du fleuve Sénégal. Dans son village, Diataya, il participe à la construction de puits, de classes d’écoles, d’une coopérative d’achats et d’une caisse de crédit et d’épargne des villageois, en partie grâce aux cotisations des résidents du foyer originaires de la région. Ce sont nous, les immigrés, avec notre petit pécule et malgré la vie difficile que l’on mène ici, qui avons amené le confort et l’eau potable chez nous au Mali. Nous sommes des citoyens des deux espaces, mais personne n’a jamais su valoriser notre action, nous reconnaître cela. La gauche a bien soutenu nos projets, elle nous a financés, mais secrètement, presque honteusement. Maintenant c’est Sarkozy qui vient visiter nos réalisations. Le foyer, il s’y implique aussi beaucoup, en tentant de l’ouvrir sur la ville et le quartier en organisant des expos, en faisant venir les gens (…). Citoyen de droits, je ne le suis toujours pas, alors je suis devenu citoyen d’action.

Épilogue. C’est la fête de fin du ramadan, ce dimanche glacial de novembre. Avec deux de ses plus proches amis, chambre 402, Samba suit le programme de la chaîne publique malienne. Un western avec John Wayne suivi de mini-reportages sur les festivités locales. Des amis passent. Les odeurs de dîner se mélangent. L’animation fait illusion. Une fois encore, l’impression d’enfermement s’estompe. Arrive Diaou Alassane vêtu d’une grande tunique de fête. Originaire du même village que Samba, il est venu en France quinze ans après lui. Il décrit comment le piège s’est refermé sur lui. Quand je suis arrivé en France, j’ai tout de suite regretté. De là-bas, je voyais ce pays comme un paradis. Cela n’a été que souffrance. Je suis arrivé en 1979, la période était très dure, très dure. Je n’avais pas de papiers, c’était l’angoisse, on était contrôlés partout, dans les cars, dans les gares, nuit et jour. Je suis venu en France pour gagner de l’argent, c’est tout, pour l’envoyer à la famille. Personne n’abandonne sa femme et ses enfants par plaisir. Mais ça n’a pas marché, j’ai travaillé dans la tôlerie, j’ai été licencié, et je me suis retrouvé piégé, obligé de rester pour envoyer de l’argent à la famille, mais pas assez pour sortir du foyer. Au pays, j’avais ma liberté. Ici, tu restes au foyer collé à la télévision toute la journée. Tu te lèves c’est déjà la nuit. Il fait froid. Tu vas chez les uns chez les autres, tu ne sors pas de là, tu regardes la télé. Le foyer, c’est l’enfermement. Samba, il essaie d’ouvrir le foyer sur la ville, c’est bien, mais c’est une exception. La France-terre-d’accueil ? Qu’est-ce que tu racontes ? Moi pas comprendre toi.

Post-scriptum

Sur la grève des foyers Sonacotra 1975-1980, voir aussi : « Vingt ans après », entretien avec Assane Ba, Vacarme n°16, été 2001.

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Publiée dans Vacarme 30, , pp. 90-93.