Vacarme 30 / Cahier

[animale]

par

animale. Je recopie cette façon de mourir le poids du corps enfoncé
les yeux ouverts devant la couleur miroir de la glace les mains frottées à la couleur réglisse de la route

moi je porte dans mon sac plusieurs petits mots de cailloux et je les touche plusieurs fois par jour et cette façon de toucher les cailloux, de faire le tour des arbres, de descendre à la cave les mains en avant c’est comme d’être un peu endormi.
Dans la nature les animaux font leur nid. Ils n’ont jamais froid, ni chaud, ils dorment là, sans rien dire. Les morses ont les pieds courts enveloppés dans la peau du ventre ils ont les pieds courts à l’intérieur du ventre
ils rampent et dans l’eau leurs pieds sont des nageoires ils nagent lèvre repliée par la saillie des canines
ainsi ils marchent ils rampent ils nagent.
Cette image montre comment sont logés les Esquimaux. Il fait si chaud à l’intérieur de leur maison qu’ils y vivent nus. La moitié de la hutte est occupée par une planche sur laquelle ils parlent, ils mangent, ils dorment. Sous la planche il y a une caisse pour la viande, un récipient d’huile, un couteau, un séchoir et des vêtements.
Je recopie cette façon de raconter l’histoire à la couleur groseille de l’écran à la couleur encore brûlante du thé
Cette fois j’ai reconnu un corps
voir le corps s’enfoncer couler gagner le fond
Je recopie les mots de Max Stirner. Max Stirner dit qu’il n’a fondé sa cause sur rien. Je n’ai fondé ma cause sur rien.
Je recopie cette façon de mourir. Il s’agit d’un voyagement (de l’un vers l’autre). Autour de nous il y a de l’eau. C’est la mer ou bien le lac qui ressemble à la mer. Au large l’eau est brillante comme de l’huile. Le vent glisse à la surface de l’eau. Un voyagement, une écriture exactement surpassionnelle. Avec en vue l’épilogue, la fin sans fin avec dans les os un peu de ce bonheur qui s’éternise de passer.
Epilogue en permanence d’un pied sur l’autre. Il s’agit d’un dé-cielement. Exactement d’une écriture surpassionnelle de dé-cielement.
Pas d’atelier pas de moyens de transport pas de tablier blanc
pas de vision du monde pas d’ironie pas d’image

Comme son regard revient vers le père il voit que le morse lui a enfoncé ses crocs dans le dos, si loin que sa poitrine est transpercée. Il ne crie pas, il dit seulement hi hi, et son visage est différent. On dirait qu’il rit. C’est la dernière chose qu’il voit de son père. Aussitôt après l’animal entraîne le corps au fond de l’eau. Il a vu la bouche de son père. Avec à la fin dans les os un peu de ce rire et de ce bonheur qui s’éternisent de passer.

Non pas d’atelier, rien, je n’ai fondé ma cause sur rien, j’apprends à chasser en kayak, je bois du lait, je dors ici, sur cette planche, après il y a l’hiver, il y a la nuit et l’eau qui lentement durcit. On voit comme de grandes taches là où l’eau n’est plus brillante. Alors le courant pousse peu à peu ces taches ensemble, et l’on peut voir distinctement que c’est de la glace.

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Publiée dans Vacarme 30, , page 106.