Vacarme 70 / cahier

Haute Corse

par

le renard

C’est l’été. Le paysan est assis devant la nouvelle table de la cuisine, ses coudes, ses mains n’osent pas toucher le bois brillant il ne sait pas comment faire ses gestes il se tient trop droit, il ne reconnaît pas la maison ce n’est qu’une table pense-t-il et pourtant la cuisine, la maison ont changé de nature, ils ont changé de maîtres.

Ils ont posé les biscuits, le café siffle, ils le regardent. Ils voient sa gêne. Elle va chercher ses cigarettes, le paysan fume aussi : il accepte.

Il accepte aussi le café. Il répond aux questions. Ils rient. Le paysan se détend un peu.

L’enfant est dans le jardin : une jungle encore. Les herbes hautes le dépassent. Des épis lui entrent dans les yeux. C’est sec et jaune, ça sent le brûlé, la pierre. Contre ses jambes les tiges légères se cassent d’un petit bruit sec. Il reconnaît tout ce qu’il éprouve, intact : la même joie que les années d’avant enserre sa petite poitrine et l’étrangle presque.

Dans la jungle il faut avancer lentement. On ne voit pas les serpents venimeux qui se glissent sous les feuilles sèches on ne voit pas les vieux pièges rouillés on ne voit pas les trappes. Il avance dans ce fouillis de paille et de ronces. Loin, la tâche rose d’une petite fleur fripée l’avertit : l’aubépine n’est pas morte cette année.

Le café a refroidi. Les petits verres de cristal laissent monter l’odeur de l’alcool de myrte, noire, amère. Le paysan a posé ses mains sur la table maintenant, la fumée de sa gitane monte verticale, presque invisible dans la grande clarté de la cuisine.

Le visage du paysan est simple. Il parle sérieusement mais il adore mentir : ses yeux amusés le disent parfois. Il raconte de longues histoires, montagnes, carabines, animaux, vengeances — son enfance ici semble d’un autre siècle.

Ils l’écoutent. Ils essaient de l’imaginer courant derrière les chèvres puis les cochons puis les vaches. Ils essaient de l’imaginer en ville, serveur, puis de nouveau ici au village. Ils n’ont pas d’imagination — ou peut-être ne voient-ils que cette table neuve, elle brille dans leur cuisine pauvre où tout s’est terni, vieilli soudain.

Elle n’écoute pas. Elle connaît déjà l’histoire pense-t-elle. La soupière est blanche, immense, on dirait qu’elle est pleine. Le couvercle est bordé d’or. Des roses sont peintes tout autour, une guirlande de petits boutons dont une partie, trop souvent frottée, est à demi effacée. Dans le buffet il y a des tasses semblables. Et des assiettes. Un service intact.

Ils ont apporté de Paris des tasses à café bleues, fines. Elle les voit sur la table et dans l’évier. Et les assiettes, blanches, simples. Elle ne cuisine pas. Pas de soupe, pas de gâteaux. Elle se souvient brusquement qu’enfant elle aimait manger les pâtes au milieu des petites fleurs peintes.

Il l’a capturée et la sent bouger dans son poing. Elle était presque invisible. Les sauterelles ici sont comme des feuilles neuves : le même vert presque phosphorescent, leurs ailes repliées elles s’allongent sur la tige on ne les repère qu’à leur tête, leurs yeux ronds sans regard grands ouverts sur le monde fixent droit devant, sans préméditer leurs bonds extraordinaires.

Il va remonter, il va leur montrer. Ils ont peut-être gardé le bocal de verre où ils enfermaient les insectes l’année dernière — la luciole qui est morte lentement, sa lumière de plus en plus faible.

Elle s’efforce de ne pas écouter : elle a reconnu quelque chose d’ancien, dont elle veut se détourner. Elle a deviné. Elle écoute pourtant. Son mari aime les chiens, les tortues, les chevaux. Il a veillé le chat d’ici une nuit entière sans dormir l’année d’avant. Mais il rit avec le paysan.

L’enfant est à mi-hauteur des escaliers. Il s’est arrêté avant qu’ils ne le voient. Lui aussi écoute maintenant.

Enfin ils l’avaient eu. Un renard c’est malin dit le paysan. On lui tire dessus, il s’écroule et ne bouge plus. Au point du jour la première lumière qui frappe le poulailler révèle le carnage : les entrailles des poules éventrées la tête levée vers le ciel, jusqu’au soir le renard court dans la montagne.

Un renard c’est malin dit le paysan. On lui tire dessus, il s’écroule
et ne bouge plus.

Elle doit entendre l’histoire. Elle voit le renard roux — plusieurs fois la nuit l’un d’entre eux court devant la voiture sur la route, furtif, doux et gris dans les phares.

Mais ils l’avaient eu. Dans la cuisine le récit de la vengeance est devenu féroce et joyeux. Le paysan et le citadin rient, une seconde de complicité qui peut-être n’est pas factice.

L’enfant est immobile dans l’escalier. Il sent sa sauterelle comme un petit cœur battant dans son poing. Il écoute. Il ne s’y attend pas, brusquement il voit l’allumette et le renard et la corde, l’animal affolé qui court et sa douleur muette, une flamme rousse crépite et dans son cœur qui explose il entend le rire heureux des hommes.

Ils l’entendent eux aussi : un hoquet de rage et de chagrin à côté de la cave. Les rires s’interrompent. On l’appelle.

Dehors c’est le grand soleil d’été. Il ne reviendra jamais pense-t-il, sans oser ouvrir son poing fermé. Les herbes le recouvrent entièrement, et les insectes, et le bleu du ciel. Il hésite le geste lui coûte, mais finalement il ouvre sa main. L’insecte est devenu une petite feuille immobile et douce. Là-haut une portière claque, la vieille voiture du paysan démarre, une fumée noire monte quelques secondes derrière le toit de la maison, puis plus rien.

le couteau

Il a trouvé presque le même. Rouge, fin, la lame claque d’un très léger bruit net quand elle s’enfonce, entaillant exactement la petite fente du manche. La nuit à Paris, il l’ouvrait et le fermait des heures durant avant de s’endormir. Maintenant sa main le cherche et joue dans sa poche, comme avec un petit animal.

L’autre couteau est plus ancien. Le bois a sauté par endroits et la peinture s’est craquelée en pastilles minuscules qu’on voudrait gratter de l’ongle. Il est beaucoup plus beau pense l’enfant et dans sa poitrine quelque chose se tord alors que son ami le regarde en silence.

La voiture est encore garée devant la maison. C’est encore la route, la fontaine et l’église, et c’est encore l’été, la saison immobile qui l’attendait et le guette et le juge, dès qu’il arrive. Lui aussi regarde son ami qui se tient là-bas près de la forêt, la peau bronzée le col du tee-shirt lâche, les muscles des jambes et des bras, précis, prêts à la course ou à la guerre. Il sent son corps pâle, rose, affaibli par la ville l’école et l’obéissance, un an a passé il sent ses chaussures propres, ses cheveux lisses, ses vêtements repassés, il sent sa voix polie — et la honte autour de ses tempes, sur ses épaules, dans sa gorge, chaque année.

Les petits pas de sa mère, avec ses talons, sa jupe serrée, les petites choses qui brillent à ses oreilles, ses bras, son cou, le rouge à lèvres, les longs cils et le parfum — ici, où tout se cache et se métamorphose en secret. Il entend la voix haute, sûre, qui salue, embrasse, demande des nouvelles, il entend l’intérêt feint la voix fausse le petit rire pour rien, il voit le regard impatient de sa mère qui ne peut se fixer sur nul visage ici. Son père ouvre les volets, toutes les fenêtres de cette maison étrangère, une maison de paysan une maison de pauvre, la chaleur entre et l’odeur des menthes, des lauriers-roses, des genêts en bas, un miel léger, merveilleux, de début d’été.

Ils disent : la cabane. C’est un immense châtaignier effondré au travers des arbres. Il n’y a plus rien désormais du fracas de la chute, cette terreur de fin du monde des premiers jours où l’arbre agonisait après l’orage, les énormes racines arrachées, suspendues pleines de terre au-dessus des fougères et des ronces. La forêt a repris l’arbre mort les lierres montent en petites flèches verticales, étouffant peu à peu le tronc noirci.

L’enfant va doucement. Il a vu son ami, tout en haut : un nid de cheveux bouclés à hauteur des branches les plus fines, immobile. Cette année il ne l’a pas attendu pour monter, il ne lui tendra pas la main pour passer sur la planche qu’ils ont calée avant le sommet, la planche molle, couverte de clous, qu’il n’a jamais apprivoisée.

Les feuilles des lierres luisent dans le soleil, grasses comme l’herbe, les lianes épaisses courent le long du tronc de leurs petites ventouses sèches, prêtes à se décoller — l’enfant s’accrocherait à une cordelette de soie. Ses mains ne se souviennent plus tout à fait des prises. Le soleil vient brusquement dans les yeux, une lame blanche et chaude, et puis à nouveau la grande fraîcheur de la forêt se referme sur lui. S’il s’arrêtait, s’il collait son dos contre l’écorce, s’il allongeait la nuque, la paume des mains sur l’arbre, s’il trouvait un équilibre, un repos là comme l’animal qu’il n’est pas, il verrait au travers du ciel compliqué des feuilles et des branches le ciel absolument bleu, et peu à peu, s’habituant à l’envers de ce paysage, toute la vie aérienne, les lents mouvements imposés par le vent, le jeu oblique de la lumière atteignant les feuilles, mates, phosphorescentes, scintillant de leurs milliers d’années sur la terre, et le dessin puissant des arbres qui portent leur désir toujours plus haut, tiges graciles vers le soleil tandis que s’étendant plus profond dans la terre aveugle, leur mémoire s’épaissit en cercles concentriques, comme certaines pierres ou certains secrets.

Il doit devenir un serpent. Un oiseau. Il doit devenir une petite chèvre. Il est léger.

Mais il veut avancer. Il doit devenir un serpent. Un oiseau. Il doit devenir une petite chèvre. Il est léger. Il est monté cent fois au sommet du châtaignier. Il ne doit pas penser, c’est difficile mais d’une seconde à l’autre, il croit y parvenir.

Parfois il sent son corps disparaître — quelque chose le porte et le hisse, dessous les hautes plumes des fougères, les feuilles fines et régulières des acacias couvrent le ravin où passait le fleuve, avant. Bientôt, la planche. Il monte plus rapidement qu’il ne le pense. Il est maintenant à la hauteur des bogues qui s’ouvrent autour de lui comme des étoiles, vert amande, boules de velours au milieu des feuilles des autres châtaigniers.

Il se souvient de la danse de son ami. Les bras écartés, comme un funambule entre les branchages. Il se souvient du plongeon au fleuve, l’eau noire, vibrant de la menace des rochers dessous.

Il y a les trois clous, tordus, rouillés, au milieu. Il n’écarte pas les bras. Il regarde droit devant lui, la fourche grise de cette branche épaisse, solide, qu’il a presque gagnée. Il n’entend pas le bois craquer. Il n’entend pas le chant des oiseaux, ni la voix de son ami. Une basse s’enfonce et lui bouche les oreilles mieux que la cire : il n’entend pas non plus son cœur.

Le vert dévale la montagne jusqu’aux petites maisons qui ont coulé dans un creux. Leurs jambes pendent dans le vide : les dernières branches de l’arbre mort forment un coude comme pour s’y adosser. Les enfants frottent l’allumette, chacun leur tour. Ils passent à la flamme la lame de leur couteau, l’une déjà noire, l’autre qui bleuit brusquement. Le sang jaillit aussitôt. Ils appuient leur doigt l’un contre l’autre : les deux larges gouttes d’un rouge épais se mêlent comme du lait. Ils se sourient. La même fierté leur monte au visage et un instant, on dirait deux frères.

le chien

Le chien est allongé devant le garage la langue touche presque le goudron, autour des paupières fermées les mouches s’agacent, pas un mouvement, dans le soleil le poil ras brille comme du cuir ciré.

Il voudrait s’approcher. Il regarde les crocs jaunis qui sortent des gencives nues, leur forme de dent de requin, de crochet prédateur, précis, et la douceur de l’œil fermé, la grande fatigue qui a pris le corps avec la chaleur et la soif. Il regarde la chaîne et l’anneau, la gamelle vide, une casserole d’aluminium dont la poignée a été arrachée. La fontaine est loin après l’église et c’est midi.

Ils sont à quelques mètres. Derrière le rideau de plastique il les entend qui déjeunent. Ils sont nombreux. Ils rient. Il reconnaît la voix de Nicolas, celle de Julien. Il devine le pas des femmes, de l’autre côté elles montent le pain, descendent la carafe vide. Il n’est jamais entré dans cette maison. Il se demande si le sol est de terre battue, comme avant. Il n’a pas faim mais les grandes voix amusées, les voix fortes et sûres des hommes lui donnent envie d’être à table, avec eux, devant les énormes assiettes pleines d’épais morceaux de viande fumante, de sauce et de pommes de terres sautées.

Il s’avance et s’agenouille devant le chien immobile. Il ne le reconnaît pas : l’année dernière c’était presque un jouet, il répondait en courant au moindre appel, vacillant sur les pattes trop courtes, affolé d’une sorte de tendresse curieuse, prêt à lécher tout ce qui l’approchait en gémissant pour des courses, des caresses ou des jeux.

On dirait un loup maintenant, pense l’enfant devant la tête si fine du chien. La même chaleur presque intenable les tient serrés dans son étau. Il se penche vers l’ombre écrasée, le nain que le soleil jette sur le sol et il approche la main. Ses deux doigts passent, très doucement, entre les yeux. L’animal garde les paupières fermées mais il étire en un frisson ses pattes — longue ossature noire, soyeuse, qui se tend et s’achève dans les griffes écartelées — grogne à peine, la langue passe sur les dents comme pour vérifier quelque chose et enfin il le regarde. Au collier la médaille étincelle, un cercle blanc. L’enfant fixe la porte de la maison. Les lanières du rideau ne bougent pas mais brusquement, il craint que quelqu’un n’en sorte et ne le voie.

Il détache la chaîne. Le chien n’aboie pas, se lève aussitôt : un bond, et tout le corps en attente. Sa queue bat nerveusement de droite à gauche. Il gémit doucement en regardant l’enfant et soudain, comme si quelqu’un avait donné le départ en hurlant, s’élance vers l’église.

On a débroussaillé autour de la fontaine et c’est dans la forêt comme une clairière après la myrte, les genêts, les oliviers et les châtaigniers étendus, les racines et les ronces, les troncs morts où filent des traînées neuves de lierre, les restes de murs éboulés. Au milieu, la pierre creusée d’où sort en août un filet d’eau est gravée deux fois : 1869. 1911. L’enfant ignore pourquoi et pense aux dates des tombes. Le chien l’attend, assis, les poils collés d’eau, avec son regard noir et son aveugle confiance. L’enfant doit presque s’allonger devant la pierre. L’eau est glacée, un goût de granit et de rouille l’éblouit alors qu’il se souvient de l’interdiction, d’histoires anciennes de jeunes filles couchées et de maladies. A côté de lui le chien semble lui sourire.

On entend les premières détonations avant le lever du soleil. Les coups se répercutent de roche en roche et emplissent l’air comme une catastrophe. Les chiens, hurlant leur gibier et leur joie, la gueule et le nez pleins de sang et de viande crue. Puis les voix des hommes, un cri une sorte de chant fier que la montagne renvoie plus lentement et dont le sens se perd avant que l’enfant ne puisse l’attraper.

L’animal garde les paupières fermées mais il étire en un frisson ses pattes.

Toute la matinée ça monte. Coups de feu, voix, aboiements. Un jeu. Une équipe contre une autre. Les hommes et les chiens, unis, les animaux sauvages seuls dans leur affolement, avec leur puissance préhistorique, leur détresse et la folie de vivre. Jusqu’à midi. Alors ils reviennent : les cadavres sont ficelés sur le capot avant, les yeux enfoncés, grands ouverts, les pattes écartées — trophées aux petites cornes retroussées, groin écrasé. Ils les comptent. Ils les comparent. Plus tard, ils les dépèceront et on les cuira sur la place.

L’enfant regarde le chien noir qui lèche le sang, comme ivre, sous la voiture. Dans quelques jours l’été sera terminé. Il lui revient cette nausée, la chaleur et cette odeur de sang cru se nouent dans son ventre depuis quelques jours.

Le soir il est à la grande table avec les hommes, les femmes et les enfants d’ici. Les côtelettes brûlent au-dessus du feu, ruisselantes de la graisse qui fond tout le long en minuscules bulles noires. Les étoiles sont versées dans le ciel si nombreuses qu’elles font par endroit de grandes traînées pâles. Le chien est couché sous ses jambes, l’enfant sent les poils ras et de temps à autre, l’haleine tiède sur son pied. Il mange cette viande qu’il n’aime pas, où il sent l’animal vivant encore, le muscle élastique, âpre. Il a mal au cœur mais il sent une fierté monter en lui — et aux plaisanteries qu’il ne comprend pas et qui éclatent autour de la table, il rit avec les autres, la bouche pleine.

Post-scriptum

Ces textes ont été écrits dans le cadre des Fictions de France Culture.

Béatrice Léca a publié Technique du Marbre, Seuil, 1996, Des années encore, Seuil, 1999, Aux bords des forêts, Melville, 2004.

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Publiée dans Vacarme 70, , pp. 47-59.