Vacarme 70 / cahier

Rêve désagréable cette nuit

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Qu’est-ce qu’une fugue ? Sur quelle décision ce geste apparemment sans issue prend-il appui ? En quoi n’est-ce pas une fuite ? Quel en est le secret ressort ? Peut-on lui rêver une quelconque efficacité ? Ivresse soudaine, joie de trancher les liens qui nous retenaient, extase tronquée ? Entamant une réflexion sur la fugue, Xavier Person n’avait pas prévu d’aller dans cette direction pour commencer. Mais la nuit du 25 octobre 2014 en a décidé autrement.

Rêve désagréable cette nuit : quelqu’un que j’aime est mort et je cherche le moyen de l’annoncer à mes proches, sans trouver comment m’y prendre, alors que la vie continue comme si de rien n’était, comme si j’allais rester seul avec la nouvelle de cette mort, à ne pas savoir quoi faire, alors que j’aimerais tant que cette mort soit sue, parce qu’il me semble, dans ce rêve triste ou plutôt sans tristesse, où nulle tristesse n’est possible tant que je serai seul avec cette triste nouvelle, tant il me semble que cette nouvelle, si elle était sue, pourrait changer, et ma vie dans ce rêve, et la nature de ce rêve et ma vie même.

La réalité est pire que ce rêve : je me retrouve ce matin à vouloir écrire sur la mort de quelqu’un dont je ne sais rien, sur une mort dont j’ignore à peu près tout, pour que cette mort ne soit pas rien, qu’elle ne soit pas sans effet. En réalité je rêve qu’une mort ne soit pas qu’un mauvais rêve. Je vais me réveiller ?

Dans un automne qui ne vient pas, où il fait si chaud et orageux toujours, dans cet automne où on finit par savoir que d’automne il y en aura de moins en moins, où chaque nuit je me réveille en sueur et triste de ce climat qui change si vite et dont j’ai parfois le sentiment d’être seul à m’attrister, où la plupart font comme si de rien n’était, comme s’il ne se passait rien, comme si ma vie était ce rêve où je me retrouvais seul avec la nouvelle de cette mort : dans cet automne qui n’est plus un automne, dans une nuit trop chaude quelqu’un était mort et je voudrais sortir de ce rêve, je voudrais qu’on m’entende. J’aimerais au moment de me rendormir n’être pas seul avec la nouvelle de la mort de l’automne.

Pour faire simple : la mort n’avait pas de visage, celui qui était mort ne portait en guise de visage que le masque de sa mort, une mort était sans modèle, comme un geste essayé pour sortir d’un mauvais rêve, avec espoir et sans doute en pure perte. Une mort était comme nos vies, elle portait en guise de masque le visage de tout le monde, comme une vie où on n’aurait plus très bien su mourir. Où on aurait pu mourir comme si de rien n’était, sans que cela ne fasse rien. À personne.

Je me résume : j’étais dans ce rêve et pour en sortir il aurait fallu savoir quoi faire de cette mort et que je ne sois pas si seul avec cette triste nouvelle. Que mon rêve en tienne compte, qu’il ne me demande pas de rêver comme si de rien n’était. Que je ne sois pas si seul à en chercher l’issue : la mort de quelqu’un n’a pas trouvé de forme et, c’est pénible, charge à mon rêve d’en dire quelque chose.

Je ne raconte pas ce rêve, il ne s’y passait rien, sinon que la vie, une vie désagréable comme un mauvais rêve, allait continuer malgré la mort de quelqu’un dont il n’y avait rien à raconter.

Que s’était-il passé dans cette nuit trop chaude d’octobre, d’inattendu, d’inadmissible, pour que mon rêve n’en puisse rien dire que ceci, à savoir rien, presque rien ? Quelle effraction ? Quel surgissement ? Qu’y a-t-il au départ d’un rêve sinon ce départ même, déflagration, syncope ou basculement ? Tu m’as fait tomber dans un rêve, murmurai-je à la mort de quelqu’un dont je ne savais que la mort et encore.

Voilà où j’en suis, c’est de là que je pars, je voudrais que de la mort de quelqu’un ce que j’écris fasse quelque chose, à la mesure de cet événement sans visage, qu’elle en garde l’empreinte, que de cette mort elle ne trahisse pas le néant de sa forme, de son sens, qu’elle soit à la hauteur de ce qui se passait cette nuit où quelqu’un mourait pour rien et pas pour rien, par hasard et pas par hasard. Je m’explique : quelqu’un n’avait pas de nom, n’avait pas de visage et sa mort allait lui donner un visage, sa mort allait donner son nom à ma tristesse sans nom, c’est ce que dans sa naïveté croyait mon rêve.

Je ne sais plus où j’en suis. Je m’endormais hier soir en cherchant ce que je pourrais écrire de cette mort. Comme au moment où on voudrait continuer de parler ou de penser mais où ce n’est soudain plus possible : ce que je pourrais dire maintenant ne veut rien dire, c’est un geste soudain dans la nuit et qui s’appuie sur quoi ? Sur quoi reposent les rêves ou ce geste ?

Je voulais écrire quelque chose sur la mort de quelqu’un mais j’ai fait ce rêve désagréable et je voudrais me réveiller, je voudrais pouvoir écrire quelque chose sur cette mort dont j’ignore tout pour qu’elle ne soit pas rien, je voudrais écrire pour qu’écrire ne soit pas rien et pour cela ne plus rien écrire ?

Dans ce rêve comme dans la plupart de mes rêves personne n’avait de visage et il a fallu que quelqu’un meure pour que ses traits se précisent, même de loin, même de si loin. Dans cette nuit : confusion, chaleur pénible et le pire qui puisse arriver est que cette mort retourne à la nuit, sans que je me réveille de ce mauvais rêve, sans que rien ne nous réveille plus.

Le cauchemar, c’était ça peut-être : il y avait cette chaleur désagréable alors que cela aurait dû être l’automne et on ne voyait pas d’issue, c’était comme écrire dans l’attente d’une phrase qui ne venait pas, l’espoir d’un mouvement dans la nuit, d’une embardée soudaine. Du coup j’en suis là : je ne puis m’assurer que de ma maladresse pour tenter d’écrire sur la mort de quelqu’un dont j’hésite à écrire le nom, je veux ne rien pouvoir dire de cette mort pour ne pas trahir le rêve que j’en ai fait ?

Je réfléchissais encore à cela hier soir avant de m’endormir et je m’endormais avant d’avoir rien pensé, c’est ce qui m’effraie le plus : ce qui s’est passé cette nuit pourrait n’être qu’un rêve oublié au matin ou une pensée perdue avant même de s’atteindre comme pensée, un geste inutile et qui ne serait pas même un geste, un mouvement pour rien, inutile soubresaut. J’essayais de réfléchir à cela hier soir et rien ne venait que mon sommeil et je me dis : réveille-toi ! Sors de ce rêve. N’était-ce pas cela qui m’intéressait dans cette mort : je n’allais rien pouvoir en faire et pourtant j’y pensais, c’est idiot.

Quelqu’un dans une nuit trop chaude pour la saison s’est voué à son geste, à un mouvement dans la nuit qui était la nuit même, comme si tout cela n’était qu’un mauvais rêve et qu’on allait s’en sortir. Je ne vais rien pouvoir écrire et j’écris. Je ne sais rien de ce rêve que fit celui qui allait mourir et si même il rêva en allant vers ce qu’il ne savait pas être sa mort. J’écris pour ne rien dire, c’est très désagréable, mais comment cela pourrait-il être autrement ? Je repense à ce rêve et je m’arrête à un moment de savoir quoi en dire, forcément, et forcément c’est là que cela commence. C’est de cet arrêt qu’il faudrait partir.

Je n’ai rien à écrire de la mort de Rémi Fraisse et pourtant j’ai écrit son nom. Voilà, c’est dit. Vieille histoire : étendue vide où s’élancer, courir avec rien, hormis l’espoir insensé que de ce mouvement vers nulle part quelque chose viendra. Ou bien c’est un mur où se cogner. Un désir de quelque chose mais de quoi ? Ai-je le droit d’écrire sans savoir quoi écrire ? Sans doute pas. Mais dans la chaleur anormale de cette nuit, alors que je me réveillai, je ne savais tellement plus quoi faire. Je voulais tellement m’en sortir. J’étais prêt à entrer dans une phrase avec rien. Ensuite on verrait bien et de toute façon ne devais-je pas cela à un rêve avant qu’il ne s’efface ?

Oui, mais cela mène à quoi ? À partir de là qu’est-ce que j’imagine ?

Reste l’étonnement d’une impulsion, c’est tout ce qui reste ? Ne resterait qu’un jaillissement, lâcher prise, allégresse, qu’est-ce que c’est ? Désir d’écrire à la mort de quelqu’un ? Reste la question de l’amour puisque mon rêve la pose et que je n’ai encore rien su en dire. Par amour j’entends ce que je sais le moins dire de ce rêve bien sûr : quelque chose comme la seule chance qu’il nous reste quant à la mort de quelqu’un ?

On pourrait dire cela autrement : je dormais et quelque chose dans un rêve m’a réveillé, un accroc dans ma phrase m’a fait tomber dans mon rêve et maintenant je ne sais plus quoi dire. Je me suis réveillé dans une phrase où je tombai soudain et qu’allais-je pouvoir continuer d’écrire ? Je voulais aller au plus loin de ce que je ne savais pas dire et dans cette phrase je ne retombe pas sur mes pieds, je commence des phrases que je ne sais pas finir pour tenter de dire ce que nous pourrions faire de la mort de quelqu’un ? Rêve : j’écris après qu’il ne soit plus possible d’écrire, c’est de là que je pars et après tout est plus léger, c’est très aérien soudain et qu’est-ce qui me retient ?

Et je me dis ceci : quelqu’un est mort dans la nuit pour me montrer la sortie de mon rêve et je n’hésite plus à le suivre, sans plus me poser de questions, vraiment je le remercie et j’y vais.

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Publiée dans Vacarme 70, , pp. 16-22.