Vacarme 70 / Bêtes à penser

Bestiaire bruyant

araignée

« J’aime l’araignée et j’aime l’ortie,
Parce qu’on les hait ;
Et que rien n’exauce et que tout châtie
Leur morne souhait ;
Parce qu’elles sont maudites, chétives,
Noirs êtres rampants ;
Parce qu’elles sont les tristes captives
De leur guet-apens ;
Parce qu’elles sont prises dans leur oeuvre ;
Ô sort ! fatals nœuds !
Parce que l’ortie est une couleuvre,
L’araignée un gueux. »

Victor Hugo

Brebis

« Les différences entre un soldat, un ouvrier, un administrateur, un avocat, un oisif, un savant, un homme d’État, un commerçant, un marin, un poète, un pauvre, un prêtre, sont, quoique plus difficiles à saisir, aussi considérables que celles qui distinguent le loup, le lion, l’âne, le corbeau, le requin, le veau marin, la brebis, etc. »

Honoré de Balzac

Cheval

« Que tous les peuples commencent donc par s’unir pour qu’il ne soit plus permis de martyriser un cheval ou un chien, et les pauvres hommes, honteux et las d’aggraver eux-mêmes leur misère en arriveront peut-être à ne plus se dévorer entre eux. »

Émile Zola

Chien

« Est-ce un chien de luxe que le chien de Terre-Neuve, mis en sentinelle sur le bord de vos fleuves pour sauver les enfants tombés à l’eau et les ramener au bord ? »

Alphonse de Lamartine

Chien révolutionnaire

RIP au chien d’Athènes. Au petit matin, après les affrontements, quand les gravats des barricades fument encore, les trottoirs du centre-ville du Caire sont jonchés de chiens morts. Il flotte encore dans l’air l’odeur âcre du gaz lacrymo et des produits chimiques. Des masques à gaz de fortune sont abandonnés au sol, et de grandes taches brunes obscurcissent l’asphalte par endroits. La nuit a été longue.

Les chiens errants morts dans les émeutes du ministère de l’Intérieur égyptien. À cause du gaz, qui ne fait pas que couler les larmes, mais abîme les poumons. Les chiens errants, comme les enfants des rues qui meurent par erreur dans les manifestations ou sont violés, là aussi par erreur, par les flics. Ces chiens de policiers. Fils du chien.

Photo Bradley Watson

De l’autre côté de la Méditerranée, il y a Loukanikos : le chien d’émeutes athénien. Jamais il n’attaque les manifestants, toujours les policiers. Il sait attraper les canettes de gaz lacrymo pour les éloigner quand l’atmosphère devient irrespirable. Il protège son territoire et accompagne les émeutiers.

Les chiens de révolutionnaires, les chiens d’émeutiers, contre la barrière en plastique des boucliers. Loukanikos hurle, montre les dents. L’espace d’un instant c’est le trouble, il ne sait plus de quel côté se ranger. Des larmes coulent sur les joues de l’un des flics qui dit à la manifestante : « Va-t’en, maintenant, je t’en supplie ! Nous allons bientôt vous attaquer. » Elle lui crache au visage. Le poème de Pasolini monte :

Quando ieri a Valle Giulia avete fatto a botte
coi poliziotti,
io simpatizzavo coi poliziotti.
Perché i poliziotti sono figli di poveri,
vengono da subtopaie, contadine o urbane che siano. [1]
Quand hier à Valle Giulia vous vous êtes battus
avec les policiers,
moi j’ai sympathisé avec les policiers.
Parce que les policiers sont des fils de pauvres,
ils viennent des sous-taudis des campagnes ou des villes.

Mais la violence se déchaîne, les flics abattent leurs coups sur le corps et le visage des émeutiers. Protégés par leurs armures de forces spéciales, les flics font régner l’ordre. Loukanikos se reprend, il montre les dents en direction de l’uniforme, défend ceux qui sont du mauvais côté de la matraque. Il meurt le 24 mai 2014 et est enterré sous un arbre, sur une colline de la ville d’Athènes.

Zoé Carle

Colvert

Les canes se blessent souvent en tentant de repousser des mâles avec lesquels elle n’ont pas consenti à avoir de rapport. Pour garder la maîtrise de la fécondation, elles peuvent orienter un pénis indésirable dans un conduit vaginal en cul de sac.

Companion species

Carassius auratus, Felis silvestris catus, Helicobater pylori, Canis lupus familiaris, Mesocricetus auratus, Mustela Putorius Furo, Akkermansia muciniphila, Serinus Canaria.

Consigne : cherchez l’intrus. Les intrus même, ils sont deux. Si vous êtes zoologiste ou si vous parlez latin, vous répondrez sans doute et sans ciller : Helicobater pylori et Akkermansia muciniphila. Bravo. C’est évident pour vous, ces deux bactéries n’ont rien à faire au milieu du poisson rouge, du chat, du chien, du hamster, du furet et du canari. Pourtant si vous êtes Donna Haraway vous répondrez qu’il n’y a pas d’intrus. Et vous labelliserez cette liste : « companion species », espèces compagnonnes.

Catégorie « moins harmonieuse et plus turbulente » que celle des seuls animaux de compagnie qu’elle englobe néanmoins, catégorie aux limites non-fixées, fluide et instable, mais qui se donne pour mission de désigner l’ensemble de ces espèces non-humaines avec lesquelles l’humain entre en interaction et qui le co-constituent. Or parmi elles, beaucoup logent non dans un couffin mais dans nos chairs intérieures. Et nous permettent rien moins que de vivre.

De fait, s’il est très souvent rappelé la grande proximité génomique de l’être humain avec les grands singes, il est moins connu que le génome humain ne représente en réalité que 10% de notre corps, les 90% restants étant en réalité constitués du génome de bactéries, de champignons et de protistes. Les biologistes travaillant au séquençage de ce méta-génome estiment qu’à elle seule, notre flore intestinale est en moyenne constituée de 170 espèces différentes et pèse 1,3 kg.

Rectifions donc : « Je » n’est pas « un autre » mais « des autres », ou plutôt « je » est un « nous », toujours en devenir. À ce titre, nous sommes tous des hybrides. Frankenstein, créé à partir de cadavres mais aussi de morceaux animaux, figure notre constitution effective. Le rapport s’inverse : l’humain n’a pas été le modèle du monstre ; c’est le monstre qui est le patron véridique de ce que nous sommes. Des individus non pas singuliers mais collectifs, faits de plusieurs individus, en partie non-humains.

Je est toujours une turbulence vivante. Mon organisme, un éco-système, une communauté — toujours déjà : une cohabitation. Comme l’écrit l’anthropologue américaine Anna Tsing : « Human nature is an interpsecies relationship. » Être humain c’est être engagé dans une relation inter-espèces.

Jeunes humains consolez-vous. Si vos parents vous refusent catégoriquement le droit de chérir un lapin nain ou un python tacheté, vous pouvez toujours vous endormir en caressant Staphylococcus Epidermis lovée contre votre peau, bercés par la douce litanie des noms du peuple de votre flore intestinale …

Marie Cazaban-Mazerolles.

Dauphin

Chaque individu possède un « sifflement signature » qui lui est propre, tout en étant capable d’imiter celui d’un autre individu, possiblement pour l’interpeler. Il s’agit d’un comportement de cohésion sociale. S’agit-il aussi d’un prénom ?

En Inde, les dauphins sont reconnus en droit comme des « personnes non humaines ».

Escargot

Il n’y a pas beaucoup de compagnie chez Matisse : quelques poissons rouges qui vous suivent du regard, quelques oiseaux si rares que vous ne savez les nommer, et puis… moi, l’escargot. Moi, fier, l’escargot, portraituré sur une toile presqu’aussi grande que le sacre de Napoléon, en tout cas plus carrée, plus sobre et sans courtisans. J’y assoie mon autorité et vous donne à voir mes lettres de noblesse, mon rouge à lèvres autant que mon caractère de ruban enrouleur : Escargot 1er de trapèzes, c’était plus efficace pour exprimer mon empathie pour cette terre et ses sujets. Puis, disons-le, dans une démocratie des couleurs, il y a toujours des angles à négocier. Ainsi vous ne me confondrez pas avec les rotondités du Mao d’Andy Warhol : Matisse, il me l’avait confié pendant les séances de pose, craignait l’engouement à venir de nos intellectuels pour cet autre empereur. Mon portrait, finalement, n’est qu’une vengeance prémonitoire des paysans, des ouvriers et des soldats : dos ronds, fragiles et ignorés, ils sont la joie de mon royaume.

Escargot 1, portrait par Matisse, 1959.

Antoine Perrot

Harbraribouh

Découvert en 1859 par Zénobie Panzhé dans une des îles Burluques, l’harbrahibouh a disparu de la biodiversité trente minutes plus tard, alors que Zénobie Panzé prenait le seul daguerréotype officiellement reconnu comme authentique par l’Académie de l’Hybridité Métissée à Double Échange Chromosomique Minimum Partagé (AHMDÉCM.)

Aussitôt rentrée en France, Zénobie Panzhé publia sa thèse derecheffe derrechef (il me semble bien que c’est un adverbe) dans l’édition princeps contenant, pour la première fois dans l’histoire du biotope burluquoi, des échantillons de laisse, un bâtonnet aux extrémités enrobées de coton enduit de salive, et un enregistrement de rot postprandial dans chaque exemplaire. L’ouvrage fut imprimé sur papier vergé 250 grammes et numéroté de 001 à 012 pour le tirage de tête, de 013 à 200 pour le tirage de ventre et de 201 à 1000 pour le tirage de pied qui partit sans souci en libraire spécialisée.

Illustration de Claude Ponti

Dix ans plus tard, Zénobie Panzhé retourna aux îles Burluques, avec son amie Marie-Mélina, Xéno-linguistophone diplômée. Elles rencontrèrent la petite sœur de l’harbrahibouh, sœur qui avait inventé la sieste active et pour cette raison était en butte aux Grodormaniaks qu’elle fuyait sous les banians à mycélium plat. Réfugiées toutes trois dans la Concession Inuit Brabançonne, elles burent un thé fort et presque noir préparé par un Sri-lankais de Ceylan. Et c’est ainsi qu’elles surent la vérité sur l’harbrahibouh.

L’harbrahibouh est un pachydermiacée cyclae semiremorkae paranoïde.

Ovovivipare lorsqu’il est primipare au départ et vivipare le reste du temps ensuite. Comme la corne du Rhynocéros, les « branches » de l’harbrahibouh sont constituées de poils, de même que ses « roues » et sa queue d’attelage. À noter que les ailes atrophiées n’ont d’utilité que pour la danse nuptiale d’automne et l’exécution du vol du bourdon écrit en réalité par la sœur ainée de Nikolaï Rimski-Korsakov.

L’harbrahibouh est paranoïaque gravetimaginepapossib (classification du GPRM version III.) Il s’imagine en effet, selon sa sœur, qu’il est poursuivi en permanence par un hybride de sanglier et de saucisson qui voudrait le dévorer et conserver sa peau pour en faire un couvre-lit. Cette fuite perpétuelle rendant difficile l’appariement sexuellement procréatif de l’espèce, les naissances sont rares, bien que la femelle soit psychologiquement équilibrée et peu vagabonde.

Il n’y a, en l’état où en sont les connaissances actuelles, aucune explication sur la présence récurrente d’un hibou sur la « branche » postérieure de l’harbrahibouh. D’aucunes pensent qu’il s’agit d’un truchement sur la base du volontariat. Pour l’harbrahibouh, qui est à un stade culturel avancé puisqu’il est capable de paranoïa, le hibou (cousin au premier degré de la chouette chevêche elle-même truchement d’Athéna) servirait d’intermédiaire et de traducteur avec son environnement intellectuel. Mais les preuves manquent.

Zénobie Panzhé nous a quittés à l’âge mitraillettique de 131 ans, béate et mortellement assommée lorsqu’elle a reçu le prix Nobel sur la tête sans préparation psychologique.

Claude Ponti

Hippopotames

« Ils ne suivent pas les règles, parce qu’ils sont impossibles à contractualiser, ils font toujours n’importe quoi. Ils représentent une des premières causes de mortalité en Afrique. Ils sont imprévisibles, on ne peut pas s’entendre avec eux sur une modalité de coexistence. »

Dominique Lestel

Humain

« Si l’Homme n’avait pas été son propre classificateur, il n’eût jamais songé à fonder un ordre séparé pour s’y placer. »

Charles Darwin, The Descent of Man, and Selection in relation to sex, 1871.

Lézard à queue de fouet

Entièrement femelles, elles n’ont plus besoin de mâles pour se reproduire. Résidu de leur passé sexuel, elles ont encore besoin de se stimuler mutuellement pour ovuler et pondre des œufs qui donneront des clones d’elles-mêmes.

Mouche

« — Mais enfin, monseigneur ! je n’ai tué qu’une mouche.
— Et si cette mouche avait un père et une mère ?
Comme ils laisseraient pendre leurs fines ailes dorées
et vibrer leur deuil dans les airs !
Inoffensive, pauvre mouche,
elle qui, en chantant son joli bourdon,
était venue nous égayer ! Et toi, tu l’as tuée. »

William Shakespeare [2]

« Quel poète n’a jamais parlé à sa mouche ?
Qui ne reconnais-je à sa mouche ?
Qui n’entretient pas une mouche trottinant pour lui ? »

Elias Canetti [2]

« C’est qu’il suffit d’un rien sur une étendue blanche, banquise ou drap, d’un minuscule détail suspect pour que tout vire, comme il suffit d’une mouche pour que tout le sucrier soit en deuil. »

Jean Echenoz [2]

Les mouches ne se posent pas sur les casseroles en ébullition.

Proverbe espagnol [2]

« À force de voleter sans but précis, comme le fait une mouche, on finit toujours par rencontrer un rat mort ou une bouse de vache. »

Lao She [2]

Oie

« Ainsi, la vue d’une oie décapitée qui marchait le cou sanglant et levé, raide avec la plaie rouge où la tête manquait ; une oie blanche, avec des gouttes de sang sur les plumes, marchant comme ivre tandis qu’à terre gisait la tête, les yeux fermés, jetée dans un coin, eut pour moi des conséquences multiples. »

Louise Michel

Orque

Une famille de six orques de Punta Norte en Argentine a développé une technique très particulière pour chasser les lions de mer. L’orque s’élance sur la plage pour capturer sa proie, puis se laisse doucement glisser sur les galets et rejoint le large grâce aux vagues et à la gravité. Cette technique, que les membres du groupe mettent des années à maitriser, implique de vaincre, parfois sous la contrainte de la mère enseignante, la peur de s’échouer dont le risque est réel.

Phasme

Après copulation, certains restent accrochés à la femelle pendant 5 mois.

Poulpe

« Et s’il faut en croire Toussenel, ce fléau n’est rien encore auprès de celui qui frappera nos descendants, lorsque les mers seront dépeuplées de baleines et de phoques. Alors, encombrées de poulpes, de méduses, de calmars, elles deviendront de vastes foyers d’infection, puisque leurs flots ne posséderont plus « ces vastes estomacs, que Dieu avait chargés d’écumer la surface des mers ».

Jules Verne

Poussin

À la fin des glorieuses années soixante, les premiers supermarchés en ville offraient à leurs clients, en guise de cadeau, de petits poussins. De véritables petits poussins vivants et jaunes qui piaillaient entassés dans des cageots de carton, derrière les caisses. J’avais dix ans, plus ou moins, et je me suis bien sûr toquée des poussins. J’ai supplié dans les rayons, accrochée au caddie, et je suis repartie avec mon poussin, aussitôt baptisé Piou Piou, ce qui au moins ne pêchait pas par arrogance. Je ne sais pas comment les choses se seraient passées dans d’autres familles. La mienne étant assez fantaisiste, nous avons vécu quelques semaines, ce poussin et moi, dans ma chambre. Il vivait sur l’oreiller de mon lit et je le nourrissais de lambeaux de pain de mie trempés dans le lait.

Mes parents avaient adopté une position de principe assez rigide sur le sujet des animaux domestiques. Ni chien, ni chat, ni cochon d’Inde, inutile d’y penser, jamais. Mais étant fantaisistes, ils n’ont pas pensé à s’opposer aux autres bêtes qui se sont succédées dans ma chambre : tourterelles, lapins, et Piou Piou. C’était une joie sans pareille de dormir avec lui, de le chercher dans les couvertures, de le garder contre moi dans le désordre de mon lit. J’étais une enfant terrifiée par la nuit et le sommeil il a fallu l’adolescence pour que je m’en accommode. C’est dire la joie que m’a apporté ce poussin, Piou Piou mon premier concubin. Le poussin a grandi, est devenu un jeune coq, que mes parents fantaisistes persistaient à ne pas considérer comme un animal familier, ni domestique, ni de basse-cour, peut-être même pas comme un animal. Il courait sur la table, battant des ailes, renversant les verres. Est venu le moment où il n’était plus possible de le laisser faire à sa guise, ma mère qui régnait sur la cuisine n’était pas prête à partager son empire. Il a été envoyé dans le petit jardin qui bordait la cuisine et la véranda. On le voyait par les fenêtres vivre sa vie de poulet, dont il se laissait volontiers distraire quand un enfant l’allait chercher. Il était d’une patience angélique, se laissant costumer, bercer, et même mettre un petit bonnet. On pouvait se le lancer comme une balle, il se roulait alors en boule et cachait sa petite tête dans son jabot. Mais qu’une personne adulte, parent, oncle, tante, aide-ménagère, passe la porte vitrée et il se jetait sur elle, l’attaquant férocement aux mollets jusqu’à ce qu’elle batte en retraite. Le pauvre petit chien d’un invité qui avait eu le malheur de s’aventurer dans le jardin s’en était enfui en hurlant. Il avait fallu chasser le poulet qui le maltraitait avec enthousiasme, des pattes, des ailes et du bec.

Moins impressionnable, ma grand-mère le regardait sans émotion, un mince sourire aux lèvres, et imaginait à haute voix ce qu’elle en aurait fait, de ce beau poulet, s’il n’avait tenu qu’à elle. Du coq au vin. Elle était naturellement assez cruelle ayant été élevée au milieu des forêts dans les Vosges, ce qui en faisait, quand on considère le point de vue de Piou Piou, une sorte d’ogre oriental, une reine des Aulnes. Je me méfiais d’elle, tout en l’aimant par ailleurs, je savais ce dont elle était capable. Par chance, ma mère se méfiait d’elle plus encore que moi, pour des raisons qui remontaient bien avant ma naissance, sans parler de celle de Piou Piou.

Il avait quelques mois quand vint le temps des vacances et celui de notre transhumance annuelle, un mois en famille et loin de la ville. On m’expliqua qu’il serait difficile d’imposer un long trajet en voiture au poulet, et plus encore sa compagnie aux six personnes entassées dans le véhicule.

Sans compter que les maisons de location n’étaient pas prévues pour l’accueillir, rien ne promettait que le jardin serait fermé. Il fallait que je me fasse une raison. Ma mère le confia à la SPA, qui promit de le placer dans une ferme où il serait heureux. C’est du moins ce qu’elle me fit miroiter, une vie de pacha pour Piou Piou au milieu des poules, ses congénères. Je la crus. Ma grand-mère se moqua de nous, et laissa entendre que ces gens de la SPA avaient été moins sots que nous et l’avaient mangé, une si belle bête. Je mis ses insinuations sur le compte de sa déception.

Ma cruelle grand-mère valait mille fois mieux que les êtres qui enferment les poussins dans des hangars, leur coupent ailes et becs et les broient en charpie tout vivants. Elle ne cuisinait le poulet que le dimanche, mort et rôti, un gros poulet de ferme qui avait eu son temps. Quelqu’un qui n’était pas un aliment de rien.

Marie Desplechin

Renard

L’éthologue Mark Bekoff a pu observer pendant près d’une minute une renarde rousse recouvrir le cadavre d’un renard victime d’un puma. « J’étais fasciné : elle orientait délibérément son corps de manière à ce que la terre qu’elle rejetait avec ses pattes arrières recouvre son ami (peut-être son compagnon). (…) Elle projetait la terre, s’arrêtait, regardait le cadavre et se remettait délibérément au travail. ». Plusieurs heures plus tard la dépouille était complètement ensevelie.

Notes

[1Pier Paolo Pasolini, « Le PCI aux jeunes ! », L’Espresso, XIV, n°24, 16 juin 1968.

[2Toutes les citations de cette page sont extraites de Mouche, une anthologie littéraire de Suzanne Doppelt et Daniel Loayza, Éditions Bayard, 2013.

À propos de l’article

Version en ligne

Publiée le

Catégorie .

Mots-clés , .

Version imprimée

Publiée dans Vacarme 70, , pp. 174-191.