Vacarme 23 / Processus

Ligne 11, voyage cinémétrographique

par

« L’avantage au cinéma, c’est qu’on peut écrire n’importe quoi sur presque n’importe quoi. Le cinéma se tient tout entier dans ce presque. Tu vois la différence, Burdeau ? »
– Louis Skorecki, Libération, 30 janvier 2003 (non distribué pour cause de grève des NMPP)

Station Châtelet / je charade

Je me souviens de mon grand-père, poinçonneur puis chef de station à Campo-Formio dans le XIIIème mais que j’ai toujours imaginé sur la Ligne 11 aux Lilas. Cinématographe et métro, tellement contemporains. 1896. Fulgence Bienvenüe déposait son projet de métro souterrain quand les frères Lumière organisaient la première projection d’images animées. Le cinéma plongeait le rêveur parisien dans le noir, tout comme le métropolitain. Pour aller vers quelle lumière ? « La gerbe et l’obstacle » écrivait Jean-Louis Bory. Moi quand je rentre dans le métro, je pense à Charade de Stanley Donen. Un peu Cary Grant qui cherche son Audrey Hepburn. Charade cinématographique sur la Ligne 11. Première illusion : la Ligne 11 compte treize stations. Elle remplace le funiculaire du temps du cinéma muet qui montait au village de Belleville.

Station Hôtel de ville / voyageur citoyen

Alexandre Trauner reconstituait en studio la station Barbès-Rochechouart dans Les portes de la nuit… Jean Vilar en fantôme, essoufflement de la collaboration Carné/Prévert. Besson s’empara plus tard du RER avec Subway. On croirait un peu vite que le cinéma n’aime pas le métropolitain. Impossible pourtant de compter les films prenant le métro pour décor. Décor mal aimable. Trauner posait la bonne question : soit on fait du faux métro, soit on se risque aux regards tristes et ennuyeux des vrais voyageurs. Dans le métro, le maire Chirac s’aventura un jour à mettre des télévisions. Fiasco. Le citoyen parisien y aspire à l’ennui, à l’entre-deux.

Station Rambuteau / paris nous appartient

Le préfet Rambuteau installa l’éclairage au gaz dans la nuit de Paris. Tout le contraire du cinéma, tout le contraire du métro. Toute cette lumière dans la nuit qui chasse l’indécis. Rambuteau s’est aussi préoccupé d’assainir la capitale. C’est pourquoi il n’a pas imaginé le métro, royaume du staphylocoque et du streptocoque. Vingt fois plus nombreux qu’à l’extérieur. Avec le Centre Beaubourg à côté, et l’Hôtel de Ville pas loin, Rambuteau, c’est du Rohmer, genre L’arbre, le maire et la médiathèque. Mais les cinéastes de la Nouvelle Vague ont toujours préféré les quartiers chics. L’est populo, c’était bon pour le cinéma que fustigeaient les jeunes Turcs, celui d’Aurenche et Bost, de Delannoy, de Borderie et Grangier. Mauvais cinéma, juste ethnographie.

Station Arts et métiers / Stargate

Dans le Guide des Cités obscures, François Schuitten et Benoît Peeters font des Arts & Métiers le point de passage vers l’univers parallèle qu’ils inventent depuis vingt ans. Il est vrai que c’est François Schuitten qui a dessiné la station au futurisme dix-neuvièmiste de la Ligne 11. Au début elle plaisait, la station Arts & Métiers. Moins aujourd’hui. Du pouvoir de la bande dessinée sur la réalité. Et le cinéma dans tout ça ? De l’art et du métier. En sortant du métro, il y a une belle cariatide filmée par Agnès Varda dans Les Dites Cariatides en 1982.

Station République / Le voyage dans la lune

Le cinéma s’est rarement emparé de la République. Pas cinématographique la disgracieuse place-caserne. Trop hantée par le boulevard du Temple et ses crimes, les fantômes de Frédérick Lemaître et de Baptiste Debureau. Trauner encore. Fantômes de cinéma et nostalgie de Révolution des peuples. On tourne, on tourne autour de la République. Surtout les manifestants. Trop de manifs, ça l’épuise pas la République. Toujours au JT la République. Contre la guerre, pour les retraites, contre Le Pen, pour plus de justice… Contre, pour… toujours la République doit choisir. De l’image vérité, pas de la fiction. Pourtant le maître de l’illusion, le cher, le très cher Méliès, qui mourut pauvre et oublié, habitait à quelques pas de là sur le boulevard Saint-Martin.

Station Goncourt / Le paradoxe d’Arletty

La station Goncourt devrait s’appeler Faubourg du Temple. Ce faubourg, c’est presque tout ce qu’il reste du Paris du XIXème siècle d’avant Haussmann, d’avant l’invention du cinéma et du métro. Edmond de Goncourt, qui disparut bien après Jules, quelques semaines après la première projection du cinématographe, n’a pas eu le temps de comprendre le pouvoir de l’image qui aurait raccourci les mots de son journal à deux têtes. Goncourt, c’est aussi le canal Saint-Martin et l’Hôtel du Nord. Fétichisme du cinéma. Le faux canal, le faux hôtel de cinéma furent construits loin de là, toujours par Trauner. Des lieux vrais magnifiés par le faux qui, aujourd’hui, suintent le faux. On appelle ça le paradoxe d’Arletty.

Station Belleville / Purée de pois chiches

Houmous, qui tenait la plus inspirée et folle page de programme télé à la grande époque de Libé voulait faire du Bellevue, sur le boulevard, un cinéma consacré aux films arabes avec cabaret oriental. Maintenant c’est une synagogue. Philippe, c’était le vrai prénom d’Houmous, est mort. Une à une les salles de spectacles et de cinéma de Belleville ont fermé. Le Théâtre Yiddish est un supermarché. Le Zèbre – avec la Java et les Folies Belleville – dernier lieu historique du Belleville d’avant-guerre, ne sait plus non plus où il en est : cinéma passé par tous les genres – Gabin, Farid el-Atrache, Raj Kapoor, Walt Disney –il s’est rêvé salle de concert, théâtre, cirque… La Fondation de France s’en mêla. On donna des sous. Aujourd’hui la façade restaurée d’un impeccable zèbre dort bien souvent le soir. On pense alors à Daniel Guérin et son petit amant maçon à la fête foraine sur le boulevard. Ou à Philippe Garrel, tout seul un jour de décembre, filmant une comédienne dans un manteau de fourrure. Ça, du cinéma ?

Station Pyrénées / Les Apaches

Il y a quelques années, le quartier s’est mobilisé pour sauver la « maison de Casque d’Or » dans la charmante rue des Cascades. La petite maison et son petit jardin rustiques devaient être détruits, pour être remplacés par un immeuble de l’office des HLM de Paris. Le couple propriétaire expulsé se rebella. Tout le quartier prit parti pour le souffleur de verre et son épouse écrivaine. C’était sous Chirac maire de Paris. Jack Lang s’en mêla, sauvant la petite maison et ses égoïstes bobos. Dans Casque d’Or, le film, « la maison de Casque d’Or » n’est surtout pas celle de Casque d’Or. En fait, elle apparaît à peine dans quelques plans. Par contre on voit beaucoup le terrain vague qui s’étend à la rencontre des actuelles rues des Envierges et du Transvaal. C’est là que Manda/Reggiani travaille. Aujourd’hui c’est un terrain de sport. Très souvent les grilles sont fermées parce que les jeunes y viendraient. Toujours la crainte de l’Apache.

Station Jourdain / Fantômas

C’est en sortant à Jourdain que, par la rue de La Villette, on rejoint les Buttes Chaumont. On passait avant à deux pas de la SFP, dédale de couloirs sans fin où se fabriquait la télévision, aujourd’hui remplacée par de cossues résidences modernes et un centre d’art contemporain voulu par le voisinage… Nostalgie de la télévision naissante : Nounours et le marchand de sable au dessus de la Place des Fêtes, Jean-Christophe Averty, Thierry La Fronde et Les Rois maudits… Du mauvais cinéma. De la bonne télévision. À qui connaît le Fantômas de Louis Feuillade, les rues autour des Buttes Chaumont sont familières. Rue du Plateau, il y a aussi un centre des impôts avec, au sol, la marguerite en mosaïques de la Gaumont.

Station Place des fêtes / Main basse sur la ville

La Place des Fêtes n’a pas eu son Francesco Rosi. Main basse (et définitive) sur la ville. Il y a quelques vieux fous pour raconter que la Place des Fêtes fut une vraie place de fêtes. On a dû effacer les traces des images de cinéma d’avant la nouvelle Place des Fêtes et sa Pyramide de lumière. Ce serait trop dur pour les habitants. À quoi ressemblait le Place des Fêtes, avec son joli nom et sa postérité indigne ? Place des Fêtes, c’est Alexanderplatz à Berlin en moins romanesque. Mais du haut des tours idiotes, les habitants profitent de la plus belle vue sur Paris. Revenons au métro : l’escalier mécanique de la station est le plus long de la capitale, il conduit à 25 mètres sous terre.

Station Télégraphe / Léon

Dans le petit cimetière du Haut Belleville, à la sortie du métro Télégraphe – c’est là que Chappe bâtit le premier télégraphe qui annonça le 28 thermidor An III la reddition de la place forte du Quesnoy dans le Nord, dans le petit cimetière, c’est là que l’on comprend que, sans la Grosse Bertha, Belleville serait aujourd’hui Hollywood. Entre Montreuil, Belleville et les Buttes Chaumont, Léon Gaumont et Georges Méliès, Alice Guy et Louis Feuillade, inventèrent le cinéma et ses premiers studios. Mais pendant la Première Guerre mondiale, les « Bertha », hommage à Bertha Krupp, postées autour de Paris, parvinrent à atteindre La Vielleuse, la brasserie, devenue anonyme, du carrefour de Belleville. C’est alors que disparurent les studios de cinéma de Belleville, trop de lumières le soir, de trop belles cibles… Dans les champs d’une bourgade californienne, on se préparait activement à édifier les murs de la Mecque du cinéma. Le cinéma traversait l’Atlantique pour longtemps. Dans le petit cimetière de Télégraphe repose Léon Gaumont, premier nabab du cinéma et de l’image d’information du XXème siècle. Une plaque rend hommage aux otages de la Villa Haxo, triste épisode de la Commune. Si les Lumière étaient nés vingt ans plus tôt, le cinématographe aurait capté la Commune de Paris. On peut rêver.

Station Porte des Lilas / Le point d’honneur des Lilas

Porte des Lilas, c’est le titre d’un film de René Clair que je n’ai jamais vu. Dans la station, il y a une horrible mosaïque qui représente Georges Brassens qui dans le film interprétait l’Artiste. Il y a aussi la chanson de Gainsbourg mais on ne sait si son poinçonneur poinçonnait à Porte des Lilas ou à Mairie des Lilas, la station d’après. En tout cas, c’était pas mon grand-père. Il y a encore le souvenir du Lac Saint-Fargeau, une sablière que son propriétaire transforma en petit lac, avec petite île à l’appoint. Jusqu’en 1914, on y venait de tout Paris pour canoter et pêcher. C’est pourquoi la Compagnie des Omnibus obtint le prolongement de la ligne qui reliait Arts & Métiers au village de Belleville jusqu’au lac de Saint-Fargeau. Préfiguration de la Ligne 11.

Station Mairie des Lilas / Arlette

Au Lilas habite Arlette à qui on put trouver autrefois quelques faux airs de Falconetti, Jeanne d’Arc d’obscur groupuscule tout droit sorti de la Russie du XIXème. Ou encore des faux airs d’Arletty, sans son « y » nettement plus sexy, sise quelques stations plus bas sur le canal. La RATP aurait pu décider de prolonger la Ligne 11. Ce ne fut pas fait. Seule solution : la prendre en sens inverse, redescendre vers Paris. S’inventer d’autres histoires. Je n’ai jamais été à la station Mairie des Lilas. Peut-être qu’un jour, on fera son samouraï et on ira la visiter.

Post-scriptum

La version imprimée de cette contribution était illustrée de dessins de Nathalie Schorter, qui ne sont pas reproduits ici.

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Publiée dans Vacarme 23, , pp. 74-76.