Vacarme 72 / Cahier

Sabotage littéraire. 3 Lecture intéressée

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Le jeune François-Xavier, garçon pieux mais sensible, et moi-même continuons de mettre au jour, par le miracle de la lecture intéressée, les gais secrets enfouis par Berthe Bernage dans les incomparables épisodes de sa saga Brigitte Jeune fille, Maman, Femme de France, etc.). Où nous ne sommes pas au bout de nos surprises et tombons sur un message politique dont la teneur est loin d’être catholique.

Pour Jeanne

Il ne faut plus nous la faire, Berthe. Que Brigitte, votre héroïne, ait épousé un Olivier amoureux de Marcel, cela est à présent objectivement établi. Mais ce n’est là que la partie immergée de votre gai propos, qui s’étale, limpide, devant nos yeux décillés. Tout est clair.

Le passé d’Olivier d’abord et certaines des rumeurs qui courent à son endroit : « On prétend qu’Olivier Hauteville ne songe pas au mariage, qu’il veut voyager, travailler librement pendant plusieurs années » (Brigitte jeune fille et jeune femme, p. 55). On prétend bien, mais ce n’est pas la bonne raison, à moins que « travailler librement » ne soit une jolie manière de dire les choses. Quant à la belle Françoise Martin, ce n’est pas d’elle que le jeune artiste a été amoureux et, de celle-là, Brigitte n’a rien à craindre. Chantal, la sœur d’Olivier, ne cache pourtant pas à la jeune fiancée la vraie nature du danger : « Nous allons chez les Martin : tu sais, Rémy Martin, le sculpteur ? Il est très gentil pour Olivier. » (Brigitte jeune fille et jeune femme, p. 71). Très gentil je veux bien croire qu’il le fut, ce professeur de sculpture et de quelques autres choses, un peu plus âgé sans doute que le jeune artiste, son premier amant et son initiateur… Grâce à Martin, « qui a tant protégé son envolée de jeune artiste » (Brigitte Maman, p. 140), Olivier a compris sa vraie nature ; c’est lui sans doute qui lui conseille un mariage de raison où — je le sais maintenant avec certitude — Brigitte va de mirage en mirage en chantant des magnificat. Olivier ne cesse de « voyager » ; et son épouse gagnerait à écouter ce qu’on lui dit. Car le mari voyageur a mis cartes sur table, dès leur voyage de noces, quand il lui a donné le mode d’emploi de leur « couple » : « Brigitte, ma chérie, je serai obligé de te quitter pendant une heure. Je voudrais faire une visite à mon ami le Père Bruno et tu sais que les femmes ne sont pas admises dans le couvent » (Brigitte jeune fille et jeune femme, p. 83). Vaguement lucide, la jeune épouse tente de le retenir : « la nostalgie du cloître va te reprendre, et tu regretteras ton mariage avec une petite folle ». Mais la plus folle des deux n’est pas celle qu’on croit et rien n’y fait : « Il est parti le têtu » (Brigitte jeune fille et jeune femme, p. 84). « Têtu », vraiment ? Incrédule, François-Xavier contemple les numéros de son magazine préféré qu’il conserve sous son matelas : c’est donc chez Berthe qu’il faut trouver l’origine de ce titre qui l’a toujours un peu intrigué ?

Revenons à nos mirages, à nos cloîtres plutôt, où les femmes ne sont pas admises. Il faut croire qu’elles ne sont pas non plus admises au Proche Orient où Olivier finit par partir seul.

Pendant ce temps, Brigitte soigne leur bébé opportunément malade… Tandis qu’elle se la joue épouse héroïque et dévouée à la cause artistique, il rencontre, devinez qui ? Mais oui… Les Martin, ou plutôt Rémy Martin tout seul, sans doute en compagnie de quelques autres artistes… Tout cela quand il ne prend pas « le thé avec des officiers anglais » (Brigitte Maman, p. 50)… L’Orient est un mirage… On le savait déjà un peu.

Bref dans « mariage » il y a « mirage » et un mariage si bien entamé ne peut que continuer dans la plus grande harmonie, de chimères en mirages que s’invente Brigitte, parfois d’ailleurs à son avantage, comme avec Jacques Rémillot. Ce Jacques Rémillot, « un ami d’Olivier », rend de fréquentes visites au jeune ménage. Et notre oie blanche de gonfler son ramage ; elle s’empresse de croire ce qu’on veut lui faire croire : il est épris d’elle. Amoureux, il l’est sûrement, Jacques, mais, au vu de ce que nous savons, ce n’est peut-être pas vers l’épouse que vont les vœux de ce « grand garçon follement épris » (Brigitte Maman, p. 198). Follement, décidément. Berthe ne nous l’envoie pas dire : « Jacques Rémillot égaiera Olivier » (Brigitte Maman, p. 79), et, au cas où nous n’aurions pas compris, dans ce beau chapitre, si opportunément intitulé « Brigitte et le carême » : « Olivier éprouve tant de plaisir à le voir » (Brigitte Maman, p. 107).

Mais il faut être juste : même chez les curés et les militaires, on compte quelques hétérosexuels.

Quant à Martin, le sculpteur, il continue de veiller sur son protégé, envoyant au chevet de la petite Marie, difforme par la volonté (le châtiment ?) de dieu, un « ami très cher, un grand savant » (Brigitte maman, p. 287). Je suis d’accord avec vous, Berthe, ma Berthe : la solidarité que cultivent entre eux ces invertis est parfois bien utile aux familles chrétiennes un peu justes financièrement. D’ailleurs quand le grand savant demande à voir les autres enfants, ce n’est pas, comme il le prétend, pour affiner son diagnostic en examinant le reste de la progéniture, bien racée comme on s’en doute. Le docteur et « ami », en avance sur son temps, connaît les lois de la statistique : sur une famille de six enfants, ça serait bien le diable (qu’elle m’accompagne en mes œuvres) si l’un.e ou l’autre n’était pas « têtu.e ». Car les intrépides familles chrétiennes qui donnent à la France de grandes et nombreuses fratries, multiplient aussi les chances d’engendrer des invertis. Mais passons… et jouons avec le docteur au jeu des probabilités. J’ai cru d’abord, et François-Xavier aussi, que l’un des deux jumeaux, le beau Michel ou le doux Vincent, tenait de son père l’artiste. Vincent est opportunément « appelé » et devient prêtre, tandis que Michel se plaît un peu trop dans son régiment de chasseurs alpins. François-Xavier lui-même hésite pour sa future carrière entre le sabre et le goupillon, espérant encore, le pauvret, concilier les valeurs de sa famille et ses désirs singuliers. Mais il faut être juste : même chez les curés et les militaires, on compte quelques hétérosexuels. Le cas du second fils, Jean-François, est bien plus suspect. Brigitte experte en mirages et autres paravents trouve mille explications à la distance qu’il met entre lui et sa famille. Mais nous devinons bien, à présent, ses raisons. François-Xavier est le second de ses huit frères et sœurs et quand il sera plus grand, il envisage, lui aussi, de moins les fréquenter…. Mais laissons là cette belle famille, ou plutôt laissons le dernier mot à Brigitte : « Quant à Olivier, il voyage » (Brigitte Maman, p. 230) ou, en moins crypté : « puisque c’est ma mission, la gaieté » (Brigitte Maman, p. 40).

Politique de Berthe

Ainsi vont les choses dans votre monde merveilleux, Berthe Bernage, et vous parviendriez sans peine à m’égayer, moi aussi, s’il en était besoin. Mais que l’on ne croie pas que vous vous contentez de charger vos lignes roses — « J’aime le rose » dit Brigitte — de signes à peine voilés, tendus charitablement et, j’ose le dire, tendrement, à vos lecteurs en quête d’un miroir. Votre largeur de vues, la spiritualité de votre engagement, la profondeur de votre réflexion lestent votre écriture d’un message politique dont la dimension a sans doute été méconnue jusqu’à présent. Vous êtes à la page, vous aussi, Berthe, et avant tout le monde avez su dire les bénéfices sociaux et intimes de la co-parentalité et de la Gestation Pour Autrui. Se demande-t-on au détour d’une page, pourquoi tante Anne au cœur si maternel ne s’est pas mariée, et n’a (donc) pas eu d’enfants ? La réponse vient, magistrale, impérieuse : « elle voulait être la mère de tous les malheureux » (Brigitte jeune fille, p. 133). Et si nous avions encore un doute sur le sens de cet engagement, lisons ce beau dialogue entre Brigitte et sa chère et très sage maman :

Dis, Maman, qu’aurais-tu fait si tu n’avais pas eu d’enfants ?
J’aurais aimé les enfants des autres, répond-elle sans hésiter une seconde. (Brigitte maman, p. 99)

Dont acte. Merci, Berthe B. comme Butler pour cette ferme apologie des liens de parenté que ne fonde pas la nature… La maternité se construit comme les genres, ce que vous savez bien et dites sans trembler. Ou plutôt Brigitte le dit, quand la si pittoresque tante Marthe, exprime des idées d’autrefois : « J’aimais joliment que mon cher Eugène me protégeât, me dirigeât. Se sentir faible auprès d’un compagnon fort, c’est si naturel chez la femme ! », lit-on à la page 155 de votre tome 18, Brigitte, la jalousie et le bonheur. Mais Brigitte, toujours à la page, ne mange de ce pain naturel-là et n’hésite pas à exprimer, in petto, sa différence : « Mais ai-je jamais ressenti cette impression d’un compagnon fort ? Non…j’ai dû être forte pour étayer une frémissante sensibilité d’artiste. » Nous savons maintenant que dans le monde de Brigitte, étayer c’est égayer.

Merci, Berthe B. comme Butler, pour cette ferme apologie des liens de parenté que ne fonde pas la nature.

Écrivaine engagée et penseuse avant-gardiste, la Bernage n’est pas pour autant une de ces militantes en chambre coupées du réel qui théorisent sans pratiquer. Bien avant mes modestes expériences, Berthe, bien plus audacieuse, avait déjà entrepris de réécrire dans le bon sens les grands classiques de la littérature occidentale. Que l’on en juge par cette iliadique évocation du départ d’Olivier vers le front (et autres plaisirs) :

Alors il les souleva dans ses bras un à un comme faisaient déjà les hommes au temps du vieil Homère. Achille moderne, il regarda intensément cet Astyanax, et puis cet autre. (Brigitte, femme de France, p. 62-63)

Certes les hommes en usaient ainsi au temps d’Homère, mais d’ordinaire c’est plutôt Hector qui soulève Astyanax dans ses bras. Berthe ne s’embarrasse pas de ces détails. Aussi brave qu’Ajax, plus libérée qu’Hélène, elle renverse sans trembler l’ordre établi et hétéronormé de la littérature mondiale : Achille fils de Pélée est père d’Astyanax, Patrocle, l’autre père, est son ami de cœur. Andromaque, je pense à vous, mère porteuse. Moi je pense à ma mère qui aimait Andromaque et chipait, par ailleurs mes volumes de Brigitte : cette tolérance soudaine à la fin de sa vie, cette acceptation sereine de ma vie et de mes amantes, je vous les dois, Berthe, merci.

Ah les tricoteuses ont l’aiguille basse et les suffragettes peuvent aller se rhabiller ! La vraie révolutionnaire, c’est vous Berthe Bernage.

Berthe, vous êtes merveilleuse.

Camarade, ou presque, Berthe

Berthe mon alliée… Ma sœur en politique, camarade, ou presque, Berthe, je ne voudrais pas vous sembler familière mais c’est que, vous savez, j’ai tout compris. Tout, vraiment. Laissons François-Xavier au dortoir et discutons, enfin, de l’essentiel. Entre femmes. Olivier qu’il faut égayer n’est qu’un mirage de plus qui dissimule mal le plus important… Je les ai vite reconnues mes semblables, mes proches qui se promènent dans vos pages. J’aime particulièrement Mlle Renée et Mlle Anne qui ont choisi de « rester filles » :

Rester fiwlle ! Les tantes de Chantal l’ont fait. Mlle Anne dirige un dispensaire à Paris ; Mlle Renée une bibliothèque populaire. Elles sont cultivées, charmantes ; elles ont une mode bien à elles qui ne passe jamais de mode. (Brigitte jeune fille, p. 40)

Mlle Anne a même « une auto qu’elle conduit elle-même ». Brigitte a bien raison quand elle s’écrie que « vraiment, personne ne songerait à affubler Mlle Anne et Mlle Renée de l’affreux nom de vieille fille ! » En effet, personne n’y songerait. Mais à quelques autres noms, plutôt moins affreux, j’y songerais assez bien. Vous aussi, Berthe, n’est-ce pas ? Les mêmes noms, d’ailleurs, conviendraient assez bien à l’amie Odette qui veut, elle aussi, « rester fille », travailler et s’amuser à sa guise. Bien sûr tout a un prix et cette « indépendante » personne « va partir en Indochine » (Brigitte jeune fille et jeune femme, p. 95), où il est peut-être moins difficile d’être ce que l’on est. Cette Odette est intéressante, ou plutôt intéressée, un peu dans mon genre en somme. Cette « grande et belle personne » (Brigitte maman, p. 23) le dit d’ailleurs à Brigitte à son retour d’Indochine, quand elle n’a rien de plus urgent que de se précipiter chez le jeune ménage, en l’absence de l’époux : « Je vous aime beaucoup, ma chère Brigitte, je m’intéresse à vous. » (Brigitte maman, p. 23). C’est qu’Odette a eu une idée géniale : Brigitte doit rejoindre, et vite encore, la ligue féministe qu’elle est en train de fonder. Bien essayé Odette… Bien senti, surtout. Senti comme moi, en tout cas… Que Brigitte soit décidée, sportive, forte et dynamique, tout cela passe encore et se rencontre chez bien des femmes… mais qu’elle épouse, entre dix prétendants, le plus sensible, le plus artiste, le plus doux, le plus délicat, en un mot le plus conventionnellement féminin, voilà qui ne laisse guère de place aux doute… Et je rêve un instant à cette amitié orageuse avec l’amie jamais abandonnée, Huguette, qui tarde tant, elle aussi, à se marier avec un homme qu’elle n’aime pas… Vous le dites bien, Berthe, qu’Huguette fait scandale… Que vous ne donniez pas la vraie raison de ce scandale, je le conçois et c’est d’ailleurs inutile : j’ai compris. Comment ne pas comprendre ? Comment ne pas recevoir avec reconnaissance le cadeau de cette autre belle scène qui font pâlir certaines pages de la torride Colette. J’envoie François-Xavier jouer dans la cour avec ses camarades. Il ne comprendrait pas mon émoi quand, installée sur son petit lit, je le relis pour moi seule, ce passage si délicatement pornographique où Brigitte se retrouve seule avec Anne-Geneviève, surnommée la « jolie dame », qui prend les choses en main :

— Asseyez-vous sur le banc. Je vous assure que vous pouvez vous reposer un peu : le boucher a de la viande ce matin. Ôtez votre chapeau, donnez-moi votre main.
— Que la vôtre est douce, qu’elle est fraîche. Elle et la rose… (Brigitte, Femme de France, p. 153)

Oh le délice de ces points de suspension… et la fraîcheur d’une main que l’on sent dans la sienne, promesse d’une autre rose qui… Berthe, vous instillez dans vos lignes de ces poisons dont le goût nous enivre, nous enivrerait si, prudente, vous ne fournissiez en même temps l’antidote : il est des moments où il vaut mieux, en effet, penser à la viande et au boucher, plutôt que de tomber dans l’abîme des points de suspension et autres ellipses désirables.

Qu’importe, le mal est fait. Et tout à coup cette histoire me semble un peu moins riante… Brigitte aime les femmes, mais croit qu’elle aime le tennis, les artistes, les roses et la viande du boucher… Brigitte, tribade sans le savoir et sans vouloir l’entendre, obligée toute sa vie de subir les assauts, heureusement fort rares, d’un homme qui n’aime même pas les femmes… La religion cause décidément bien des souffrances… Pauvre Brigitte. Pauvre Berthe ?

Qu’écris-je ? Voilà que je m’égare quand je n’ai accompli que si peu de la tâche à moi confiée. Car je sais bien que vous doutez encore. Vous aimeriez mettre tout cela sur le dos de Berthe ; vous vous persuadez qu’il suffirait de la mettre à l’Index. Innocent que vous êtes ! Vous vouliez, il y a peu, procurer toute la série des Brigitte à François-Xavier, et vous crachez à présent sur ce que vous avez adoré. J’ai beau vous assurer que Berthe n’y est pour rien, que notre manière de lire vaut pour tout imprimé, fût-il apostolique, vous vous raccrochez, éperdus, à de vains espoirs : certains livres, d’autres livres résisteraient à ces perverses lectures. Non pas des romans — d’ailleurs vous vous êtes toujours méfiés de cette « Bibliothèque de ma fille » et de son « choix de romans pour les Jeunes Filles et la Famille ». Mais de bons livres, des livres religieux et saints, écrits pour la conversion des pêcheurs et l’édification de la jeunesse… Ces livres-là viendront à bout du mal et échapperont au plus malin des lecteurs. Même moi qui vous parle, ne devrais-je pas les lire, puisque malgré vos efforts, je convertis mieux vos livres que vous ne me convertissez ?

Eh quoi ! Est-ce donc ce que vous voulez ? Est-ce là ce que vous réclamez, troupeau naïf bêlant de joie devant la Bête déguisée en bon berger ? Allons, il est temps encore de renoncer. Rendez les armes ! Ne traversez pas avec moi les miasmes de l’Enfer. Je serai impuissante à vous protéger des flammes qui déjà lèchent vos âmes imprudentes. Quant à vos corps…

Mais vous avez des yeux et ne voulez pas voir… Va-t-il falloir que je déroule devant vous le mal dans toute son horreur ? Il faudra donc… Tant pis… Des livres religieux, avez-vous dit ? Fort bien… Vous l’aurez voulu…

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Publiée dans Vacarme 72, , pp. 146-158.