Journal de l’Opération sabotage littéraire

Troisième journée. Objectifs : jeunes enfants, couches et berceaux

par

10h52

Observation. Morne plaine et aucun changement, depuis hier (Big B ferait-il la grasse matinée ?).

Je risque ma première citation :


Elle avait pris ce pli dans son âge enfantin
De venir dans ma chambre un peu chaque matin ;
Je l’attendais ainsi qu’un rayon qu’on espère ;
Elle entrait, et disait : Bonjour, mon petit père ;
Prenait ma plume, ouvrait mes livres, s’asseyait
Sur mon lit, dérangeait mes papiers, et riait.

11h05

Mon honorable correspondante numéro 1, celle qui est sagace, m’encourage d’un commentaire :


— Emouvant mais quand on bosse qui garde les gosses ?

Mais je n’observe aucun frémissement...

11h35

Je dégaine la seconde citation dans laquelle je mets beaucoup d’espoir :


MÉDÉE : Ce n’est rien : je pensais à mes enfants.
JASON : Rassure-toi ; je m’occuperai d’eux.
MÉDÉE : Je le ferai ; je ne me défierai pas de tes paroles. Mais la femme est un être faible et portée aux larmes, naturellement.
JASON : Pourquoi, malheureuse, tant gémir sur tes enfants ?
MÉDÉE : Je les ai mis au monde ; et quand tu leur souhaitais une heureuse vie, la pitié m’a envahie : en sera-t-il ainsi ?— (Se reprenant.) Mais des choses dont je voulais t’entretenir, je t’ai dit les unes ; je vais te faire part des autres. Puisque les souverains du pays décident de me chasser, que le plus avantageux pour moi — je le comprends bien— est de ne pas te gêner toi et les maîtres du pays en vivant ici, — car je passe pour hostile à cette maison, — je quitterai cette terre pour l’exil. Mais les enfants ? Pour qu’ils soient élevés de ta main, demande à Créon de ne pas les exiler.

Un seul jour ! Laisse-moi rester aujourd’hui seulement, pour achever de prendre un parti sur le lieu de notre exil et trouver des ressources pour mes enfants, puisque leur père n’a pas envisagé le moyen de leur en procurer. Pitié pour eux ! Toi aussi, tu as des enfants, tu es père.

12h02

Aucune réaction.

Si : le site où j’ai trouvé la citation de Victor Hugo me propose des prêts pour mes travaux… Un effet tardif de mes efforts de la veille ?

12h31

Big Bro, toujours lucide, me propose de m’inscrire sur mon réseau social préféré au groupe « Je n’ai pas d’enfant, et alors ? ».

Se moquerait-t-il ?

Serait-il plus fin que je ne pensais ?

Pour vérifier, je lui réponds sans plus tarder par ma troisième citation enfantine :

Il était une fois un Bûcheron et une Bûcheronne qui avaient sept enfants tous Garçons. L’aîné n’avait que dix ans, et le plus jeune n’en avait que sept. On s’étonnera que le Bûcheron ait eu tant d’enfants en si peu de temps ; mais c’est que sa femme allait vite en besogne, et n’en faisait pas moins que deux à la fois. Ils étaient fort pauvres, et leurs sept enfants les incommodaient beaucoup, parce qu’aucun d’eux ne pouvait encore gagner sa vie. Ce qui les chagrinait encore, c’est que le plus jeune était fort délicat et ne disait mot : prenant pour bêtise ce qui était une marque de la bonté de son esprit. Il était fort petit, et quand il vint au monde, il n’était guère plus gros que le pouce, ce qui fit que l’on l’appela le petit Poucet. Ce pauvre enfant était le souffre-douleur de la maison, et on lui donnait toujours le tort. Cependant il était le plus fin, et le plus avisé de tous ses frères, et s’il parlait peu, il écoutait beaucoup. Il vint une année très fâcheuse, et la famine fut si grande, que ces pauvres gens résolurent de se défaire de leurs enfants. Un soir que ces enfants étaient couchés, et que le Bûcheron était auprès du feu avec sa femme, il lui dit, le cœur serré de douleur : « Tu vois bien que nous ne pouvons plus nourrir nos enfants ; je ne saurais les voir mourir de faim devant mes yeux, et je suis résolu de les mener perdre demain au bois, ce qui sera aisé, car tandis qu’ils s’amuseront à fagoter, nous n’avons qu’à nous enfuir sans qu’ils nous voient. »

12h47 : un enfant ça coûte cher

Malgré un effort valeureux de mon honorable correspondante numéro 1 qui remarque que Médée a des problèmes de carte scolaire, Big Bro ne dit rien, ou presque... Il me propose des cours de comptabilité (un effet des problèmes financiers des parents du Petit Poucet ???)

14h

Calme plat.

BB, je crois, se méfie...

15h54

(Ma pause déjeuner semble avoir duré longtemps, mais ce n’est là que l’impression de ces esprits sans envergure qui ne comprennent pas que la Science appelle la contemplation méditative, condition même du Progrès.)

Electro encéphalogramme plat pour BB.

Je tente une attaque via le site dont le nom commence par G. et que je nommerai désormais Georges (c’est joli, Georges, ça fait dragon).
Pas de résultat du côté de chez Georges

Je me rabats donc sur mon site discount poétique qui, comme toujours, me donne quelque consolation en me lançant quelques annonces « associées à la recherche dans son âge enfantin », notamment ceci :

document

Mention spéciale au cultivé Georges Shopping qui me propose d’acheter… Le Petit Poucet quand je le lui cite… mais qui se montre incompétent pour Victor Hugo revenant à quelques suggestions de jeux d’enfants et autre cartes d’anniversaires pour les moins de dix ans… et ne trouve rien non plus pour le début de mon extrait de Médée : « Aucun produit ne correspond à votre recherche (MÉDÉE Ce n’est rien : je pensais à mes enfants.) »

Mais quoi ! On a le droit d’avoir des goûts sélectifs, d’aimer Perrault plus qu’Euripide… et je ne peux qu’admirer la lucidité de Big Georges shopping Brother...

Bien que cela soit un peu hors sujet, je ne peux m’empêcher de soumettre à Big Cdiscount Brother, celui qui est poète, une suggestion de poème dont il s’empare avec maestria. J’aime beaucoup ce qu’il fait. En particulier ce très beau vers : « C’est Vénus tout entière à sa proie attachée pas cher »

Mais tout est beau et il faut citer l’intégralité de son poème en prose :

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17h08 : Provence meurtrière

Parmi les jeux que je pourrais aimer, Big B. mentionne « Murder in Provence ».

Me menace-t-il ? Je commence à craindre pour ma sécurité.

19h24 : dure journée

(Je déjeune longtemps, mais je finis tard, pas comme BB qui est allé se coucher...)

Ou se cacher ?
Et s’il avait un plan ?
Je m’inquiète un peu...
Dure journée pour la Science.

Bilan au jour 3

Au regard du protocole expérimental tel que strictement appliqué et compte tenu de la modification des données expérimentales qui a été dûment signalé, on peut scientifiquement affirmer que la manipulation littéraire de Big Bro se fait plus difficilement que prévu.

Je ne dois pas me décourager.

Peut-être dois-je revoir mes ambitions ? Changer le protocole ? Ou au contraire, dois-je voir dans l’impassibilité de BB, le signe que je l’ai touché ?

Je n’aime pas son silence. Ni sa manière de ne plus voiler ses menaces… Je vais me mettre au vert quelques jours pour ma propre sécurité et pour le bien de la Science.
C’est mieux.
Mais je ne renonce pas.