Vacarme 73 / cahier

exostose charlie

par

Alors gros ? c’est chaud, gros ? où t’en es ? t’en es où mon p’tit père ? c’est chaud ? c’est chaud, gros ! c’est ça qu’tu m’balances en travers de la gueule ! tu m’l’as fous en pétard ma gueule. tu m’l’as mets en vrille. quoi rétorquer après ça, après m’avoir autant sollicité en m’appelant le gros et me disant que c’est chaud ? qu’il fallait que j’me la chauffe. faut que j’me chauffe la place, la place du gros. le gros pas beau. la raclure. l’enflure faite moi. car je suis jo l’enflure. j’emmerde tout le monde. je me fous du qu’en dira-t-on. je passe pas mon temps à savoir quoi pensent les autres. rien à talquer des autres. toutes les grosses et tous les gros. quoique les grosses ça me botte. certaines grosses, j’ai bien envie de me foutre au paddock avec. de me les envoyer grassement dans l’pieu avant de les faire dégager. on passe son temps à ça gros, à s’envoyer bouler. l’humain s’est fait l’envoyer boulé spécial de lui-même. l’envoyé spécial dans la vie pour la faire bouler. il fait valser au plus loin de lui-même tout ce qui pourrait le rendre vivant. il en est le spécialiste. il se fout dans la vie on se demande vraiment pourquoi. là je m’enverrai bien boulotter un humain avec des nichons et après ? on cherche qu’à peloter des nichons, sans savoir qu’on cherche une vraie relation. un vrai moment de latence où le vrai apparaîtrait. mais c’est avec peu de gens que ça cause un poil vrai. avec le reste c’est la merde absolue. ils sont tous là à faire comme s’ils étaient occupés, alors qu’ils sont tous entre deux eaux. vous les observez, ils sont tous en train de prendre le bouillon. c’est le bouillon d’onze heures. ils ont rien d’autre à foutre que de se noyer dans leur caboche, le vide de la caboche. tout est vide à l’intérieur. ils foutent rien du vivant. Ah si, bien sûr, vous les croisez dans le train ils ont l’air open. open bar, comme on dit. ils font semblant de se causer. ils sont en voyage d’affaire. ils parlent techniques. ils aiment déconner entre potes. mais croisez tous les potes un par un. regardez un homme d’affaire en train de chier. c’est déjà plus la même musique. il chie c’est tout ce qu’il sait faire. il sait pas parler au téléphone. il sait rien de tout ce qu’il cause. il sait rien de lui-même l’homme d’affaire. et tous ces pleutres qui sont plongés dans leurs pensées ou les oreilles collées à leurs téléphones, les yeux noyés dans leurs tablettes. C’est aussi merdique à l’intérieur qu’à l’extérieur. du vide. du vent. même le vent c’est mieux. prendre le vent. souffler dehors. péter un bon coup. balancer la purée. se le dire, se le gueuler à tue-tête dans ce putain de vent. il décoiffe aujourd’hui. hier il faisait si bon, on était début mars et il faisait déjà chaud à crever. à plus rien comprendre. la merde climatique qui débarque. au fond, tout le monde s’en tape le coquillard. il n’y a pas d’exception. tout le monde est concentré à rester entre deux eaux. à rêvasser. même un pur scientifique peut être pris à rêvasser. vous allez pas me faire croire que vous rêvassez pas, vous ? si ? vous allez me foutre ma journée en l’air à vouloir me faire croire que j’ai des choses à espérer. l’espoir dépasse en tout point la chose scientifique. il n’y a pas un endroit sur terre où l’espoir s’est pas fiché en terre. la terre est en cloque d’espoir. et l’espoir est en prise direct avec la morale. tout ça qui se parle en boucle et fond sur vous à toute heure du jour. car vous tremblez de finir en tas ou de vous liquéfier comme de la chiasse de bébé. un jour, on croise le gros, et sans savoir pourquoi, il perd ses os. ses membres se déchirent. il fond comme glace au soleil devant nous, mais sans le bâton, juste une crème qui se répand. est-ce pour ça qu’on disait de lui qu’il était une armoire à glace, non ? car je suis une armoire à glace, à en croire mon entourage. tout le monde dit le charlie c’est pas la moitié d’une. l’autre fois, avec les deux polonais en goguette, faut voir comment il te les a allumés le charlie. deux troufions bourrés avec des tatouages tout partout. des marins peut-être ? en plein milieu de la terre ferme. en plein quartier des putes. qu’est-ce qu’il foutait là le charlie ? il était avec deux potes à lui. en goguette aussi. deux couillons qui s’emmerdaient tout comme le charlie. ils savent pas quoi foutre de leur journée alors ils vont dans les bars. ils matent les putes. ils parlent à des militaires paumés qui boivent de la vodka pas chère. bourrés comme des coins, les polonais leurs proposent une partie de bras de fer. charlie te les a allongés grave. les deux musclors sans cerveau. ou alors deux cerveaux à la place des bras et un muscle tout là-haut. un muscle en haut qui sert pour penser un brin. un petit muscle juste pour dire que ça pensouille. c’est pas gentil de dire ça charlie. les militaires c’est comme des hommes. et les hommes c’est aussi des petits muscles. petits bras dans la tête les humains. charlie te les allonge aussi sec, du gauche comme du droit. c’est ce que je disais à mon p’tit père : alors gros, t’en as pas marre d’être relou avec toute ta race ? c’est chaud, gros ! le charlie moufte pas. il a mal aux pieds, depuis qu’il a connu l’enfer avec nini. nini la petite boule sur patte qui lui tenait lieu de femme, avec une dentition de pékinois. elle nous montrait les dents pareil. la sensation qu’on va se faire bouffer si on a le dos tourné. car même si c’est un animal de compagnie le pékinois, il donne toujours l’impression qu’il va vous choper le mollet. faut jamais la perdre de vue la bestiole. c’est pour ça qu’il lui a tenu la main à nini peau d’chien ! je lui ai toujours dit au charlie, te fais pas bouffer ce qui te reste de tendresse. car au fond, il y avait du tendre dans le bonhomme. mais le tendre a fini en exostose. et les exostoses, y a que ça qui cause au père charlie. les exostoses c’est quand l’os se rallonge et forme un nouveau membre avec le muscle, ou quelque chose dans le genre. y a comme une révolte à l’intérieur du type en question. le type se pose des questions et l’os répond. il mange toute la bidoche, tout le côté tendre du type s’entre-dévore. et c’est à partir de là que tout à déconné dans le corps du charlo. il y a des écrivains du cénacle qui n’aiment pas le mot « déconner ». c’est comme un gros mot pour eux. d’ailleurs être écrivain, c’est déjà bien déconner. écrivain est un gros mot. écrivain c’est déjà se la péter un peu cénacle. c’est pour ça qu’ils aiment pas déconner et être avec la petite bière d’eux-mêmes. ils se montent le chou au-dessus du déconnage, tandis qu’ici on ne fait que se citer. citer soi-même et le reste au vide-ordure. même si on n’a qu’un vulgaire os à ronger, l’os charlie a de beaux restes. surtout qu’il se la pète moins poète de nos jours. avant j’me la pétais écrivain, dit-il. je n’aimais pas le mot déconner dans les phrases. un mot ça déconne pas, ça file droit un mot. et la pensée bourre bien avec. la pensée bourre tous les mots pour que ça file droit dans la tête à monsieur-les-gens. car monsieur-les-gens doit piger que l’écrivain est loin d’être con, qu’il a tout pigé à la philo et à la politique. avant je me la pétais politique, nous dit le gros carlito. politique et philo, les deux mamelles de l’écrivaillon d’aujourd’hui. savoir et instruction. délicatesse et productivité sobre, mais alerte, avec la ponctuation des élites. les écrivains se la pètent supérieur. ils regardent le lecteur du haut de leurs points-virgules : ils t’emmerdent grave petit lecteur. petit mange-merde que tu es. et avant je me la pétais pareil, nous sort le poète. mais maintenant c’est différent. maintenant que j’écris pu, ou que je me la pète moins. maintenant charlie écrit mais sans se la péter écriture. en faisant cela comme s’il allait me promener, il part à la ducasse. il perd sa place à la chasse. en goguette dans la rue aux putes. en tout cas il part en balade. mais il se promène seul. sans qu’on vienne l’emmerder. les emmerdeurs, c’est eux qui fait qu’on se la pète, dit-il. on se la pète écriture pour éviter les mauvaises rencontres. mauvaise tactique, car les emmerdeurs rappliquent ! les emmerdeurs sont des écrivains qui s’ignorent, des qui se la pètent haut et fort. et pour cela il leur faut le soutien des auteurs. des auteurs qui sont en haut, tout en haut d’eux-mêmes. ils en ont le souffle coupé d’en être. et d’être si haut, dans les cimes. à se la péter grave tout seul. avec des emmerdeurs en poste. des emmerdeurs qui veillent au grain. qui épluchent vos comptes, vos factures. vos bouquins en somme. ils vous retournent vos feuilles sans gêne aucune. un des emmerdeurs est un retraité de la poste. c’est ça qu’il a dit au père charlie. il s’est planté de jour et il croit qu’il va lire ses gentils poèmes en sa compagnie. mais aujourd’hui c’est charlie qui est le seul à lire ici, dans cette cantine. écrivain des cantoches edf, le p’tit père charlie ! le poète en tournée des popotes ! la consigne, c’est de lire trois fois dix minutes, durant que les « agents » ont le nez dans leur assiette à bouffer leur steak-frites. lire des textes à l’aide d’un micro sans fil et d’un ampli sans qu’ils s’étranglent en buvant leur pinard. à moins que ça ne soit que de la badoit. pauvres agents, ils ont trois quarts d’heure pour se raconter la dernière vanne et repartir bosser sur les pylônes. et moi je dois les emmerder avec mes poèmes à la mord-moi-le-nœud, pense « exostose-charlie ». qu’allez-vous leur lire lui demandait le responsable de la poésie vendéenne. c’est pas le vendée-globe cette année, mais le « vendée-poème » ! et y a pas que la vendée dans la course d’ailleurs, y a aussi la poésie sarthoise !... là c’est un poète retraité de la rillette en colissimo qui apostrophe notre poète des cantines, avant que les agents du gaz et de l’électricité ne prennent leur plateau-repas. charlie avait envie d’écrire un poème pour l’occasion : « à la santé de l’électricité !... ». Mais il avait qu’un malheureux verre d’eau à sa disposition, qu’il avait été chercher lui-même à la fontaine. ah, bordel ! ça nous change des lectures dans les centres d’art et les médiathèques ! le retraité lui raconte ses déboires avec la médecine et que ça a interrompu sa carrière dans la littérature. Vous vous rendez compte, qu’il lui dit, ils voulaient m’inviter à sainte-maxime. sainte-maxime ! alors que j’suis ouvert de partout, avec mes infarctus à répétition.
— vous avez pas pu y aller alors, lui demande gentiment exostose-charlie ?
— avec un avc et trois pontages ? ben non, évidemment ! trop loin ! trop risqué !
il lui montre ses cicatrices, ouvert de partout le vieux poète à la retape ! il va lui faire louper le premier service si ça continue !
— vous vous appelez comment déjà ?
— exostose charlie.
— votre nom me dit quelque chose...
— ben en fait j’ai habité pas loin, à béner, près du mans, pendant neuf ans !
— ah ben c’est ça alors ! Parce que là, voyez, on est une association du vers sarthois, voyez... et j’en suis le président, voyez... et voici le trésorier, voyez (il lui présente l’autre vieux tout maigre à côté, pas l’air trop en forme non plus c’uilà). On pensait que c’était notre jour de lire ! on s’est gouré ou quoi !
— ben oui voyez, lui fait charlie, vous c’est le 14 mars !... et aujourd’hui c’est moi tout seul, c’est indiqué sur la pancarte du printemps des poètes, regardez !

il lui montre l’affiche avec la tronche de maïakovski taguée dessus, avec le titre inscrit à la bombe comme sur une palissade : « insurrection poétique ». ça en jette ! c’est branché ! hipster poetry tour ! et c’est le thème du printemps des poètes en 2015 : « la poésie peut se dire partout / personne la lit / personne l’écoute / tout l’monde s’en fout / et nous aussi, on s’en fout. » ... et moi, se dit charlie, malgré tout ça, je dois maintenir au jus le personnel des méridiennes et les derniers fonctionnaires de ce qui se fait de mieux en ce moment : c’est-à-dire bibi et sa poésie ! rien que ça ! bibi et les chevilles ouvrières-poétiques qui enflent avec son exostose du pied gauche. bientôt les sables d’olonne avec les retraités ! allez ! on y va charlie ! on s’révolte ! allez allez c’est l’heure. c’est l’heure de s’révolter oui ! oui, c’est l’heure, allez ! on n’attend pas les autres, on s’révolte tout seul. allez on y va ! c’est l’heure. mais oui, c’est l’heure ! allez ! mange ! ta révolte va être froide !... ta révolte va être froide !...

j’ai été embarqué dans l’histoire de l’aventure humaine à mon corps défendant.

la croyance
a été
inventée
par des gens
profondément
athées

il faut une
sacrée dose
de négation
de la vie
pour se dire que
si la vie
est inutile
ça ne vaut pas
le coup de la
vivre, donc
ils ont
créé l’âme
qui part du
corps, ils ont
inventé le
petit plus qui fait
espérer

ils ont inventé
dieu et
les lendemains qui chantent
à tue-tête
après la mort

il faut donc
une bonne
dose d’incroyance
en tout pour
faire perdurer
tous les bobards
de la religion,
car sinon
les gens
se seraient
foutu une balle
même aux temps
les plus immémoriaux
ils se la seraient foutue
la balle

ce sont peut-être
des écrivains
ou alors ils
le sont devenus
sur le tard
en se disant
qu’il fallait

à défaut d’âme,
on sait jamais,
laisser une trace
quelque part
en dehors
de dieu

ce sont donc
les philosophes
qui ont fait
croire en dieu
car ils doutaient
de la vie même
et après ils
ont aussi
douté de dieu

il fallait donc
faire de la philo
le seul endroit
où on est sûr
qu’il restera
un bout
de parlotte
humaine
après dieu
le père
et tout le saint
frusquin

Post-scriptum

Poète et performer inclassable, Charles Pennequin est né en 1965. Derniers ouvrages parus : Pamphlet contre la mort, P.O.L. 2012 ; Charles Péguy dans nos lignes, Atelier de l’agneau, 2014.

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Publiée dans Vacarme 73, , pp. 109-114.