Vacarme 70 / Bêtes à penser

Avant-propos

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Il y a peu, je refaisais le monde avec des amis. Ça arrive encore. Chacun y allait donc de sa proposition. Et si on obligeait les gens qui dépensent plus d’une certaine somme d’argent pour des animaux à payer un impôt spécial ? Hum… Déception. Pourquoi y a-t-il toujours cette idée que si l’on aime les animaux c’est au détriment des humains ? Une sorte de jalousie spécifique… On ne reproche pas aux gens qui aiment l’art, l’espace ou les mathématiques de trop peu s’occuper des humains ! Pourquoi est-ce si difficile de construire une société avec les animaux ?

Pourtant nous l’avons toujours fait. Ce chantier propose de remettre en question cette fracture qui nous distingue. De penser le commun. La porosité plutôt que la frontière. La particularité plutôt que le propre. La circulation. L’hybridité même. Il est temps d’en finir avec ce propre de l’homme qui est tout de même profondément agaçant. Il se dit scientifique quand il est avant tout une sphère de protection politique. De l’autre côté de la frontière il y a ce qui dérange, qui est sale, noir, féminin, trop poilu, écaillé, griffu, visqueux. Ce qui est trop bête.

Au XIXe siècle, Saartjie Baartman, dite la Vénus Hottentote, figurait en première page d’un ouvrage recensant l’ensemble des animaux connus. Rousseau avait choisi, dans le doute, de placer les orangs-outans dans l’humanité. En Inde, les dauphins sont des personnes juridiques et récemment une partie du monde chrétien s’est émue du fait que le pape aurait confié que les chiens avaient leur place au paradis (mais un démenti a douché les amis des bêtes). La frontière entre l’humain et le non-humain est donc éminemment politique. On comprend que de l’autre côté de la frontière il y a ce sur quoi peut s’abattre la violence, là où il n’est plus question de justice ou d’éthique. Voilà pourquoi ce qui pourrait ébranler la ligne de démarcation suscite instinctivement la peur ; pourquoi les questions du langage, de l’usage d’outils, de la pratique artistique sont encore aussi dures à poser. Mais quelle tristesse intellectuelle que de ne pas s’y essayer !

Questionner la frontière entre les humains et les animaux n’est pas anodin. Ce n’est pas une plaisanterie, ni une mignonnerie, même si mon chat est absolument merveilleux. Mon chat, le loup, son chien, le cheval martyrisé et agonisant, le bonobo se masturbant, le dauphin se nommant, la chimpanzée Washoe dialoguant en langage des signes, toi devenant ami avec l’un d’eux… Voilà de belles opportunités de penser. De repenser l’amitié, le travail, la sauvagerie, la culture, l’altérité, l’écologie. Évidemment de penser l’animal pour de bon. Bruyamment.

Les textes explorent. Se complètent et se contredisent. Rien n’est arrêté. Et les tensions surgissent. Le champ de recherches sur « la question animale » n’est pas exempt de controverses, de tabous, réactions épidermiques. C’est de la pensée grattante qui ne pourra pas laisser indifférent et invite à prolongations en chacun de nous.

Dossier coordonné par Adèle Ponticelli

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Publiée dans Vacarme 70, , pp. 116-117.