Vacarme 13 / entretien Toni Negri

le contre-empire attaque

entretien avec Toni Negri

entretien réalisé par Irène Bonnaud, Stany Grelet, Mathieu Potte-Bonneville & Jeanne Revel

Comment définir l’empire ? C’est la forme politique du marché mondial, c’est-à-dire l’ensemble des armes et des moyens de coercition qui le défendent, des instruments de régulation monétaire, financière et commerciale, et enfin, au sein d’une société mondiale biopolitique, l’ensemble des instruments de circulation, de communication et de langages. (Exil, 1998)

Toni Negri va bien, semble-t-il. Il part à la conquête du monde. Dans son dernier livre, Empire, co-écrit avec Michael Hardt (à paraître en français à l’automne aux éditions Exils), il étend en effet à l’échelle du monde les concepts qui hantent son travail antérieur. Empire de Toni Negri, nous y avons lu deux choses. D’une part l’application, à l’échelle mondiale, de mécanismes de pouvoir jusqu’alors analysés, expérimentés localement ; l’application au pouvoir mondial des mécanismes jusqu’alors indentifiés dans le champ du travail : de la même manière que le capitalisme a cessé, à la fin des années 60, d’être fordien, le pouvoir mondial n’est plus une affaire de souveraineté, étatique et centralisée, mais un biopouvoir généralisé et diffus, un contrôle plutôt qu’une discipline. Mais Empire de Toni Negri, c’est surtout la confimation et le déploiement d’une conviction forgée dans cette veine singulière du marxisme en retard sur le mouvement des multitudes dont il cherche à freiner la fuite, à strier les mobilités, à capturer les inventions - en vain. À ce titre, l’empire de Toni Negri est moins une force implacable de domination (Bourdieu) que le nouveau terrain de nos conquêtes.

C’est précisément parce qu’il généralise une idée irrésistible que ce livre appelait discussion. Irrésistible, en effet, cette ontologie de « l’antériorité de la classe ouvrière » : une autre façon de dire pride, une belle manière de raconter tous les moments où la lutte consiste en une affirmation de soi joyeuse, positive et un brin arrogante - un élan (cet animal sympathique). Mas problématique, aussi, lorsqu’elle s’étend au monde, ou plus exactement si elle s’étend au monde comme une totalisation abstraite, agrégageant les pratiques au risque d’en forcer la singularité, forte en programme mais silencieuse en tactique. C’est sur ces résistances à l’entreprise de totalisation que nous avons eu envie de l’interroger.

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