Vacarme 73 / cahier

l’agentivité des plantes

par

Nehemiah Grew, The Anatomy of plants, 1682

l’agentivité des plantes

« C’est à chacun d’entre nous, là où il se trouve, d’inventer et de faire prospérer les modes de conciliation et les types de pression capables de conduire à une universalité nouvelle, à la fois ouverte à toutes les composantes du monde et respectueuse de certains de leurs particularismes, dans l’espoir de conjurer l’échéance lointaine à laquelle, avec l’extinction de notre espèce, le prix de la passivité serait payé d’une autre manière : en abandonnant au cosmos une nature devenue orpheline de ses rapporteurs parce qu’ils n’avaient pas su lui concéder de véritables moyens d’expression. »
— Philippe Descola

Les dernières lignes de Par-delà nature et culture répondent à celles de Tristes tropiques : « Pas plus que l’individu n’est seul dans le groupe et que chaque société n’est seule parmi les autres, l’homme n’est seul dans l’univers. Lorsque l’arc-en-ciel des cultures humaines aura fini de s’abîmer dans le vide creusé par notre fureur ; tant que nous serons là et qu’il existera un monde — cette arche ténue qui nous relie à l’inaccessible demeurera, montrant la voie inverse de celle de notre esclavage et dont, à défaut de la parcourir, la contemplation procure à l’homme l’unique faveur qu’il sache mériter : suspendre la marche, retenir l’impulsion qui l’astreint à obturer l’une après l’autre les fissures ouvertes au mur de la nécessité et à parachever son œuvre en même temps qu’il clôt sa prison ; cette faveur que toute société convoite, quels que soient ses croyances, son régime politique et son niveau de civilisation ; où elle place son loisir, son plaisir, son repos et sa liberté […] et qui consiste […] pendant les brefs intervalles où notre espèce supporte d’interrompre son labeur de ruche, à saisir l’essence de ce qu’elle fut et continue d’être, en deçà de la pensée et au-delà de la société : dans la contemplation d’un minéral plus beau que toutes nos œuvres ; dans le parfum, plus savant que nos livres, respiré au creux d’un lis ; ou dans le clin d’œil alourdi de patience, de sérénité et de pardon réciproque, qu’une entente involontaire permet parfois d’échanger avec un chat. »

Un demi-siècle après la clairvoyance de Claude Lévi-Strauss au regard de la possible disparition d’Homo sapiens, Philippe Descola nous avertit avec autant de lucidité qu’à défaut d’enfin donner une voix aux entités avec lesquelles nous coexistons, notre aveugle cupidité risque fort d’entraîner notre perte. Et si le maître avait été l’un des trop rares intellectuels ayant osé publiquement poser la question de la surpopulation planétaire, l’élève s’efforce de nous guider pour sortir des impasses du dualisme moderne, « proposer des modèles de vie commune, de nouvelles formes d’attachement aux êtres et aux choses ». à l’horizon, une question radicale, aussi vive que neuve : « Les humains de toutes sortes et les idées qu’ils se font des collectifs où ils sont insérés, les animaux et les machines, les plantes et les divinités, les gènes et les conventions, toute la multitude immense des existants actuels et potentiels trouverait-elle un refuge plus accueillant dans un régime inédit de cohabitation qui récuserait à nouveau la discrimination entre humains et non-humains ? » Telle est la voie que tâche d’ouvrir aujourd’hui l’élan général au sein des sciences sociales qui s’est rassemblé sous la bannière des « humanités environnementales » : éthique, histoire, esthétique, droit ou encore critique littéraire pratiquent l’anthropologie « symétrique » encouragée par Bruno Latour pour éclairer les raisons de la crise écologique mondiale et aider la citoyenneté à imaginer des modes responsables d’habiter sur Terre, y compris ceux qui reposeraient, suivant la forte proposition avancée dans Politiques de la nature, sur des formes de « parlement » où se verraient enfin conviés les porte-parole de tout ce qui ne fut que trop longtemps considéré que comme simple « chose », étendu là, sous notre regard comme notre emprise, dénué de l’exorbitant privilège du cogito. En un mot, comme le proclame le dernier livre de Catherine et Raphaël Larrère : « penser et agir avec la nature ».

Il conviendrait d'adopter le point de vue des plantes pour mesurer à quel point celles-ci ont tiré profit de leur mise en culture.

En quoi les jardins, ces utopies concrètes, aident-ils à remettre en perspective et si possible dépasser la condition qu’impose l’Anthropocène ? Voici le chemin que cette chronique voudrait essayer de frayer au fil des numéros de Vacarme en évoquant des lieux, des personnes, des initiatives ou des idées qui peuvent nous inciter à mieux réfléchir. Plus que jamais, il faut cultiver notre jardin, celui, à la fois commun, local et planétaire, dont parle Gilles Clément.

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Post-scriptum

Historien des jardins et du paysage, Hervé Brunon est directeur de recherche au CNRS. Parmi ses derniers livres : Jardins de sagesse en Occident (Seuil, 2014). Il est aussi jardinier.