Vacarme 69 / Cahier

Polaroïds borderline (extrait)

par

Un architecte français, Laurent Portejoie rejoint à Mexico Julián Herbert, qui n’y vit pas, pour arpenter la ville, sans langue commune, ou plutôt, tenus à en inventer une. C’est dans le cadre d’un dispositif inventé pour eux par d’autres réunissant architectes et écrivains, qu’ils élaborent des objets — cartes imaginaires, feuille de route, « polaroïds borderline » — ébauchent des rapprochement pour décrire Mexico, dit « le District Federal » comme segments de ville qui fonctionneraient comme langues.

Santa Maria La Ribera

1 Cela n’aurait pas de sens si ça n’était, avant tout et surtout, un événement sentimental : il est inutile de chercher à (re)connaître une ville si, pendant le voyage, on ne tombe pas amoureux de quelque chose ou quelqu’un.

Dans notre cas, l’impératif rhétorique qui nous obligeait à compartimenter nous a contraint à chercher des espaces communs. D’abord nos familles : la mienne nous a accompagnés pendant le voyage, celle de Laurent était la référence obligée de toute discussion. Nous avions en partage ce territoire de l’enfance, vers lequel il était facile de revenir ensemble, même si nous l’avions vécue en des lieux, des époques et des langues différentes : celui de la pulsion esthétique. De ce point de vue, le couple formé par le cinéaste Marti Torrens et la productrice et traductrice Hélène Murnier fut essentiel à notre communication (tant émotive que linguistique : Laurent ne parle pas espagnol, je ne parle pas français et notre anglais à tous les deux est assez lamentable) ; grâce à ce tandem, notre perception de la capitale mexicaine s’est apparentée à l’une de ces découvertes si chères au cœur de la « Génération Perdue », dont les membres considéraient l’expérience cosmopolite comme inconcevable si elle ne s’accompagnait pas d’érotisme, de multiculturalisme, d’une nostalgie politique, de la fondation de nouvelles amitiés, de la consommation complice de substances toxiques et/ou de l’entreprise d’aventures absurdes. Autre membre de notre gang fugacement chilango [1] : Massimo (rebaptisé Dottor Fetuso [2]), un photographe italien dont l’appartement, situé dans un immeuble bourgeois du Paseo de la Reforma, a abrité la plupart des activités les plus anarchistes auxquelles nous nous sommes livrés au cours de cette semaine. Avec nous, il y avait aussi Arturo, le chauffeur de taxi que Laurent avait rencontré il y a plus d’un an, quand il était venu en vacances à D. F. avec sa famille. Sans ses bons offices, jamais nous n’aurions approché la réalité de lieux comme Tepito, Ciuda Satlite, La Merced ou Santa Fe. [3] Arturo nous a emmenés dans les recoins les moins lisses de ces territoires (une église récemment vandalisée, le ravin hirsute de Santa Fé, hérissé de pointes d’acier et plein d’ordures, éminemment dangereux pour la sécurité des ouvriers en bâtiment, le tout innocemment dissimulé grâce à un spectaculaire panneau publicitaire, planté là par une entreprise multimillionaire, qui vantait à la fois la revue Forbes et une marque de single malt), mais il nous a aussi montré sur son téléphone des photos aériennes, seul outil de connaissance à disposition du vulgaire pour accéder, par l’imagination et la mémoire, aux zones mythiques qu’habite aujourd’hui la grande bourgeoisie mexicaine.

Espace résiduel. Condesa/St Miguel

Mais l’expérience la plus radicale et la plus fraternelle fut notre propre rencontre. Laurent Portejoie est un architecte français d’une cinquantaine d’années vivant en province ; il est né et vit à Bordeaux. Je suis un écrivain, de presque 44 ans, pourvu (du moins je l’étais encore il y a peu) du classique ressentiment chauvin à l’encontre du D.F., que partagent presque tous les habitants du Nord du Mexique. Depuis quelques semaines, Laurent est pour moi avant tout un ami. Beaucoup de circonstances ont fait de notre voyage à Mexico une réussite, et parmi elles, les difficultés de communication ont sans doute joué un rôle principal.

Au début, nous ne pouvions converser sans quelqu’un pour traduire, mais très vite (compte tenu que nous passions nos journées ensemble, en tête à tête, comme des enfants de villages isolés qui se retrouveraient dans un internat de banlieue, en l’occurrence la ville la plus peuplée au monde), Laurent et moi avons dû inventer un langage commun — une sorte de « fragnol » accompagné de mimiques, d’onomatopées, de dessins, de chansons et de quelques litres de bière — pour parler non seulement de notre expérience commune consistant à traverser, à pied ou en voiture, les différentes frontières qui unissent/séparent la ville de Mexico, mais aussi pour nous expliquer mutuellement toute autre expérience humaine. Et on le sait : l’amitié qui se créé entre deux personnes devant inventer un langage commun pour survivre au chaos est indestructible. J’affirme donc que notre approche pour parcourir et (d)écrire ensemble la ville de Mexico, plus qu’une expérience intellectuelle ou politique, fut une praxis philosophique : la fondation d’une utopie post-urbaine reposant sur la complicité et l’invention d’une langue privée ; une utopie explorant les possibilités post-historiques de la fraternité. Ce qui peut apparaître comme une coquetterie scolaire et provinciale est de mon point de vue une proposition concrète pour dessiner — linguistiquement et architecturalement — un futur alternatif dans les grandes villes.

St Miguel

St Miguel/Bosque de Chapultepec

2 Le soir de notre première rencontre, Laurent et moi nous sommes mis d’accord sur une série de conventions très concrètes et professionnelles. Nous nous intéressions tous les deux à une lecture de la ville de Mexico par le biais de la langue des ruines (qui peut avoir ici une centaine de sens différents : la destruction des trottoirs provoquée par les racines des arbres, l’abandon et le délabrement des maisons porfiriennes, les innombrables terrains vagues ou les palimpsestes architecturaux générés par le tremblement de terre de 1986 ; et bien sûr, les ruines des antiques cités préhispaniques, qui t’assaillent de toutes parts). Nous avions aussi en commun la notion de frontière ; je vivais à deux heures et demie du Texas, la limite entre le Mexique et les États-Unis, et Laurent conçoit les différences entre le Mexique et la France à rebours des paramètres binationaux… Nous avons décidé de commencer notre parcours dans la ville en partant de ces deux métaphores, mais en mettant l’idée de frontière au-dessus de toutes les autres.

Laurent m’a dit que, juste avant son départ de France, il avait acheté un Polaroïd. Il voulait que son exploration visuelle de la ville de Mexico ait une composante singulière, quelque chose qu’il n’ait pas utilisé auparavant dans sa vie d’architecte. Il faut que je précise ici que, pour moi, Laurent Portejoie est un artiste exceptionnel : il entend son métier comme une activité située dans le temps et l’espace, mais il en fait aussi une pratique sensorielle quotidienne, avec une forte tendance existentialiste. Je l’ai rarement vu dessiner pendant les jours que nous avons passés ensemble. En revanche, il a enregistré énormément de sons : la répartition du son dans l’espace est un aspect important de son approche architecturale. Souvent — par exemple dans La Merced ou à Tepito — son expérience sonore était loin d’être plaisante : je me suis aperçu que quelque chose n’allait pas, je l’ai questionné et il m’a expliqué qu’il avait des problèmes d’audition d’une oreille. Cela m’a ému de constater que mon ami, tout comme la plupart des créateurs que j’admire le plus, n’aborde pas son art à partir de ses capacités, mais de ses manques.

Entre Condesa et Roma

Comme nous étions logés dans un joli hôtel de San Rafael, nous nous sommes aperçus que la première frontière que nous devions traverser était l’avenue Ribera de San Cosme qui séparait notre demeure temporaire du quartier Santa María La Ribera.

Dans Santa Maria, nous avons fait une découverte qui cadrait parfaitement avec l’esprit de notre exploration. Laurent remarqua que, derrière une façade porfirienne d’une maison de la classe moyenne, la plus grande partie du corps architectural avait disparu : on pouvait distinguer de l’autre côté, à travers une fente dans la porte principale, un petit terrain de foot en gazon artificiel, où deux équipes d’enfants de neuf ou dix ans couraient, fascinés, derrière un ballon. Cette scène tombait à point, puisque nous étions justement en pleine Coupe du Monde de football et que la veille — le soir de notre première rencontre — l’équipe de France avait écrasé la Suisse sur les écrans du restaurant où nous faisions notre première réunion de travail. Je me suis rappelé une phrase de Žižek, le philosophe slovène : « L’inconscient est exposé ». Ou encore : la véritable ville est le quotient qui divise une façade et ce qui se tient derrière, et que tu peux apercevoir par une fissure.

Face à un terrain vague à côté du musée minéralogique de l’UNAM, j’ai essayé d’expliquer à Laurent, dans ma langue bancale, ce qu’avait pu représenter le tremblement de terre de 1986 pour les Mexicains : une expérience traumatique mais aussi l’éveil à la vie politique (du moins pour ma génération) et à un sentiment nouveau d’appartenance sociale. Je ne sais pas si cela tient à la nostalgie ou aux difficultés d’expression, mais toujours est-il que j’ai terminé en pleurant à la pensée du grand échec politique sur lequel tout cela avait débouché : l’élection de Vicente Fox en 2000. A ce moment-là, Laurent a sorti de son sac le Polaroïd qu’il avait rapporté de France et il a pris la première image de notre projet : un cliché discordant de moi, avec en fond le terrain vague.

Memorial del 68

Dès lors, les clichés pris avec le Polaroïd (il a fait aussi quelques photos numériques pour le plaisir, mais j’ai compris tout de suite que ces photos ne feraient pas partie de notre projet) allaient être en même temps précis et complètement irrationnels : il n’était pas question de fixer des visions définitives, mais des moments d’émotions remarquables. Cette façon de faire m’a rappelé un peu le travail d’artistes conceptuels comme Mario Garcia Torres et, surtout, Sol Lewitt. Une phrase de ce dernier décrit avec éloquence la façon de penser de Laurent : « Conceptual artists are mystics rather than rationalists. They leap to conclusions that logic cannot reach [4] ». L’un des moments qui illustre le mieux cette approche est le cliché qu’il a pris depuis le 14e étage d’un immeuble de Massimo sur le Paseo de la Reforma, le soir où l’équipe du Mexique a battu la Croatie pendant la Coupe du monde : c’est une photo des cohortes de supporters en route pour l’Ange de l’Indépendance, déterminés à fêter la victoire. Cette idée ne peut pas se transmettre visuellement — la distance et la qualité du Polaroïd ne le permettaient pas — mais l’intention de Laurent était autre : transcrire ce que nous avons nommé par la suite entre nous « la frontière verticale » : les limites physiques/sociales/politiques entre ceux qui parcourent le D.F. au ras du sol et ceux qui y vivent depuis les hauteurs des immeubles.

Nous avons visité beaucoup de frontières : celle qui divise la Condesa de San Miguel Chapultepec et son projet d’espaces résiduels, intéressant mais plus ou moins raté ; la frontière presqu’inexistante entre Condesa et Roma ; celle qui sépare Roma de Doctores, et dont le trait principal est la différence d’intensité de l’éclairage public ; la frontière entre le Santa Fe des automobilistes bourgeois et le Santa Fe des travailleurs venus de la campagne, qui se déplacent à pied. Nous délimitions aussi nos propres frontières en faisant des trajets impossibles en voiture : par exemple, en allant de la ruche utopique dessinée par Barragán à Satélite jusqu’au marché de Sonora, où les oiseaux et les animaux sont entassés dans des cages, qui sont une métaphore extraordinaire des pires logements sociaux. Nous avons vu Tlatelolco, comme site historique et comme espace pragmatique, et nous avons remarqué ce gap : il est impossible de visiter ce territoire sans ressentir l’impact émotionnel, l’impuissance accumulée de l’histoire du massacre des étudiants en 1968 ; mais il est également impossible d’y trouver un bar où se réconforter en buvant une bière qui aiderait à faire passer cette gorgée amère. Il faut traverser l’avenue Flores Magón et s’immerger dans le « dangereux » quartier Guerrero. C’est ce que nous avons fait : nous avons échoué dans une pulqueria [5], où nous avons dansé la salsa avec les habitués décatis du quartier d’à côté.

Plaza de las tres Culturas

***

Il serait trop long de détailler les diverses approches littéraires et architecturales que faisait apparaître notre projet, mais j’aimerais en énumérer ici rapidement les deux principales.

La première est une lecture topique. La mise en place d’une carte imaginaire décrivant les frontières géographiques, métaphoriques et mythiques qui segmentent actuellement la ville de Mexico et la transforment en une sorte d’encyclopédie de polis  : les divers styles et goûts qui se définissent plus par ce qui les différencie que par ce qui les réunit.

Le deuxième trait, qui se superpose au précédent, serait une performance plutôt qu’une carte : une feuille de route. Elle consisterait à placer l’amitié comme critère fondamental dans la recherche de confluences entre différents mécanismes pour décrire, (re)construire et/ou parcourir le District Fédéral. La ligne d’intersection de ces deux projets pourrait être la langue : pas nécessairement en ce qu’elle suppose de coïncidence(s), mais en prenant en compte ce qui fait sa différence et sa spécificité par rapport à l’espagnol standardisé : les langages de jeunes ou de très adultes, par exemple, mais aussi l’utilisation d’autres langues que l’espagnol, la langue du « f » [6] ou d’autres langues personnelles inventées (par exemple : la concomitance dans l’usage de langages informatiques entre des personnes de quartiers chilangos très éloignés entre eux), et même le langage spécialisé de certaines professions et/ou activités (la médecine, la musique électronique).

C’est une idée que nous n’avons pas encore définie avec Laurent : c’est tout juste un work in progress.

Ce qui est réel, au milieu de ces idées à peine ébauchées, c’est notre voyage, nos anecdotes (je n’en ai raconté que très peu) et cette belle collection de polaroïds. Et bien sûr notre amitié : un échange concret d’émotions dans la vie de deux personnes. Une amitié qui n’aurait jamais pu exister sans la ville de Mexico (que certains disent inhospitalière, mais qui nous est chère).

Note de l’auteur à propos des photos de Laurent Portejoie qui accompagnent ce texte

Utiliser le polaroïd pour illustrer notre parcours, c’était renoncer à la facilité offerte par les appareils numériques, se charger d’un poids au sens propre et symbolique à la fois. Il ne s’agissait pas pour moi de « mitrailler » tout ce que je voyais, mais au contraire, chaque fois que je déclenchais la capture d’image, de le faire en ayant réfléchi préalablement à sa signification profonde (pour moi, pour nous, pour le projet). La photographie que je présente est celle que j’ai prise au moment où Julian s’est mis à pleurer, se rappelant des événements douloureux, et où a pris forme notre amitié. Les polaroïds ne sont pas, comme les photographies numériques, susceptibles d’être retouchés, et je suis un architecte, non pas un photographe. Le résultat est une image un peu surexposée, pas très bien cadrée, mais éminemment porteuse de sens. Et c’est en cela que le polaroïd peut devenir esthétique, par ce qu’il colporte de signification et de profondeur. Je n’ai pris qu’une vingtaine d’images durant notre périple, et celle qui les contient toutes est précisément celle-ci, qui donne toute sa profondeur à notre travail commun et scelle notre amitié.

Post-scriptum

Né en 1971 à Acapulco, Julián Herbert vit aujourd’hui à Saltillo, petite ville du Nord-Est du Mexique. Il a été élevé, sans père, par une mère prostituée ; son enfance et son adolescence sont les thèmes de son dernier roman, Canción de tumba, couronné par le prix de Jaen (Espagne) en juillet 2011. Poète et romancier, Julián est avant tout un conteur d’histoires dont la lecture laisse parfois un goût plus amer encore que la réalité qu’elles dépeignent. Passionné de musique, chanteur d’un groupe de rock appelé Madrastras (« Belles-mères » !), il parsème ses récits des paroles de chansons cultes – notamment de Lou Reed ; ignorant toute linéarité, il privilégie un mélange des genres reflétant le rythme syncopé et les incohérences de la vie. Bref, dans son provocateur « manuel », Julián Herbert évoque comme personne l’inquiétante âpreté de l’existence.

Notes

[1Chilango, chilanga désigne les habitants de Mexico Districto Federal (Mexico D.F.), qui désigne la ville de Mexico par opposition à l’État.

[2Dottor Fetuso : Docteur Fétide

[3Quartiers populaires et réputés violents.

[4« Les artistes conceptuels sont mystiques plutôt que rationalistes. Ils sautent vers des conclusions que la logique ne permettrait pas d’atteindre. »

[5Bar où l’on peut boire le pulque, obtenue à partir de la fermentation d’agaves.

[6Sorte de javanais mexicain.

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