Un bon pays.

2. Le soleil blanc de Corinthe. Juillet-août 2014

par

En Grèce, avant les élections de janvier 2015 : un reportage de Marie Cosnay en 3 parties.

sur les murs d’Exarchia, ces affiches qui expliquent aux dealers qu’on ne veut pas d’eux ici. Que les consommateurs de drogue font le jeu de trafics dangereux

le rendez-vous pris avec L, avocat spécialiste du droit des étrangers. Le mail qu’il faut faire à sa directrice, auparavant

la mer et ses cigales et ses deux goélands et le temps retrouvé, dedans

Saghir, le sourire silencieux de Saghir à Caritas. Trésor a été arrêté là, devant la porte

ce quelque chose qui s’arrête pour moi aussi. A la porte d’écrire

les jeunes filles et les jeunes hommes belges qui sont venus faire cette sorte de tourisme humanitaire à Athènes. Les filles chantent après qu’elles ont distribué les repas, fait la vaisselle et mangé à leur tour. Saghir mange debout, un peu plus loin. Il n’est pas dans le groupe mais il y a un groupe

aller visiter Trésor au Centre de rétention de Corinthe ? Les visites sont possibles à partir de 16 heures. On ne s’entend pas bien au téléphone, il y a du bruit autour de Trésor, des cris. Trésor dit qu’il a lu, aujourd’hui, et que ça va, ça va

Saghir : sur le parcours d’avant, de l’Afghanistan à la Grèce, silence pour oublier, parce que c’est trop difficile. Silence sur l’après aussi - on comprend pourquoi. L’après, c’est demain, et c’est un fou projet que tout empêche. Je pense au silence de Jon, ailleurs, qui a connu une vie d’exil et ne peut en parler. Parler d’avant, on n’y pense pas. Ses choix l’ont exposé, ont exposé sa famille. Les décennies qui l’en séparent ne sont pas suffisantes. Le risque effectif ? Je ne le mesure pas. Tout se passe comme si oui, il y avait un risque. Mais surtout, l’habitude de se taire, l’énigme que c’est et ça a été aux autres, à soi-même, ce type de vie. Et parler de l’après, du retour au pays : impossible

nos silences

à la fois il n’y a qu’à raconter et on ne le peut pas, protagoniste. Si par hasard Saghir te parle, tu feras ce qu’il faut pour le protéger. Tu l’appelleras Saghir quand il s’appelle autrement, tu ne donneras pas le vrai nom de Trésor, tu ne diras rien des activités de Jon dans les années 70

et l’émoi dans lequel ça te met, ces histoires arrêtées là, au seuil, ces histoires bloquées, sur le chemin, au milieu de la Méditerranée ou dans la gorge

la prof qui ne voulait pas me parler

si tout le monde parlait oui, mais là, je ne peux pas me permettre, je dois nourrir ma mère, ma sœur

d’autres disent : dans l’ombre, témoins anonymes, d’accord

entendre leur peur et croire à leur peur si ce n’est à l’objet de leur peur - et la honte t’empêche de dormir, toi qui te plais, malgré tout, aux paroles des autres

l’étudiante qui n’a pas envie de rentrer à Paris, elle resterait bien se reposer à Athènes mais il faut valider l’année de médecine, trouver un stage, en radiologie de préférence

reste, lui dit le poète, reste et cherche du travail ici - et tout le monde rit

enoikazetai, politai, partout, à louer, à vendre

vers Omonia, une fois, en voiture, un drôle de bonhomme, crâne rasé, sur un matelas, je crois que la prostitution se faisait là, dans la rue, ils étaient deux sur le matelas

encore qu’ils ont nettoyé, dit l’étudiante

quant à moi j’attends toujours un rendez-vous avec L, avocat au Conseil grec des réfugiés. Les questions à lui poser, je les ai rédigées maintenant, avec l’aide de Florent et de Sarah

Omonia encore, le 21 juillet, la rue du 3 septembre que je remonte vers la rue Kapodistriou. Des policiers boivent, debout, dans les verres en carton, le café froid. Avec eux un civil. Dans la rue, trottoir à l’ombre, un jeune homme un peu barbu, boucle d’oreille, il peut avoir 20 ans, fouille lentement dans une poubelle. Il ne regarde rien autour de lui et rien ne le regarde. Il cherche au fond. Il revient avec deux tranches de pain de mie grillé, un peu cramé, pas trop. Avec un morceau de nougat, quelque chose qui y ressemble, gros comme la main. Il passe du temps à le nettoyer, sur le trottoir

A Caritas on me le confirme : les visites au Centre de rétention commencent à 17 heures. Il faut pour aller à Corinthe prendre le proastikos. Du jus de fruit, du shampoing, des livres et du chocolat

la première personne, c’est Saghir, qui ne s’appelle pas Saghir, il remplace Jean-Pierre, qui s’appelle Jean-Pierre, à la caisse, en bas, où il prend les cartes des inscrits. Saghir et son travail bénévole, son intérêt pour les gens qu’il rencontre, la distance qu’il garde, amicale. Une sorte de fatigue. Je crois qu’il était dans mon rêve : le matin je pense à Augustin, le grand Meaulnes

quand il est parti de chez lui, Saghir était mineur ; il dit I love Paris et demande si je viendrai le voir, du Sud de la France à Paris, et nous échangeons nos noms pour facebook parce que c’est plus facile

c’est facile comme ça et c’est l’heure où la cuisinière mange avec les bénévoles

elle, c’est son métier, elle est payée pour ça, elle dit. Elle est géorgienne. Saghir et son copain Samir plaisantent avec elle parce qu’elle ne quitte pas son smartphone. Elle me montre via FB Georgio, son fils, 20 ans, qui est rentré au pays. Quand il était petit il était avec elle à Athènes, maintenant lui et son frère sont en Georgie pour l’université, ils étudient et chantent, on regarde les statuts FB, les vidéos des concerts, elle pose une main sur son cœur, elle travaille pour eux, puis sur mon cœur, elle fait très jeune, je lui dis qu’on pourrait la prendre pour leur sœur, elle dit c’est vrai

elle a travaillé dix ans en Grèce et maintenant elle peut avoir une carte pour aller les voir et elle peut revenir

le groupe d’étudiantes belges mange à côté

Saghir lave mon assiette pour que je reste auprès de Georgia

Saghir revient, il dit, nous regardant les uns après les autres : Albania, Georgia, France, Afghanistan, Belgium. Il le dit deux fois. Quand il sera à Paris je viendrai le voir. I love Paris

dehors, dans la rue, ce monsieur en costume, qui porte deux sacs dans les mains, dont l’un à l’enseigne d’une librairie de la place Panepistimou. Il marche vite, de poubelle en poubelle, il se penche sur la poubelle, ne trouve rien, traverse au mépris des voitures, en trouve une autre, il recommence

soudain, le rêve de ma nuit : la loi, comme vous l’avez toujours rêvée. Des enfants, menés par le grand Meaulnes (Augustin ou Saghir), organisent un évènement. Ils sont dans un espace dédié, tous passionnés et concentrés. Un tout petit enfant est surexcité. Un spectacle va se donner. Augustin ou Saghir : le(s) vrai(s) professionnel(s) de l’évènement. Soudain c’est l’accident. Dont on comprend qu’il a été pensé, prévu : ça explose. L’enfant très jeune est traumatisé, il expliquera qu’il y avait le gaz, oui, mais que le gaz c’est le pôle positif et qu’il y avait l’eau et que l’eau c’est le pôle négatif et que donc tout ça devait se disjoindre. Les éléments se sont joints et ça a été l’explosion. Eh bien on nous envoie un dénoueur de crise. Ce n’est pas un flic, ce n’est pas un psy, c’est un homme aux cheveux longs, une sorte d’homme-médecine, un indien. Il prend l’enfant dans les bras, lui caresse la joue. Moi aussi je caresse la joue de l’enfant tandis que l’homme nous fait à tous une leçon de physique. Je ne sais à quoi ça se signale mais il semble que le dénoueur de crise ait besoin de tendresse. Bientôt, l’autorité se présente. S’assied en face de nous. Dit : expliquez-moi tout ça. On va expliquer. L’autorité porte un costume gris, une tête grise et pas mal de bienveillance. On pense que le bel Augustin (Saghir) a eu le temps et la chance de fuir. Je pense que j’aurais voulu que les pôles se joignent.

La prolongation illimitée de la détention, décidée au printemps par l’ancien ministre grec de l’ordre public, Nicholaos Dendias, est absolument contraire à l’esprit et à la lettre de la directive européenne 2008, dite directive retour.

L’article 15 de la directive est clair : la durée maximale de la rétention est de six mois. Cela n’empêche pas les Etats membres de choisir de rester en-deçà. L’article 15(6) permet une rétention de douze mois au-delà. Il faut que la rétention supplémentaire soit justifiée par une impossibilité d’organiser le retour : manque de diligence, difficultés d’identification du pays d’origine.

Le tout doit être évidemment placé sous le contrôle d’un juge.

La rétention doit être ordonnée par écrit par les autorités administratives ou judiciaires. Puisque la rétention a été ordonnée par l’administration, l’Etat membre doit prévoir un contrôle juridictionnel accéléré de la légalité de la rétention. L’intervention judiciaire doit avoir lieu le plus rapidement possible à compter du début de la rétention. Ce plus rapidement possible n’est pas défini dans la directive retour.

La loi française du mois de juin 2011 fixe ce temps à cinq jours. On constate qu’en France la plupart des éloignements se font avant l’intervention du juge judiciaire, soit avant cinq jours, soit avant toute audience du juge de la liberté (juge judiciaire), dont le rôle est de vérifier, on va le voir, que la procédure a bien été respectée.

Ici, une spécificité française : la distinction entre juge administratif et juge judiciaire. Cette distinction n’existe pas pour le droit de l’Union européenne. L’important, selon la directive retour, pour le droit de l’UE, c’est que l’étranger puisse contester sa rétention devant un juge

l’étranger en centre de rétention a la possibilité, toujours selon la directive européenne, de contester la régularité de sa rétention auprès d’un juge - ce n’est pas la procédure qui est en cause alors, mais le bien fondé de l’obligation à quitter le territoire français. L’OEE [1] constate qu’en France l’étranger est renvoyé dans son pays avant même d’avoir pu présenter son recours, pourtant suspensif de l’éloignement

quant aux demandeurs d’asile, même primo arrivants, ils se voient souvent éloignés avant toute audience devant la Cour Nationale du Droit d’Asile

les nombreuses entorses faites aux droits des étrangers sont favorisées par ce système complexe. L’article 66 de la Constitution du 4 octobre 1958 donne en France pour mission au juge judiciaire d’être le gardien de la liberté individuelle. Cette habilitation oblige l’administration à solliciter du juge judiciaire qu’il statue sur la prolongation du placement en rétention. Il le fait, depuis 2011, on l’a vu, au bout de cinq jours. Il doit s’assurer de la régularité de la procédure antérieure à la saisine. La procédure et toutes les mesures (interpellation, notification des droits) qui l’accompagnent sont administratives mais elles touchent à la liberté individuelle. Puisque cinq jours suffisent à l’expulsion, le juge judiciaire n’exerce donc plus très souvent son contrôle sur la régularité des conditions d’interpellation, d’exercice des droits et de rétention

le juge administratif a en charge le contrôle de la régularité de la procédure d’éloignement prise par l’administration. On le saisit dans les 48 heures de la prise de la décision administrative et il doit statuer dans les 72 heures à compter de la saisine, suspensive de l’éloignement - mais pas de la rétention

les juges voient leurs compétences enchevêtrées. Un arrêt de juin 2014 rendu par la Cour de Justice de l’Union européenne donne au juge judiciaire qui doit statuer sur la prolongation de la détention la possibilité de substituer sa décision à la décision de l’administration

une réforme du CESEDA (code d’entrée et de séjour des étrangers) s’annonce [2]. Parmi les mesures, celle-ci : il est prévu de revenir sur la répartition des rôles, compliquée on l’a vu, entre le juge administratif et le juge des libertés et de la détention. Le juge administratif finirait par être le seul à être compétent pour contrôler — si on le lui demande — la régularité des conditions de l’interpellation, de la retenue ou de la garde à vue. Le juge des libertés et de la détention verrait dès lors son champ d’intervention restreint à l’examen des garanties de représentation et aux conditions de la rétention. Ce transfert de compétences bousculerait de front l’article 66 de la Constitution française de 1959. Ce que la pratique rend fréquent (absence du juge de la liberté) passerait dans le droit

on peut penser qu’une réforme du parquet et du statut des juges administratifs, qui prendraient alors en charge la garantie des libertés individuelles serait pertinente, au vu des complexités actuelles. Mais il faut s’assurer de la réforme du statut du juge administratif avant la disparition (ou l’amenuisement) du juge de la liberté et rester attentif à ce que ne se creuse pas d’année en année le fossé entre deux justices, celle concernant les ressortissants Schengen, et celle, spéciale, pour étrangers.

au mois de juin, les retenus du centre de rétention de Corinthe, apprenant que le décret Dendias prolongeait abusivement leur rétention au-delà des dix-huit mois déjà exceptionnels, étaient en grève de la faim

étant donné que la directive retour est plus favorable aux étrangers que le système juridique grec, les avocats grecs invoquent-ils les dispositions de la directive pour faire échec au décret ? La légalité et la constitutionnalité du décret sont-elles contestées ? Un recours en urgence devant la Cour de Justice de l’Union Européenne a-t-il été introduit — procédure préjudicielle d’urgence ?

Une personne retenue en centre de rétention en Grèce a-t-elle accès — « le plus rapidement possible » à un juge judiciaire vérifiant les conditions de son arrestation et décidant de la prolongation de la rétention ? Peut-elle bénéficier d’un avocat et de l’aide juridictionnelle ? Ce qui nous ramène à la première question : un recours a-t-il été déposé devant la cour de justice européenne par l’avocat d’un migrant ?

Par ailleurs, le gouvernement grec a mis un terme au mois de mars aux interventions (vingt-cinq par jour) de Médecins du Monde au camp de rétention de Corinthe où sont enfermés plus de mille deux-cents personnes. Médecins du monde envoyait des spécialistes, neurologues, dermatologues et dentistes. Des médecins généralistes les remplacent à présent. Au moment du décret Dendias, au moment où stress, dépressions, symptômes psychiatriques et tentatives de suicide se font de plus en plus nombreux — ce que tout le monde sait, peut prévoir et prévoit

enfin, jusque-là les étrangers entrés en Europe par la Grèce ne souhaitaient pas demander l’asile en Grèce : leur désir était de quitter ce premier pays d’entrée pour un pays du nord de l’Europe. Il semble que le décret Dendias, prévoyant la rétention sans terme des étrangers en rétention aille à l’encontre de ce que souhaite l’Etat grec, puisque les étrangers, afin de bénéficier d’un statut les protégeant un peu de la rétention sans limite aux fins d’éloignement se décident à demander cet asile dont ils ne voulaient pas et que l’Etat grec ne tient pas non plus à leur accorder

on m’a donné trois adresses pour l’association AITHMA. C’est qu’elle déménage souvent : 11 rue Rizakos, je n’ai pas trouvé. Meidani 13-15, non plus. Enfin, après un appel téléphonique, descendre au métro Syngron Fix, prendre un tram et chercher la rue Tripou 6 à côté de la place Paidiki Chaira, plaisir des enfants. Le plan que l’on déplie, dans le café, près de la place. La rue ne figure pas sur mon plan. Le patron du bar va chercher le sien et on compte les rues, oriente, réoriente la carte. Se tromper entre Tripou et Tripoli. Au 6 rue Tripoli trouver quelqu’un qui va m’accompagner au 6 rue de Tripou

du monde, des mamans avec enfants dans les poussettes. Les personnes à l’accueil sont jeunes et empressées. L’interprète du farsi. Arabic ? No arabic. Un monsieur qui attendait dehors entend, s’improvise interprète d’arabe. Retourne attendre dehors

le jeune homme, papiers pliés déplié repliés dans petit sac plastique et tous les regards dans le vague

la jeune femme qui parle français, à qui on dit qu’on ne trouve pas trace de sa demande, c’est trop tôt. Il fait chaud. Un petit courant d’air, on tient la porte ouverte par le dossier d’une chaise

les cigales assourdissantes parfois font une pause et on entend des bouts de dialogue en français : un mois c’est court encore. Ils t’ont appelée ? Non. Si tu veux, reviens dans un mois. Un enfant pleure

cette sorte de rocade qui rivalise avec les cigales, le long long trajet

le coup de téléphone de L, avocat au Conseil des Réfugiés. Finalement il ne souhaite pas me parler, ils ont eu de mauvaises surprises avec des journalistes français et même si je ne suis pas journaliste

la mer, les infrastructures abandonnées, les hommes qui arpentent la plage vendant de mauvaises lunettes de soleil de toutes les couleurs et d’énormes montres roses ou vertes. Le monsieur sénégalais : son frère est à Bilbao, sa sœur à Bordeaux, il me dit : ils sont militants là-bas, ici c’est dur mais rendez-vous à Exarchia — Exarchia, c’est bon

si les avocats ont fait un recours auprès de la cour de justice européenne contre le décret Dendias, ce que je veux c’est savoir où on en est, rien d’autre

les silences, écrasants, que je ne comprends pas

hier après-midi dans un café librairie à Exarchia, les étudiants étudiaient et fumaient, au mur des collages inspirés des peintures de Frida Khalo et j’achetai Une nuit de chien, d’Onetti

E m’a répété au téléphone que Médecin du Monde ne va plus dans les centres depuis le mois de mars. Je voudrais savoir comment ça se passe à présent, dit E, les gens ont des pathologies graves, très graves. On donnait des doses normales, anxiolytiques et anti-dépresseurs, des doses pour hommes forts et ça ne suffisait pas

quand tu as traversé le monde ainsi et qu’à chaque situation il a fallu t’adapter. On le sait bien que là tu vas tomber

mais on veut que tu tombes, dit l’ami

les mois de juin et de juillet en Méditerranée, le nombre de morts en Méditerranée

le grand enfermement, le grand enfermement, le plus stupide des empêchements

il faut y aller voir, dit E

cette femme, le lendemain, à la gare où j’attends le Proastikos en direction de Corinthe : si j’ai des enfants ? Mais comment veux-tu, no job

l’ami dit : à notre âge on ne part plus, n’émigre plus, on aurait dix ans de moins mais là non. Et on ne fait pas d’enfant, non plus

les dents, l’estomac, les maladies de peau, dit E. Les gens ont besoin d’aller à l’hôpital mais le problème c’est qu’il n’y a pas de gardiens pour les y conduire, il y a très peu de gardiens et ce sont des gardiens qui n’y connaissent rien. Corinthe est un camp militaire, un dortoir pour cinquante personnes où dorment soixante-douze personnes, sur des matelas ou sans matelas, avec conflits et bagarres. Il n’y a plus aucun travail social. Médecin du monde y allait tous les jours. C’était un programme aidé par des fonds européens, c’est peut-être ça le problème, ça coûtait de l’argent. On ne sait pas, on n’a pas eu une explication, on n’a pas de recours. Pour l’asile, pour t’indiquer tes droits, c’est la police qui le fait. Il n’y a pas de traducteurs. En français, en anglais, oui, mais en ourdou…

pour aller à l’hôpital, dira Trésor le lendemain, tu dois t’accrocher aux grillages et secouer longtemps, longtemps

ce jour où E, de Médecin du monde, me parle est le jour où Cécilia Malmström visite le camp d’Amygdalesa et trouve que tout est très au point

on leur donnait des chaussures, des chaussettes, ils n’avaient rien, arrêtés en été ils passaient l’hiver

30% des Grecs n’ont plus droit à la sécurité sociale, les employeurs te disent : je te prends pour 500 euros par mois mais je paye pas la sécu et t’es fichu parce que tu dis oui, dit l’ami. D’un salaire de 1.200 euros par mois, tu passes à 700. Tu deviens vite délinquant économique quand tu peux plus payer tes emprunts. Quel est le nom de ce ministre grec qui voulait faire des prisons pour délinquants économiques ?

non, l’Aube dorée ce n’est pas tout à fait comme votre Front National, parce que chez vous le vote FN est souvent imaginaire, dans des régions où on n’a jamais vu un étranger on vote FN. Ici, à Kypsêli, quand les étrangers sont arrivés et qu’ils dormaient dehors et qu’ils désorganisaient la vie des gens, il y a eu des rassemblements spontanés. Racistes. En tout cas des rassemblements contre cette présence qui effrayait. L’Aube dorée est arrivée. Elle a rassemblé les inquiets, elle les a politisés. Et puis l’extrême-gauche est arrivée. Elle est arrivée avec les associations des droits de l’homme et elle a polarisé. Tu étais pour les immigrés, tu manifestais avec la gauche et les associations. Tu étais gêné par la présence des immigrés, tu étais Aube dorée

emprisonnés, tous les députés, maintenant, ou presque, quatorze peut-être

chez nous, dit l’ami, tu parles pour parler, pas pour dire quelque chose mais pour parler. Peut-être, oui, que c’est fatigant mais c’est essentiel. Bien sûr ça ne suffit pas, il faudrait faire tomber les antennes TV mais tu parles, tu parles pour parler et on ne saute pas sur celui qui dit j’ai voté Aube dorée, on lui saute pas dessus

les repas de famille : tu parles, tu parles, tu passes des heures à savoir qui va préparer ceci, cela, va acheter ceci, cela et si ça ne suffit pas c’est important, non ?

sur la plage le vieux monsieur en noir porte sur son dos un sac poubelle. Il marche au bord, où l’eau dentelle, moins bleue qu’au loin. Sa femme le suit. Elle hisse au-dessus d’elle trois robes pailletées, on comprend que c’est ce qu’il y a dans le sac poubelle, des robes, ils les vendent tous les deux, vêtus de noir, chaussettes et chaussures d’hiver, sur le bord de la plage

retrouver dans le train qui revient de Corinthe, le proastikos, le monsieur iranien, jeune, cheveux blancs, accompagné d’un ami qui vient d’obtenir l’asile, eux deux avec qui j’étais tout à l’heure dans la voiture qui nous conduisait, eux dans le bâtiment alpha, moi dans le bâtiment delta du camp de rétention, camp de rétention qu’on ne sait pas nommer, que personne ne sait nommer — personne ne savait, ne comprenait, tout à l’heure, quand je cherchais

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le garçon pakistanais qui fait mine de porter des menottes quand je l’interroge, à côté du Lidl. Le chauffeur de taxi qui me conduit à la prison, dit qu’il sait, ne veut pas y aller, demande le double du prix

dans le train qui reviendra de Corinthe, la mer bleue à droite, les bateaux, les montagnes de l’autre côté, le monsieur iranien dira que l’Europe aide la Grèce à condition que la Grèce se garde les migrants, ce n’est pas le siècle des migrants, ce n’est pas le bon siècle pour les migrants. Le siècle 19 oui, c’était le siècle des migrants. Son ami, qui ne comprend pas l’anglais, assis à côté de lui, est resté huit mois dans le camp. Et l’ami qu’ils viennent de visiter tous les deux y est depuis trois mois mais il va avoir l’interview pour l’asile, il devrait avoir l’asile car l’Iran tu sais

non, mon ami n’a pas d’avocat, parfois il y a des avocats pris en charge par des associations, mais il y en a très peu — et beaucoup de monde

tout à l’heure on était dans la voiture tous les trois

à la porte on débarrassait nos sacs, les sacs pleins de ce qu’on portait sont mis d’un côté, nos pièces d’identité de l’autre. Les policiers (très jeunes) fouillent : ils ont ouvert la bouteille de jus de fruit pour Trésor, palpé le chocolat liquéfié et les livres, les ont feuilletés, pour chercher entre les pages. C’est sur la table, dehors, entre les deux grandes portes noires, comme a dit Trésor. A côté des arbres il y a même une terrasse, les policiers vont se chercher des cafés, il fait une chaleur terrible. Accueillants, presque, les trois policiers : on prend notre temps et ils expliquent

c’est une ville, tu entres en ville et c’est une ville en guerre

les policiers parlent l’anglais lentement et ils expliquent

là où le chauffeur de taxi m’a conduite, au début : la guérite en hauteur, les barbelés. J’ai sonné. J’ai demandé à parler à Monsieur L. Monsieur L c’est le nom de Trésor ici. Les noms de dehors et les noms de dedans. La prison : dans l’interphone expliquer qu’on est venu voir Monsieur L et non, c’est grève, no visit, no visit. Finalement une porte s’ouvre, une femme me parle à travers le portail. Les barbelés, enchevêtrés, au-dessus de nous. Rien du tout. Je ne verrai pas Monsieur L

ils vont tous bien, ils vont très bien, dit la femme, parlant des prisonniers. Elle me tourne le dos

Trésor au téléphone m’explique : devant le camp il y a deux grandes portes noires, une entrée, un arbre, de l’ombre et des flics. Tu peux leur parler, ils ne sont pas en grève, ça m’étonnerait dit Trésor qui s’appelle Monsieur L, au camp

une femme m’interrompt en français : vous cherchez quelque chose ? Le camp des étrangers ? On va demander. Elle habite là, à côté. Elle ne sait pas. On sonne au même interphone. On recommence mais ça n’a pas changé, c’est la grève, toujours. Cette fois un policier descend, nous parle à travers le grillage. Ecoutez, vous vous trompez, on n’a aucun Monsieur L, personne de ce nom (sueur froide, ma dyslexie, il allait me laisser rentrer, cette histoire de grève est bidon, une histoire de nom que j’ai écorché, un oubli, et s’il savait quel nom d’oubli, quel nom caché), on n’a personne du Congo, les clandestins ce n’est pas ici, c’est là-bas, vous voyez le virage, dix minutes de marche, à droite

Corinthe, ville d’enfermement

on remercie la Française, sur son tee-shirt Bob Marley

le camp, les deux grands battants noirs, ouvert au milieu, la table au milieu, les policiers qui boivent le café frappé au milieu, les deux messieurs iraniens qui vident les sacs de provisions apportées pour les retenus, bientôt je fais de même. La route, au milieu. Les blocs, de chaque côté de la route. Les blocs avec les cours grillagées et dans chaque cour des hommes qui portent, contre le soleil, des serviettes de bain sur la tête. Pour l’instant, on ne voit pas encore, ni les hommes aux serviettes sur la tête, ni les cours grillagées plein soleil. On monte dans la voiture. Tous les trois derrière, portières fermées sur nous, à clef. On s’arrête au bloc alpha et on m’ouvre la portière. Out, out. Les hommes, pendant que les deux amis parlent à l’ami, font des bruits, miaulent, s’accrochent au grillage, un est au téléphone, d’autres assis, désœuvrés. Je vois Trésor, Monsieur L, au loin, dans le bloc delta. Je le reconnais à son empressement, l’attente qu’il a de nous. Je ne peux pas y aller, on se fait des signes. Les policiers remarquent les signes, le plus vieux me dit on va y aller après, après

les amis iraniens se parlent à travers le grillage. Le policier le plus âgé me dit qu’il y a un peu d’ombre, par là, il me montre l’ombre, je comprends Shadock et j’ai un moment de panique, ces couloirs blancs, le ciel blanc, la mer que j’ai vue en arrivant et dont la masse, bleue, était ridicule, ne sauvait de rien, le pays qui n’est plus un pays et tous les pays du monde qui miaulent, miaulent

c’est dans un siècle contre les migrants, comme dira tout à l’heure le monsieur iranien

Trésor fait des signes et je fais des signes aussi, de loin, mon paquet pour lui à la main. Shampoings, jus de fruit, chocolat et bouquins. Un polar de Vilar et du Carver. Les policiers n’ont pas laissé passer la liseuse kobo sur laquelle il y avait tous les Dickens et les mémoires du Cardinal de Retz et le dernier livre de Cesar Aira traduit en français. Une histoire de magicien

Trésor dira : ils n’imaginent pas qu’on peut lire, dessus, ils croient que c’est un ordinateur et ils ne veulent pas d’ordinateur. Par contre tu peux avoir un iphone. On rira : on peut le dire fort, en français, ils ne comprennent pas, dit Trésor qui rit. On rit.

c’est déjà fini pour les amis iraniens, les miaulements s’arrêtent et ce qui semble un petit groupe, sous escorte, se prépare à une marche ou un footing, toujours serviette éponge sur la tête, plein soleil

salam

je suis sous escorte vers le bloc delta

du bloc alpha au bloc delta, on prend pas la voiture, mais nos pieds

salam

ceux-là même, qu’au retour, dans la voiture, le très jeune flic qui est venu me chercher plaindra : votre travail doit être stressant, je lui dis. Oui, il répond, tout sourire et cordialité, oui, c’est stressant pour les pieds il faut beaucoup marcher

Trésor, derrière le grillage. Les policiers veulent faire passer le paquet par dessus le grillage. C’est décidé, je ne comprends pas. Sourires. Je dois expliquer à Trésor quelque chose qui est dans le livre, telle page. Sourire. Ouvrez, ils ouvrent. On se serre la main, Trésor et moi, tenir là-dessus, entrouvrir, entrouvrir la porte, se serrer la main

le policier le plus âgé a dit : si on ouvre ils vont tous s’enfuir, comme une plaisanterie il a dit ça mais il a ouvert

on entrouvre et se serre la main et s’explique, on fait mine de se pencher sur le livre, on referme, on parle, grillage entre nous, plein soleil, de ce qui se passe ici et de comment le dire, à toi de le dire, dit Trésor, mais c’est vous qui le vivez dans le corps, jour après jour, dix-huit mois au mois d’août pour Trésor ce devrait être fini mais, il y a eu cette grève de la faim, dix-huit mois et cet illimité, le vivez dans le corps, à vous de, ici on le connaît le décret Dendias qui prolonge la rétention, nous sommes trop bas pour, dit Trésor, les 3 minutes sont passées, please, encore, on insiste et plaisante, Trésor plaisante, on nous dit d’accord, un quart d’heure de plus

ce moment minuscule, anecdotique, où la relation (quand le cadre est rigide, absurde) prend le dessus sur la fonction

au camp, faire semblant de ne pas comprendre est une bonne idée. Avant, aussi, dans le taxi. Après encore, quand je chercherai le chemin, 38° sous le ciel blanc et les moustiques, de retour vers la gare de Corinthe

avoir lu les paroles d’un député à l’assemblée nationale française : « nous aussi, en France, on a une communauté issue d’une religion qui pose des problèmes et qui a du mal à s’adapter ». On ne dirait pas, on ne s’y attendrait pas, mais le député parle là des attaques contre la bande de Gaza, de l’opération bordures protectrices

que le caissier du Lidl de Corinthe pense qu’on a là, enfermés dans le centre ou camp ou prison, des délinquants dangereux, que le couple français installé à Corinthe confonde prison et prison, que ça criminalise, que ça polarise, que ça stigmatise, ce n’est pas très étonnant. Et c’est ça, aussi, ta responsabilité, Europe

on a vu des hommes en cage, accrochés aux barreaux, certains secouaient, celui-là hurlait, la plupart était silencieux

Trésor a écrit un mail, le soir même : il est d’accord, il va raconter, il va le faire, jour après jour

comment on fait avec les langues, le grec l’anglais et ceci, qu’on a remarqué avec le monsieur iranien, dans le proastikos : parfois un mot que tu ne pensais pas connaître te vient dans la langue de l’autre, ou la langue commune, tant l’idée t’importe, te porte

le monsieur iranien aux cheveux blancs, dans le train de retour : on est allé si loin que ça ne peut pas continuer ; Il évoque la bande de Gaza, l’Iran et la dictature, il dit qu’il est chrétien, qu’il prie, prie pour la patience de l’homme et avec la patience de l’homme, il évoque le grand enfermement. Des docteurs ? Des juges et avocats ? Des antidépresseurs ? Non, ils ont besoin d’être libres et c’est tout

il n’y a pas plus libres qu’eux

ça monte ça monte ça explose explose, d’ailleurs la planète aussi, ça ne peut pas aller plus loin, et le monsieur se signe, met la main sur son cœur

salam

et toi, Europe ?

les blocs de temps, être dans le bloc qui ne passe pas, tenir les blocs précédents dans les mains la gorge, la bouche

monter en haut du Lycabette pour voir la ville en entier, comprendre le sud, le nord et comprendre aussi l’orientation dans les langues et les sons : en haut, en bas, à droite, en montant, la même perte dans l’espace et la voix, articulée ou non articulée

la forêt de la voix, des voix

il n’y a qu’à la mer qu’on ne cherche pas à distinguer, alors c’est la victoire des couleurs, les intensités de bleu, les formes au loin, les rochers rouges, les îles et les voiliers

qu’on me pose là, dans le bloc temps

aujourd’hui, dimanche 27, Voula, les pins bordent la crique, je descends sur les fesses

le soir : le mail de Trésor qui raconte l’arrestation et le quotidien, et qui à la fin se demande pourquoi l’Europe se conduit comme si elle était en guerre contre les migrants

le lendemain, deuxième mail de Trésor : il annonce que les retenus pensent à une deuxième grève de la faim. L’idée naît entre nous d’une déclaration ou lettre ouverte. Nous avons besoin de vous, lettre ou déclaration de l’intérieur. Que la directive européenne soit appliquée en Europe. Que la situation a atteint ses limites, qu’elle peut dégénérer et qu’il faut en finir

on a beau soupçonner qu’on comprend les enjeux. L’Europe, crises sociales et politiques, replis, islamophobie, peur du terrorisme, démagogie, besoin archaïque de boucs émissaires, confusions. On a beau savoir que sur la pseudo idéologie de l’Europe forteresse s’installent publicité et communication et avec la pub et la com un marché, celui de la sécurité migratoire et avec ce nouveau marché un besoin accru, qui n’a plus rien à voir avec aucun argumentaire, d’enfermer les migrants, on a beau savoir…

depuis plus de dix ans aux Etats Unis la détention des personnes en situation irrégulière est entièrement sous-traitée à des entreprises privées. Deux groupes se partagent le marché, 70 % du marché des ’prisons pour étrangers’ aux Etats Unis. Ces lobbyins agissent auprès des autorités fédérales pour durcir les lois, durcir la répression et multiplier les arrestations. La société italienne Finmeccanica, dont une filiale a signé en 2009 un accord de 300 millions avec la Libye « pour la protection et la sécurité des frontières », s’est engagée à créer un mur technologique pour arrêter les migrants venus du Tchad, du Niger et d’Algérie

Fincantieri est l’entreprise qui a construit les vedettes offertes par Berlusconi pour patrouiller le long des côtes libyennes. Ces patrouilles d’Italiens et de Libyens à bord de vedettes ont tiré sur les migrants interceptés en mer. Apprendre en 2013 que pour obtenir le fameux marché des vedettes qui serviraient à refouler les migrants, Fincantieri a versé des pots de vin à la Ligue du Nord

te répondre, Trésor, quand tu demandes pourquoi l’Europe se conduit comme elle le fait

les noirs se cachent à Athènes, ils sont dans le parc Alexandras, là-bas, n’y va pas, n’y va pas toute seule

quant aux jeunes gens grecs, une enquête ce 28 juillet, pour eux c’est l’exil ou le Rusfeti, ce mot turc qui veut dire que si tu rends un service à la bonne personne il te le rendra peut-être et qu’alors tu as de la chance, tu peux rester. Quatre siècles de domination, guerre civile, junte et effroi. Comment sortir indemne maintenant de la mainmise de l’Europe et de ses doubles injonctions ?

29 juillet, la liste des paroles refusées et des rencontres ratées. La commerçante qui n’a pas pu parler parce que pas le temps, trop de travail ou plutôt un travail trop peu payé, elle multiplie donc les petits boulots, c’est pour ses deux filles, elles s’apprêtent à partir, étudiantes, en exil

l’enseignante en colère

d’autres avaient peur de perdre leur boulot

ce policier enchanté à l’idée de parler qui s’envola pourtant le jour de la rencontre, portable sur répondeur, disparu, disparu

Y dit que les Grecs ne voient pas leur histoire. Ecrasante, leur histoire antique ? Ils ne la voient pas, ils en font celle de la Grèce alors que ce n’est pas celle de la Grèce, c’est l’histoire des cités grecques

un drôle de décalage, c’est l’endroit où l’on chante toujours que s’inventa la démocratie, grandeur vaincue jamais vaincue, toujours qui l’emportait, pourtant ces siècles de domination turque, d’arrachement à soi-même, si bien qu’il n’y avait rien à faire, je ne vois pas, je ne vois pas mon histoire, je ne vois rien, ne situe rien de l’histoire, tout est arraché, fait de lambeaux, des bulles d’idéologies, de conflits envenimés

je ne sais pas quoi te répondre, Trésor, quand tu me demandes ce qui arrive aux Européens qui inventent de nouveaux camps au tout début du XXIe siècle. On va préparer une lettre, on la fera sortir du camp, on l’enverra à ceux qui voudront bien la lire, dès fois qu’ils ne sachent déjà

on va essayer d’être drôlement convaincant

je ne sais pas quoi te répondre : on a pu penser que c’était une main d’œuvre terrifiée qu’on se préparait là, capable d’accepter des conditions de travail à la baisse, on a pu penser plein de choses, aujourd’hui ne plus penser. Mais les conséquences, pour l’Europe de l’enfermement et pour l’Europe des enfermés

Trésor écrit :

Le 15 février 2013 arrestation à Omonia à 8H du matin devant Caritas avec quelques personnes. De là nous sommes allés au poste de police où j’ai passé un quart d’heure et après quelques temps nous sommes allés à l’Odapone (service des étrangers), là j’ai passé trois semaines au cachot.

Ensuite la police nous a encastrés dans un bus comme des sardines, des criminels, les mains menottées, il y avait même pas de l’air dans le bus, pas de fenêtres, en destination du camp ici à Corinthos où je me retrouve et c’était un certain 14 mars 2013.
Arrivé au camp, j’étais très étonné du nombre de mois que les autres détenus avaient : 5, 6, 7, 8 mois alors que moi j’avais presque un mois et du coup j’étais vraiment démoralisé, abattu.

Le quotidien n’était pas bon, très tôt matin les policiers nous réveillaient tout en criant, sifflant, en frappant fortement aux portes, tout cela pour sortir et prendre un petit croissant et une tasse du lait sans sucre avec quoi même un enfant de 3 ans ne serait pas rassasié vue la quantité, et à 14 H on doit encore s’aligner dehors pour prendre le repas sans sel que nous apporte soit Korinthian ou Pietis les deux restaurants qui nous font manger chaque jour jusqu’à maintenant et à 20H c’était encore les même cérémonies.

mardi soir rencontrer enfin L, avocat, qui a changé d’avis. Et Maria S et Vaggelis G

revenir sur ce qu’on a compris jusque-là. Un scoop, merci à Maria et Vaggelis. Le ’décret Dendias’ n’est pas un décret. Ce n’est pas une loi, ce n’est pas une circulaire et ce n’est pas un décret

c’est un avis, un avis du Conseil Légal Grec, me dit Maria, et je l’écris. Conseil d’Etat ? C’est ainsi qu’écrira Trésor, au camp de Corinthe, quand il la rédigera, sa lettre adressée aux députés européens : le Conseil d’Etat grec

un avis, est-ce la raison pour laquelle on ne fait pas un recours devant la Cour de Justice de l’Union Européenne ? Il faut lire l’avis, il est fou, dit Maria : il promet la rétention indéfinie, à durée indéterminée, aux sans papiers, aux migrants dont la présence en ville, dehors, serait une atteinte à l’ordre public. Un danger social. Ils ne possèdent rien, sont pauvres dit l’avis que j’ai pris jusque là pour un décret, l’avis 44/2014, signé Chrysofoula Augerinou et Dimitris Katopodis : les migrants sans papiers doivent être retenus jusqu’à l’expulsion, surtout s’ils ne collaborent pas à leur expulsion

les pauvres, à perpétuité retenus quand on n’arrive pas à les renvoyer chez eux

le droit, donc, et L, qui a fini par accepter de me recevoir, explique : il était, dans sa jeunesse, un conservateur puisqu’il croyait à la force du droit quand les copains voulaient la révolution. Aujourd’hui, âgé de 50 ans, ce n’est pas qu’il ne croit plus au droit, pas du tout, mais il ne s’agit plus de droit, il ne s’agit plus par le droit de protéger et de distinguer — ce sont des arguties et des interprétations et des interprétations d’interprétations par chaque cour dont il s’agit, L est un peu découragé, il n’a pas bougé, lui, l’ancien conservateur qui croyait au droit et que le droit déçoit, il n’a pas bougé, les révolutionnaires ont bougé, ou les gauchistes, c’est par le droit qu’ils veulent faire bouger, lentement, lentement, les choses, dit-il

et par l’art, dit L, par les représentations. Pour quitter les phobies. Les phobies, on en a deux, celle d’Al-Qaïda et celle des maladies, tous ces migrants qui viendraient pour te contaminer, dit L

il faut avoir d’autre rêves, dit L

il y a pire que le camp de Corinthos : il y a les ghettos du centre et du nord de la ville que les mafias louent à des familles entières, quarante personnes dans douze mètres carrés, pour y aller on a dû mettre des masques sur la bouche, dit Vaggelis

et le commissariat à l’ouest d’Athènes (se demander si c’est l’Odapone, dont parlait Trésor, quinze jours en cachot)

changer Dublin 2, c’est la première chose à faire, même si (L) les pays du Nord ne renvoient pas beaucoup de monde en Grèce, il faut changer Dublin 2, c’est essentiel, ce sera cette peur de moins, la Grèce comme porte et non comme trou ou fosse d’oubli

un avis du conseil légal grec, ce n’est rien, ce n’est rien et pourtant elle est effective, la détention illimitée des étrangers à expulser. Si on ne peut pas faire un recours auprès de la cours de justice européenne, on peut en faire viser la constitutionnalité devant les cours constitutionnelles

à Komotini la cour a décidé qu’on ne pouvait pas décider sur une mesure mais sur la détention. Au cas par cas, donc

certes la rétention illimitée est contre le droit et les sans-papiers devraient être libérés après dix-huit mois de camp (dix-huit mois puisqu’ils sont des menaces pour l’ordre public, six mois auxquels s’ajoutent douze mois quand ils ne mettent rien en œuvre pour collaborer à leur expulsion). La directive européenne, au chapitre IV, paragraphe 5, précise : ’la rétention est maintenue aussi longtemps que les conditions énoncées au paragraphe 1 sont réunies et qu’il est nécessaire de garantir que l’éloignement puisse être mené à bien. Chaque État membre fixe une durée déterminée de rétention, qui ne peut pas dépasser six mois »)

la cour de Komotini, saisie, ne peut juger que de la rétention, cette rétention-là, qu’on lui présente, elle ne peut pas juger d’une mesure

sa réponse est la suivante : les dix-huit mois grecs de rétention peuvent être prolongés d’une peine de prison indéterminée de détention (punissant le fait que le migrant enfermé n’a rien fait pour collaborer à son expulsion), cette détention a lieu dans le lieu même où l’étranger était retenu

on a bien noté la différence : rétention / détention

après les dix-huit mois, qui comprenaient déjà prolongation de douze mois pour non collaboration et pour menace à l’ordre public on recommence, cette fois sans cadre, cette fois sans terme. Ce qui n’est pas un délit (être sans papier) était puni d’un temps de rétention ; le délit, ne pas collaborer à la fin de sa rétention, est puni sans fin

tu demandes l’asile, comme Trésor, parfois, pour avoir en tête l’idée d’un terme. Demandeur d’asile, en Grèce, tu es enfermé. Ce qui, dit L, empêche des réfugiés qui y auraient droit, de le demander - la rétention, même limitée, est insupportable

mais il y a les degrés dans l’insupportable

si comme Trésor tu as été arrêté, pour une durée illimitée, sans papier et sans demande d’asile, tu préfères devenir alors demandeur d’asile à durée de rétention longue mais limitée

et encore : à supposer qu’on en soit encore aux dix-huit mois, le gars fait ses dix-huit mois de rétention, dit Maria. A Corinthe. Il sort. Dans les heures qui suivent on le rattrape et ça recommence

tu es libéré de Corinthe, le soleil blanc de Corinthe, les 11% Aube dorée de Corinthe, et tu es rattrapé

les juges ne voient pas les retenus, dans le meilleur des cas leurs avocats mais on a trop honte de leur état, maigreur, barbes, saleté, maladies pour les conduire devant le juge

selon les jurisprudence en Grèce tous devraient être libérés, tous (dit L), pas un qui devrait rester en camp

il y a une question qu’évoquent L, Maria, Vaggelis et E : l’économie parallèle que crée la politique d’immigration. A Corinthe, au début, les gens râlaient de voir s’installer un centre de rétention sur l’ancien camp militaire. Bientôt, ils y ont trouvé des avantages car c’est finalement beaucoup de boulot : pour les travaux publics, qui réparent et construisent, l’aubaine. Pour les restaurants, Korinthian ou Pietis, c’est l’aubaine. Korinthian et Pietis qui servent des repas qui ne rassasieraient pas des enfants de 3 ans, dit Trésor, sans sel, alors que les fonds européen prévus pour les repas des sans-papiers sont le double du budget prévu en Grèce pour les prisons

Maria qui travaille comme avocate dans un comité qui étudie le droit d’asile dit que l’Europe verse 2000 euros pour son salaire. Elle en reçoit la moitié

il faut changer les représentations, a dit L. Il y a tout ce qui tourne autour de la maladie. L’ex-ministre de la santé, ministre de l’éducation nationale aujourd’hui, dit E, déclarait que les femmes africaines étaient responsables de l’expansion du VIH et autorisait des listes, avec photos, de personnes porteuses du virus

après vingt ans de travail, comme indépendante, pour un salaire de huit-cents euros par mois, dit E, je paye cinq-cents pour la sécurité sociale ; sur sept-cent soixante cinq mille personnes salariées en Grèce, plus de cinq-cent mille vivent sans sécurité sociale

ceux / celles qui disent : je m’occupe de trois personnes, ma mère, ma grande tante, sa sœur

ces policiers que tu vois au coin des rues (main sur la hanche, adossés aux voitures), gardant Alpha Bank ou la place Syntagma ou les alentours d’Exarchia, sirotant cafés frappés, les cagoles, dit Maria, les play-boy, lunettes de soleil, inactifs et sur-armés, ces jeunes policiers gagnent plus qu’un prof : neuf-cents euros par mois

ce jour même où E nous parle, à Kolonaki, on apprend que les employeurs qui ont ouvert le feu sur les clandestins bengladais qui ramassaient les fraises à Manolada n’ont pas été condamnés

panepistimou, retour de chez Ianos, erreur sur le numéro de la rue Ippocratou, 207, on a marché, marché, on a raté la jeune coiffeuse qui devait nous parler de ses conditions de vie depuis 2010

sur la pelouse de l’Académie, un jeune policier (look moins chic que tous ceux qui au coin des rues gardent les banques) accompagné de deux gars en civil, l’un un peu avachi, le deuxième pakistanais, sac à dos sur l’épaule. Le policier houspille, plus vite que ça, un monsieur à la jambe gangrénée, assis là, avec ses sacs plastiques. Le monsieur prend ses béquilles, il a un mal fou à se mettre debout, le jeune policier continue à houspiller. Le regarder monter les escaliers pour disparaître

nous pensons d’abord : les deux civils (l’avachi et le pakistanais) sont des passants choqués comme nous par cette injonction faite à un malade de quitter les lieux plus vite que ça quand il ne peut pas faire plus vite que ça. Des passants vigilants : que la ville ne devienne pas cet espace nettoyé de ses pauvres et malades. Mais déjà les deux passants offusqués ont disparu. Nous aussi nous allons disparaître par la bouche de métro. Mais revoilà nos deux gars, l’avachi en chemisette rose et le pakistanais, air dégagé. Devant la bouche de métro un jeune homme pianote sur son téléphone. Cette fois l’un (l’avachi, chemisette rose) tient un talkie walkie tandis que l’autre ne dit rien

Il y a un troisième homme. Celui-là est accablé. Sacs plastiques à la main

Nous comprenons que celui-là, l’accablé, va finir à l’Odapone, celui-là, l’accablé, est illégal, la vérification d’identité est en cours, nous comprenons que l’avachi rose en civil est un flic, que le jeune homme qui pianote sur son téléphone observe la scène, que les touristes avancent, ne voient rien, vont et viennent avant de descendre dans le métro

nous envisageons : le pakistanais d’air dégagé est un interprète

nous réagissons : quand il n’y a même pas d’interprète pendant la garde à vue, lors de la présentation au juge s’il y a présentation au juge (juge qui risque, si on lui est présenté, de se rendre compte de la sale mine qu’on a quand on sort de trois semaines de cachot à l’Odapone), quand il n’y a d’interprète nulle part, il n’y a pas de raison qu’il y en ait un dans la rue, lors d’une arrestation

vérification d’identité, ça va très vite (le temps, pour nous, de deux erreurs d’interprétation, successives)

on n’aime pas ce que vous faites là, ne pas avoir de papiers n’est pas un crime, ce n’est pas un délit

le civil chemise rose nous demande d’où on vient puis nous ignore. Il déplace la scène de quelques mètres, que nous ne quittons pas des yeux ; elle se passera, selon le jeune homme qui pianotait sur son téléphone tout à l’heure, plus tranquillement que d’habitude, sans violence

deux pakistanais arrêtés qu’attend la rétention à durée illimitée. Tout ce qu’on a su faire, c’est sortir nos portables, protester, rester là le plus longtemps possible

on a fait deux erreurs successives de compréhension ; mal voir ou craindre de mal voir. Si la scène qu’on voit on ne la déchiffrait pas : est-ce une des raisons pour lesquelles on préfère passer, avancer, prendre son métro le plus vite possible ?

les gens autour de nous, qui allaient, montaient et descendaient, qu’ont-ils compris ? Arrestation polie d’un ou deux pakistanais en situation illégale et / ou coupables de quelque chose, d’atteinte à l’ordre public par exemple (c’est la mode, l’atteinte à l’ordre et à la santé publique, en Grèce) ?

les passants : gênés comme ils le sont quand un très vieux monsieur vend des kleenex à l’entrée du métro ou des stylos billes ?

on entend aux informations qu’une femme de ménage a été par son employeur attaquée au vitriol et que cette entreprise privée qui attaque au vitriol obtient le marché pour lequel on licencie les femmes de ménage du parlement, en grève depuis de longs mois

on passe

gêné, offusqué même, mais pas sûr, et impuissant

E, le lendemain, à Kolonaki : le plus désespérant, c’est qu’on s’est habitué. Maria et Vaggelis, la veille : le pire, c’est que tout le monde s’en fout

le soir, la place Syntagma est fermée par des rangées de jeunes flics avec boucliers. C’est qu’il y a une manifestation en faveur de Gaza. À Athènes, elle n’est pas interdite

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