Vacarme 74 / Cahier

pré-impressions d’Évian

par

Pour Nathalie

Je n’ai aucune intention d’aller à Évian (les Bains). Évian (les Bains) est une arnaque. Je suis certaine que l’on ne se baigne pas à Évian (les Bains). Les villes où l’on peut se baigner, se baigner vraiment je veux dire, ne le précisent pas dans le toponyme qui les repère sur la carte. Les Bains, après Évian, c’est un tour de passe-passe pour faire oublier l’eau douce.

Je n’ai aucune intention de me rendre à Évian. La seule chose qui pourrait s’y trouver, de l’eau, est exposée, en grande quantité, sur les rayons de mon supermarché, et dûment étiquetée (Évian).

Mais, sauf erreur ou raté du destin, sauf manœuvre divino-salvatrice et autre ruse du malin, je vais aller à Évian. Non pas que je l’ai décidé. Il suffira de dire que j’y ai consenti.

Sans doute, à vrai dire, peut-on se baigner à Évian. Mais pourquoi me baigner dans une eau que je peux trouver, en abondance et dûment étiquetée, sur les rayons de mon supermarché personnel, et aussi dans n’importe quel super, hyper et méga marché, petit commerce, épicerie, station-service, café, brasserie, distributeur de boissons, stand de crêpes, vendeur de merguez, et même room service. Qui voudrait se baigner dans un room service ?

Évian, ville de loisir et de santé (à vrai dire, je n’en sais rien), offre au visiteur de nombreuses raisons de ne jamais y mettre les pieds.

Il y avait des biscottes sans sel. Ça existe encore ? Quiconque a déjà planté les dents dans une biscotte sans sel, ou, pire encore, dans une baguette odorante mais dessalée et désespérément fade, concevra mon désespoir à l’idée de me rendre à Évian où l’on se baigne dans de l’eau douce.

Je vais partir lundi. Pour essayer de me réconforter, puisque qu’il est dit que je dois aller à Évian, j’ai pris un billet de train qui me mènera à Lausanne. Je pouvais également passer par Genève ou par Lyon, je crois, et si je m’y étais pris bien avant (mais qui voudrait anticiper, pour un voyage à Évian ?), j’aurais peut-être pu réserver une place dans le seul train direct qui parfois de Paris part pour Évian, sans détour. Mais je passerai par Lausanne. Parce que Lausanne, bien que sise sur le rivage de ce même lac fadasse, ne souffre d’aucune prétention balnéaire. On ne dit pas Lausanne les Bains. Ni non plus, maintenant que j’y pense, Genève les Bains. Parce que Lausanne ne s’arrête pas sur une nasalisation inconsidérée, mais a la grâce de faire sonner le a avec deux n bien placés. (Essayez : dites, à haute voix, Lausanne, puis Évian. Lausanne. Évian. Évian. Lausanne. Rien à voir). Parce qu’à Lausanne, je suis allée, plus tôt dans ma vie — c’était avec Claire qui est morte à présent, et que je me souviens y avoir bu un vin qui rend la vie légère, et aussi qu’au retour, avec Claire, nous parlions de nos parents (les siens, comme les miens étaient vieux et nous avions la sagesse des enfants de vieux, à présent ils sont morts eux aussi, le père de Claire d’abord, puis ma mère, puis mon père, la mère de Claire je ne sais pas, mais est-elle encore vivante si Claire est morte ?).

Vous dites « mais que c’est triste », on vous répond qu’il y a le lac. Je vous demande un peu. À un être humain qui meurt de soif dans le désert, vous diriez, vous, que oui mais il y a le soleil ?

De Lausanne je prendrai un bateau qui va sur le lac Fadasse : à Lausanne ce sera encore un lac, un lac honorable et fréquentable, un de ces lacs qui ne la ramènent pas, qui essaient, discrètement de faire oublier leur condition de lac et qui à force de travail, de volonté, de contrôle de soi, parviennent vaguement, avec plus ou moins de succès mais c’est bien d’essayer, à ressembler, si on ne pinaille pas bien sûr, à la mer (je voudrais aller à la mer). À Lausanne je prendrai un bateau sur un lac et dans les vingt-huit minutes que dureront la traversée, le lac se métamorphosera et le navire aussi. Quand nous parviendrons à Évian, nous serons en bouteille et voguerons dans une eau transparente, comme des poissons rouges bon marché. Mais à Lausanne encore, quand nous quitterons le lieu d’embarcation il y aura quelque chose d’un peu salé, qui durera peut-être les dix premières minutes de la traversée. Il faudra bien ça.

Je n’ai pas connu — maintenant que j’y pense —, un très grand nombre de lacs. Le lac, je crois, Michigan, celui qui baigne Chicago, est un lac très acceptable, marin au point que le Congrès pourrait décider par décret qu’on le salât pour services rendus. Mais les quelques autres que j’ai croisés sont désolants de laquitude. De la fausse consolation pour touristes inconsolables. Ainsi de Chambéry, Annecy et autres villes à suicide collectif : vous dites « mais que c’est triste », on vous répond qu’il y a le lac. « Oui, mais il y a le lac ». Je vous demande un peu. À un être humain qui meurt de soif dans le désert, vous diriez, vous, que oui mais il y a le soleil ? Vous répondez que le lac est un ersatz de mer, une insolente manière de souligner que la mer n’est pas là, au lieu d’en laisser clairement le manque dessiner le paysage qui aurait peut-être une chance de s’en sortir autrement. Et, ça ne loupe pas, on vous dit que pas du tout, que sur le lac c’est très marin, quasi salé, tourbillons voiles et bateaux. On vous répète par d’autres moyens que c’est de la mer au rabais. Il y aussi cet autre lac, près d’un endroit où l’on peut voir des gardes suisses et parfois un vieillard blanc, où je me suis baignée. Ce n’était ni bien ni mal, comme une baguette sans sel. Nourrissant, sans plus. C’est dans un lac également, maintenant que j’y pense, que s’est noyé Christophe, le petit-neveu de ma mère.

Nous allions en vacances sur le Bassin d’Arcachon, de l’autre côté d’Arcachon. On disait le Bassin tout court. C’est le contraire d’un lac. De loin, si l’on n’y prête pas garde, on pourrait confondre. Mais de toutes les eaux salées, c’est la plus délicieuse. Vous mangeriez une huître élevée dans un lac ?

Je ne vais plus là-bas depuis longtemps. Ce dont je m’accommoderais, si je ne devais pas aller à Évian.

Il faudra donc débarquer, poisson en bouteille jeté sur un vague rivage. Au début tout sera transparent avec un peu de blanc. Un grand bâtiment de verre et de vitres et quelques touches de métal blanc qu’il faudra traverser pour se trouver sur une pelouse désespérément verte, où déambuleront quelques bouteilles, taille fine et bonnet rose sur un corps transparent. Je mettrai sur mon dos l’énorme sac que je prends toujours avec moi ; j’aborderai, comme un marin et pas d’eau douce, une des bouteilles, celle qui s’est assise, ployant son corps de plastique, sur un des bancs vitreux qui ornent la pelouse. Je demanderai poliment comment se rendre là où je vais. Et l’on me répondra avec un accent aqueux. Je déteste les accents aqueux.

J’emprunterai alors une route, celle qui longe l’aquarium (il y a toujours des routes le long des aquariums), bordée de bâtisses blanches, tendance plâtre. Après la baguette sans sel, c’est la meringue que je déteste par-dessus tout. L’air sera léger, trop léger. Non pas doux comme au Sud, d’une douceur incarnée qui vous tient droit de ses caresses. Mais léger, bêtement léger, intangible, un air aqueux mais pas humide. À force d’air et de meringue, je parviendrai finalement, comme me l’aura indiqué tout à l’heure la bouteille sur la pelouse, à l’inévitable rond-point soudain paré de géraniums — je déteste les géraniums. Là où nous allions en vacances, trois géraniums survivaient dans des pots. Je ne sais quelle voix les appelle « les géraniums de Bonne-Maman ». Mais Bonne-Maman est elle-même en train de se survivre dans le grand transat bleu et je me demande encore comment ces géraniums pourraient lui appartenir, autrement que par le désir d’un autre, de ma mère sans doute. Certains pratiquent la respiration artificielle ; ainsi faisait ma mère avec la conscience de sa propre mère, lui prêtant la capacité de posséder, de désirer, de cultiver peut-être, des géraniums, alors qu’elle se mourait avec une lente assurance. Je me souviens combien je suis déçue que Bonne-Maman, pour une fois qu’on parle d’elle autrement que pour éviter de dire qu’elle va bientôt mourir, soit associée à ces fleurs sans douceur ni odeur qui sont à l’antipode de la tendresse. Je suis terrorisée par la mort prochaine de Bonne-Maman, ce dont on ne parle jamais, mais j’aurais aimé, peut-être, penser à autre chose qu’à des géraniums en la regardant se survivre. On aurait pu dire, ainsi, les roses de Bonne-Maman, ou lui attribuer le chat, ou un châle (elle avait un châle en laine douce, mais on ne disait pas le châle de Bonne-Maman) et j’eus alors adouci la certitude terrifiante de sa mort prochaine par la douceur d’une caresse laineuse et tendre. Les géraniums, alors qu’elle allait mourir, n’étaient qu’un pléonasme.

À Marseille, les pompiers sont des marins. À Évian, les marins sont des chasseurs alpins. Je ne veux pas être sauvée de la noyade par un chasseur alpin.

Un jour, je serai sur le point de mourir. Peut-être personne n’aura-t-il l’idée de m’amener à Évian contempler des géraniums. Il n’est pas certain que quelqu’un m’amène là où je voudrais aller quand je serai sur le point de mourir, mais il serait déjà tellement merveilleux, apaisant, réconfortant que personne ne m’amène à Évian, et que cela soit dit, relisez bien, quand je serai sur le point de mourir et pas vous. Pas les géraniums d’Évian. Je ne veux pas mourir devant les géraniums d’Évian noyée dans une eau fade peuplée de poissons rouges.

À Évian rien n’est vrai. La pseudo-mer mouille des pseudo-meringues qui surplombent une soi-disant plage de couleur verte. Pire, pour y aller, à Évian (ce nom, j’y pense, a quelque chose d’arménien, mais en raté, en trop court), je devrai me rendre Gare de Lyon, la gare qui mène à Marseille où je voudrais tant aller, (et de Marseille, on va où l’on veut), où vivait mon grand-père, que je ne suis jamais allée voir à Marseille car il est mort trop vite quand je suis née, c’est le problème des enfants de vieux, leurs grands-parents ont tendance à mourir, et maintenant que j’y pense je me demande si Claire a seulement connu ses grands-parents à elle, nous n’en avons pas parlé dans le train qui nous ramenait de Lausanne, et maintenant Claire est morte et ce n’est pas très important. Mon grand-père habitait Marseille où se trouvait ma grand-mère, l’autre. Si j’étais née plus tôt, j’aurais pris le train Gare de Lyon et je serais allée les voir, et à la Gare Saint-Charles, pendant que la rue d’Athènes n’en finit pas de conduire à la mer, m’aurait attendue Victor, l’œil malin, le pied marin.

Je vais aller Gare de Lyon pour me rendre à Évian. Via Lausanne. La Gare du Nord aurait mieux fait l’affaire.

J’aime sur la carte de France, quand on descend vers le bas. Je n’aime pas quand on va vers la droite, ou vers la droite un peu en bas, mais pas assez, dans la région jaune-blanc qui s’affadit peu à peu jusqu’à devenir transparente quand elle touche à la Suisse (c’est une autre histoire). Évian et ses environs se trouvent à la limite du diaphane. Une région à traverser, comme on traverse les corps immatériels. Le contraire d’un pays que l’on touche. À Évian je ne toucherai personne et personne ne me touchera, sauf peut-être si je fais naufrage dans la bouteille flottante qui m’y conduira. À Marseille, les pompiers sont des marins. À Évian les marins sont des chasseurs alpins. Je ne veux pas être sauvée de la noyade par un chasseur alpin. Je ne veux pas non plus mourir noyée dans le lac fade où flottent des géraniums. Et saurai-je seulement nager dans l’eau qui n’est pas salée ?

Dans les jours qui suivront mon arrivée, installée sur une colline, dans un autre bâtiment transparent, donnant vaguement sur la fausse mer, je regarderai la pelouse verte qui tient lieu, quelle horreur, de plage, puis cesserai de la regarder, de même que je ne regarderai pas les canoës factices, les dériveurs en papier mâché, les toboggans même pas glissants, enfin tout ce qu’ils ont prévu pour donner l’illusion du bain. Et quand je voudrai, pour me laver les yeux, les détourner, je me heurterai à des montagnes, des vraies celles-là, bien montagnardes, bien massives, bouchant bien le paysage, le contraire de l’horizon. Les montagnes, quand elles ne cachent aucune mer qui les baignant en contrebas inciterait à les escalader pour dévaler dans l’eau salée, ne présentent aucun intérêt. Évian-les-Bains sera montueuse. J’aime les lacs quand ils sont à leur place, en haut d’une montagne, où l’on parvient sans équivoque. À Évian, c’est la montagne qui est en haut du lac. Évian-les-Monts. Arnaque.

J’irai dans les rues meringuées, et, touriste dessalée, mettrai à exécution le seul projet qui me soutiendra dans l’épreuve, mon unique délectation, mon grain de sel dans le marasme. Dès que je verrai un commerce, l’un de ceux que l’on trouve aussi à Paris, Marseille et Beyrouth, y entrant j’achèterai, en regardant droit dans les yeux la caissière transparente et blonde, une bouteille d’eau d’Évian. Elle sera parfaitement identique à celles qui se trouvent sur les rayons de mon commerce familier. Et je repartirai, serrant mon trophée contre moi. Je ferai mieux. Car le lendemain, revenant dans le débit d’eau, je chercherai dans les rayons, quelques bouteilles de cette eau qui vient du Massif Central et que Marie disait aimer, si bien que j’en achetais souvent lorsqu’elle venait à Paris. Si jamais il ne s’en trouvait pas (l’orgueil local a parfois de ces caprices), je reviendrai à la blonde transparente et soutenant plus que jamais son regard fuyant de géranium, je lui dirai sans trembler : « Je voudrais, s’il vous plaît, une bouteille de Volvic ».

Peut-être même prendrai-je un pack afin de faire quelques cadeaux à mon retour, comme il se doit quand on revient de voyage. Pour cela, pour cet instant, où je soutiendrai le regard de la commerçante diaphane, et repartirai, en ployant, sous le poids de mon pack d’eau étrangère, j’ai une imprécise envie de me rendre à Évian (les Bains).

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Publiée dans Vacarme 74, , pp. 117-121.