Journal de l’Opération sabotage littéraire

Quatrième journée. Objectif : sites de rencontre

par

13h49

Retardée par d’autres obligations scientifiques, je commence un peu tard mon observation, et me livre à un bref état des lieux…

Big Brother dort et semble n’avoir en rien modifié ses propositions commerciales depuis la dernière fois où il m’a été donné d’observer son comportement.

13h58

Histoire de réveiller la bête endormie, je tente une variante stratégique et lance une attaque en rafale.

Trois coups d’un seul, donc. Prends ça, d’abord :


Libre vivais en l’Avril de mon âge,
De cure exempt sous celle adolescence,
Où l’œil, encor non expert de dommage,
Se vit surpris de la douce présence,
Qui par sa haute, et divine excellence
M’étonna l’Âme, et le sens tellement,
Que de mes yeux l’archer tout bellement
Ma liberté lui a toute asservie :
Et dès ce jour continuellement
En sa beauté gît ma mort, et ma vie.

Bing. Et ça :


Au sein de la terre, j’écarterai
les émeraudes pour t’apercevoir
et toi d’une plume d’eau messagère
tu seras en train de copier l’épi.

Quel univers ! Quel stimulant persil !
Quel navire voguant sur la douceur !
Et toi peut-être et moi aussi topaze !
Toutes ensemble sonneront les cloches.

Il ne restera plus que tout l’air libre
avec la pomme emportée par le vent,
dans la ramée le livre succulent,

et au lieu où respirent les oeillets
nous fonderons un habit qui supporte
l’éternité d’un baiser victorieux.

Et puis ça. C’est pas gros mais ça fait mal :


La beauté convulsive sera érotique-voilée, explosante-fixe, magique-circonstancielle ou ne sera pas.

13h59

Une nouvelle honorable correspondante et un correspondant en exil m’aident de leur précieuses contributions :

— La nouvelle honorable correspondante : c’est bô l’amoooouuuuuuuuurrrrrrrr

— La nouvelle honorable correspondante : (je t’aide comme je peux hein)

— Sophie Rabau : Oui j’aime que tu m’aides ! Quel bonheur de t’avoir rencontrée !

— Le correspondant en exil : C’est plus que beau... c’est jouissif, orgasmique dirai-je !!

— Le correspondant en exil : C’était ma modeste et rapide contribution.

14h : V.O

Rien ne se passe.

Je cherche désespérément la version originale du poème de Neruda (mon coup de canon numéro 2), au cas improbable où BB lirait l’espagnol…

14h01

Espoir soudain  : BB me propose un « bon plan ».

Hélas... c’est un bon plan vacances…

14h02 : des lenteurs

Tiens une proposition d’achat de maison...

BB, ce gros lent, réagirait-il enfin à mes efforts immobiliers de la semaine dernière ?

16h10 : morne plaine

Sur Big Georges Brother on me propose également d’acheter des maisons...

Le manque de réactivité des Grand Frères est affligeant.

Le royaume du marketing appartiendrait donc aux escargots et aux tortues ?

16h15

Mon honorable correspondante numéro 2 nous fait la grâce d’un poème dont l’audace formelle frappera mes lecteurs :

encontre affinités relation durable coquine discrétion amour amitié complicité couple annonce tendre sincère confiance deux compagne vie stable célibataire veuf veuve divorcé séparé pas sérieux s’abstenir partenaire complice désir contact photo respect partage seins blonde cherche présence libre mesdames affection non fumeur libertine câline région cultivée animaux arts littérature cinéma expérience âge cœur profession sexe nous etc. etc.

16h17

BB, enfin réveillé, donne dans la provocation à deux sous, et me propose d’acheter, sur un site d’exploitation de livres par l’homme, marrainé par une guerrière unisein, une chose auto éditée dont la description constitue une attaque, grossière et facilement reconnaissable. Il essaie de me dire quelque chose :

La communication perd ses repères. Plus de discours asséné du haut vers le bas, plus de légitimité sans preuve : le numérique bouscule les organisations traditionnelles ; il fabrique un rapport nouveau à autrui, aux institutions, à l’information. Mais la communication n’a pas fait évoluer ses principes et méthodes traditionnels, conçus pour la presse et la télévision. Résultat : des discours verrouillés, convenus, appauvris. La communication ne donne plus de sens.

Comment communiquer à l’époque du bruit et de la remise en cause permanents ? Aujourd’hui, la confiance et la conviction se construisent par l’échange et la relation. Et le pouvoir appartient aux nouveaux intermédiaires qui recomposent, qui donnent du sens au mouvement.

Spin propose à la communication une nouvelle culture : celle de l’action. Des entreprises comme Nestlé, Orange, Patagonia, Zappos ont engagé des initiatives qui recréent du sens, de la relation, du mouvement. Spin tire les leçons de huit ans de pratique de l’agence Spintank et propose huit principes d’action. Objectif : faire muter la communication, comme la société est en train de muter.

Je prends cela plutôt bien : si BB se défend et cherche, bien maladroitement, à se moquer de moi, c’est que je l’ai touché.

16h45

Mon honorable et sagace correspondante numéro 1 tente charitablement de se mettre au rythme de BB et revient à l’immobilier.


Honorable correspondante numéro 1, celle qui est sagace : cherche appart lumineux, cuisine équipée...

16h50 : enfantillages

BB remonte le temps et me propose à présent une assurance animale, ce qu’il aurait dû faire lors du premier jour de mon expérience. Une sorte de régression compensatoire ? Tu fais l’enfant, BB…

17h08 : coucheries

Je balance la beauté convulsive de Breton sur mon site poète de vente en ligne à des prix défiant toute concurrence…

Mais il est modérément poète aujourd’hui... Et me répond avec une incitation à acheter des draps de lit…

Mon dieu, BB, tu couches le premier soir ?

17h10

Ma première vraie réussite de la journée !! Les mains me tremblent et l’émotion m’étreint de voir ma longue attente enfin récompensée.

Comme je balance « L’éternité d’un baiser victorieux » sur mon site poète de vente discount en ligne à des prix défiant toute concurrence, voici qu’il me répond, comme toujours par annonce associée — c’est sa manière de faire — par un site remarquablement intitulé batifolage.com, que mon féminisme m’interdit de décrire plus avant.

Toujours est-il que Neruda mène aux rencontres glamour entre adultes sexy.

BB, tu t’es fait avoir !!!!

19h57

(Eh oui, BB, le 15 juillet pendant que tu te ballades sur les plages déguisé en homme sandwich, les parasites socio-intellos travaillent encore à 19h57.)

Big Bro ne sait sur quel pied danser (c’est bon pour moi) : d’un côté il la joue sympa, presque amoureux, et me propose des vacances au Maroc. Mais par instant, rageur, limite acerbe, il me signale l’existence de baignoires à portes spéciale senior… (je sais qu’après la ménopause le déclin arrive vite, surtout si on ne perd pas 10kg avant l’été et qu’on n’utilise pas les lotions anti rides, mais tout de même, BB, tout de même...)

Mais il peut bien faire ce qu’il veut, je n’en triomphe pas moins.

Aujourd’hui est un grand jour pour la Science et le sabotage littéraire, où un vers de Pablo Neruda a décidé par ses mots de la publicité qu’il m’a été donné de lire

Moi 1 BB : 0

Bilan au Jour 4

Je peine à réfréner mon enthousiasme tandis que je tente de donner à ce compte-rendu toute la flegmatique objectivité requise par le protocole expérimental. Mais quoi ! Pasteur lui-même ne versa-t-il pas quelques larmes quand il découvrit ce vaccin qui devait... Je m’égare...

Il n’empêche : aujourd’hui, pour la première fois dans l’histoire, une publicité a été provoquée par une citation littéraire introduite sur un moteur de recherche.

Je comprends mieux à présent le comportement erratique et imprévisible de Bbro qu’il m’a été donné d’observer toute la journée.

Il est traqué, acculé, se défend comme il le peut et avec la rage d’une bête blessée…

Qu’importe… Il est blessé…

A demain Grand Frère : tu peux compter tes pixels et tes codes… tu es fait comme un logarithme…

Pour moi, je ne dois pas m’exalter et c’est avec la froideur que donne une méthode assurée, que je tenterai dès l’aube de confirmer mes résultats. Et d’obtenir quelques publicités nautiques et maritimes.