Vacarme 73 / cahier

Un happening en sucre glace

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On a beaucoup écrit, souvent avec raison, sur la manière dont les formes modernes de communication bousillent toute possibilité de prise de parole sérieuse ou drôle, sinon forte, du moins audible : spectacularisation vaine, réduction de tout propos à un ordre du discours ou à du bavardage, diminution drastique du temps d’intervention, langue réduite à d’épouvantables « éléments de langage » qui « impactent », « finalisent » et « valident », etc. Mais jusqu’où est‑ce vrai ? Début de réflexion ici autour d’une conférence de Lacan en 1972.

C’est une archive en noir et blanc que la conversion vidéo a teinté de bleu-gris ; elle date de 1972. Jacques Lacan s’y profile dans l’encadrure d’une porte, passe celle-ci sous nos applaudissements et entre dans une salle bondée où nous nous tenons déjà. Il s’approche du bureau, y dépose sa serviette, encerclé par un auditoire que l’excitation fait d’emblée frissonner et tanguer : il y a foule devant, foule tout autour et foule assise jusque dans le dos de l’orateur, où la caméra cadrera tout au long un horizon houleux de cols claudine, cols roulés, cols ronds et cols pelles à tartes, que surmonte un chœur de coupes choucroutées, crans, pattes et serre-têtes disposés à hauteur de fesses de psychanalyste. Car Lacan, lui, reste debout, porte une lavallière coordonnée à son étrange blouse à fleurs, ruban aussi mou que son cigare est courbe mais qu’il persiste contre tout bon sens à nommer une « cravate », disposant son micro tantôt dessus, tantôt dessous, mâchant à l’attention de ses auditeurs des «  on entend, là ? », « et là, m’entend-on ? ». Il faudrait être sourd, au vrai, pour ne pas ouïr que dans cette question se sous-entend une autre manière d’entendre le verbe entendre ; ce feedback réclamé d’une voix forte préfigure qu’il sera question tout au long d’écoute et de parole, de la vaste blague que constituerait la « communication », de la simple possibilité de dire quelque chose et des grands genres du discours.

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Avouons-le, on le trouve un peu flottant, Jacques, tout au moins au départ, immergé dans une salle qui le porte aussi moelleusement que la Mer Morte les baigneurs et rend comme celle-ci les mouvements un peu gourds ; flottant comme un orateur qui fume trop, mais joue de l’effet de suspens induit par sa respiration sifflante parce qu’avoir le souffle court, c’est après tout une manière littérale de manifester qu’on cherche l’inspiration et une façon commode de tenir l’auditoire en haleine.

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