Vacarme 74 / Cahier

« au bled c’est le peuple contre l’État. Ici, viens voir l’état du peuple… » témoignages de Diego et Djamel, migrants en lutte depuis juin 2015

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Les témoignages qui suivent sont ceux de deux migrants algériens. L’un et l’autre ont écrit en français le récit de la lutte des migrants, encore aujourd’hui en cours, à laquelle ils participent activement depuis l’expulsion du campement situé sous le métro aérien de La Chapelle le 2 juin 2015. Ils racontent l’errance insensée qui leur a été imposée dans les rues de Paris depuis cette date. Ils témoignent de la distinction brutale faite par les pouvoirs publics et les médias, mais aussi par certains militants (ou soutiens), entre migrants « politiques » et migrants « non politiques ». Cette catégorisation politique a des conséquences concrètes : les migrants « non politiques » n’ont pas vocation à recevoir le droit d’asile. Diego et Djamel sont des sans-papiers. Ils ont connu cette double violence, celle faite aux migrants en général, et celle encore plus discriminante de ne pas rentrer dans la catégorie des « réfugiés ».

Diego

Les hirondelles ont migré vers l’Europe en sachant qu’ici aussi c’était la guerre du premier millénaire, la guerre contre l’humanité.

Dans toutes ces vies, il y a la guerre, toutes ces vies, ils appellent ça « immigration massive ».

Mais l’histoire c’est que les migrants ne peuvent pas rester sur leurs terres à cause des guerres de colonisation. Ici, ils disent qu’ils ne sont pas civilisés, alors qu’ils sont colonisés pour la plupart par des pays européens, et aujourd’hui ils se retrouvent ghettoïsés dans des bidonvilles, dans la rue.

Pajol… Éole… Pajol

Pajol, au début, c’était la rue. De toute façon ça commence toujours dans la rue.

Il y avait un campement, après l’expulsion du pont de La Chapelle. On n’était pas nombreux, peut-être 80 personnes migrantes. Petit à petit d’autres personnes sont arrivées, et on a fini à 300, avec des femmes enceintes et des gamins.

C’était difficile pour les réfugiés qui débarquent de vivre en Europe, ils se retrouvaient sur le trottoir, sans eau, sans toilettes, sans douche, sans couverture, sans toile de tente.

À cette période-là, on jouait au chat et à la souris avec la police entre Éole et Pajol. Quand la police débarquait à un endroit on allait à l’autre avec toute la nourriture les matelas et tout ce qu’on pouvait sauver. C’était en juin.

On est retourné à Pajol. Quatre jours après, les bus de la mairie ont débarqué à sept heures du matin. Ils ont pris les gens pour les loger soi-disant en foyer d’hébergement, ils ont tout nettoyé au karcher et ils ont posé un petit manège à la place, des vigiles avec des chiens et pour passer par la rue Pajol tu devais présenter ta pièce d’identité pour prouver que tu habites dans cette rue. Pas mal de gens sont restés sur le carreau. Certains ont refusé de monter dans les bus. Ça se comprend vu l’état des centres dans lesquels ils les ramènent. Ce sont de gros dortoirs à quarante par chambre… Comme La Boulangerie par exemple [1].

Alors on a essayé de s’installer avec ceux qui restaient dans un square à côté de l’auberge de jeunesse à Pajol, sauf que c’était impossible d’y accéder à cause des CRS et des vigiles avec les chiens. Les gens étaient fatigués, ils faisaient le Ramadan, on est retourné à Éole. Les personnes qui étaient en centre d’hébergement nous ont alors tous rejoints tellement c’était pourri dans les foyers. C’était en juillet.

On a monté un campement à Éole. Le Secours islamique est venu distribuer de la bouffe comme d’habitude, mais ce soir-là, les flics encerclaient le Secours islamique et il fallait une pièce d’identité pour pouvoir manger.

On est resté un bon moment à Éole. Ils ont ramené les bus, et sans garantie sans rien, ils ont refait la même histoire. Certaines personnes sont montées dans des bus pensant avoir un logement. Mais elles ont atterri dans l’ancien centre de rétention de Vincennes, transformé en centre d’hébergement.

Certaines personnes ont été envoyées à l’hôpital psychiatrique, un bâtiment à l’intérieur de l’hôpital. D’autres personnes ont refusé de monter dans les bus.

le gymnase à Laumière

Rester à Éole devenait impossible. La police restait sur place. À Pajol c’était pareil, alors on a occupé un gymnase pour quelques heures à Laumière dans le 19ème. On s’est fait expulser par les flics.

On est allé devant le bar La Rotonde à la place de Stalingrad, on a dormi quelques jours là bas. Il y avait les flics…

Ni putes ni soumises

On a décidé de rentrer dans les locaux de Ni putes ni soumises. On est resté trois jours là-bas. La présidente de Ni putes ni soumises avait la pression de la mairie et de la préfecture pour qu’elle appelle les flics… la situation était gênante pour elle. Ni putes ni soumises ne voulait pas appeler les flics, mais ne voulait pas qu’on reste non plus.

Les gens dormaient sur des cartons à l’intérieur. Les riverains ramenaient de la bouffe, des fringues, ils filaient un coup de main.

Après trois jours, Ni putes ni soumises ne voulant pas qu’on reste, on est parti dans un lycée désaffecté, le lycée Jean-Quarré place des Fêtes. C’était le mois d’août.

le lycée Jean-Quarré

Au début, ça allait, tout le monde était à l’aise. Et en deux mois on est passé de trois cents personnes à mille…

Des soutiens étaient là dans cette école, mais en fait certains d’entre eux utilisaient les migrants pour servir leurs intérêts personnels. Ils leur promettaient de trouver des logements et des papiers, et les migrants qui les croyaient n’ont jamais rien eu. Des soutiens parlaient mal aux migrants ils voulaient commander tout le monde dans l’école.

Ces soutiens-là ont réussi à attirer quelques migrants vers eux, pour empêcher des manifs, déchirer nos pancartes. Il ne fallait pas faire de manifestations parce que ça ne rapportait rien, il fallait dormir dehors pour obtenir des logements. Ils disaient que dans l’école on n’obtiendrait rien du tout.

Du coup, ce problème a créé des tensions entre les migrants. Trois bastons ont eu lieu, les voisins ont commencé à se plaindre, et un jour, le service de sécurité de la mairie est arrivé. Il devait faire un tour dans le bâtiment insalubre pour y faire des travaux, en laissant les migrants dans l’école, et ça deviendrait ensuite un centre d’hébergement.

Après ça, on n’a eu aucune nouvelle. Il y a eu plusieurs soirées dans l’école, des concerts, des projections, les tensions se calmaient et tout se passait bien, et puis on a eu un PV d’expulsion.

Le maire disait qu’il allait loger les gens et que la police n’interviendrait pas. C’était au mois de septembre.

expulsion… les bus encore

Mais le jour de l’expulsion, je ne sais pas combien de flics ont débarqué et ils ont ramené, comme d’habitude, les bus pour emmener les gens dans des centres d’hébergement. Il y avait quelques soutiens, ceux qui utilisaient les migrants, qui avaient le gilet jaune de la mairie de Paris. L’un d’eux a même fermé la porte à certains migrants qui voulaient rentrer à l’intérieur de l’école pour pouvoir monter dans un bus et être logé.

République

Ces logements étaient à Vichy, tous loin de Paris, au bout de l’Île-de-France à deux heures de train. Alors les gens sont ressortis, et un campement s’est créé à République. C’est toujours la même histoire : à République des gens ont été logés, loin de Paris. D’autres sont restés sur le carreau bien-sûr. On était en octobre. On a re-campé à République, et un matin, des bus ont débarqué encore une fois, ils ont pris les gens, pas tout le monde, et puis il y a eu les attentats. L’état d’urgence a été déclaré, et les gens dehors ne pouvaient plus camper, ils sont aujourd’hui dispersés à droite à gauche.

Maintenant ils ferment les frontières. Le gouvernement dit qu’il va laisser venir des Syriens, des Irakiens, mais ce qu’il ne dit pas c’est que c’est une opération médiatique pour virer hors de France des milliers et des milliers de migrants qui sont déjà là. Le gouvernement dit qu’ils peuvent demander l’asile, mais c’est parce qu’il sait qu’il ne le donnera à personne ou presque. Il laisse les migrants demander l’asile parce qu’il sait qu’ils ne l’obtiendront pas, et qu’il pourra les expulser une fois la procédure terminée. Le gouvernement ne loge pas les migrants, il les place dans des centres, dans lesquels quand la procédure sera finie, les flics pourront aller les chercher pour mieux les expulser.

Le lycée Jean Carré à Paris

Djamel

1. « Je m’appelle Djamel, je suis Algérien, j’ai 21 ans, en fait en 2013 je suis parti de l’Algérie pour rejoindre l’Europe. J’avais un visa de Chine, je suis parti au Maroc, je suis resté une semaine au Maroc, et après j’ai acheté un billet pour la Chine sur Air France.

Je suis monté dans l’avion, l’avion a fait escale en France et là je suis descendu de l’avion et je me suis caché dans les toilettes j’ai attendu que l’avion parte en Chine et là je suis sorti et je suis à l’aéroport. Il y avait la douane, ils m’attrapent, et là je leur dis que je demande l’asile politique, ils me font rentrer dans un centre à Charles de Gaulle, il y avait un traducteur qui me parlait, il me disait aujourd’hui tu manges et tu dors, demain on va t’envoyer en Algérie.

Je lui ai dit que j’ai le droit de rester ici en France, et là je me trouve dans un centre à Charles de Gaulle. Je suis resté quatre jours dans le centre et là j’ai eu un avocat, il m’a fait sortir, je l’ai payé et donc je suis sorti.

Ils me donnent une OQTF [obligation de quitter le territoire français], bref, je me trouve à Paris perdu et là ça commence, je dors dans des camps de réfugiés durant quatre mois hors de Paris.

Après je me suis retrouvé à Paris perdu, j’ai passé deux nuits à la Gare du Nord et là il y a un mec qui me montre un camp de réfugiés à La Chapelle, il me dit tu peux dormir là-bas.

Je suis resté beaucoup à La Chapelle dans des conditions dures, il fait froid tu as des gens qui sont malades. Bref, ils ont évacué le camp de La Chapelle mais ils ne m’ont pas pris parce que quatre jours de suite, je n’étais pas là après l’évacuation. Et là on se retrouve à dormir avec des gens à Saint-Bernard on est évacué par les forces de l’ordre puis on va à la halle Pajol on reste un mois à la halle Pajol on dort dans des conditions dures, la mairie elle a pris des réfugiés mais pas tout le monde on se retrouve dans la rue il fait froid on part à Max Dormoy on reste une semaine là-bas dans un jardin après on sort du jardin, on part à la caserne où on est resté quelques heures là-bas (l’ancienne caserne de pompiers à Louis Blanc).

La mairie elle aussi a pris des gens mais pas tous, on se retrouve à Éole on reste un mois là-bas, il y avait des bénévoles qui me ramènaient des produits d’hygiène, à manger à boire. Évacués aussi c’est comme d’hab’ de la douille de la mairie de Paris, on se retrouve à la halle Pajol, on reste deux semaines là-bas ils ont pris des gens dans des centres, ceux du 115, moi je suis parti à La Boulangerie à Porte de la Chapelle, le 115 c’est dégueulasse, il faut partir à 7 heures revenir avec le bus à 20 heures sinon tu dors dehors, ils me proposent des places comme ça. Bref, on est parti à la Maison de la Mixité à Jourdain aujourd’hui dans un centre il y avait des Maghrébins, Soudanais, Afghans, on a dormi une seule nuit là-bas et là on trouve un squat place des Fêtes, on a occupé un lycée qui s’appelle Jean-Quarré, on reste un mois et demi là-bas. La mairie elle évacue le lycée parce qu’il y avait des soucis là-bas il y avait par exemple des bagarres et des trucs c’est pas bien et là, j’ai trouvé un appart je suis bien dans mon appart.

2. Je parle du début. Il y avait des soutiens qui font la différence entre nous les Maghrébins et les réfugiés, moi je lui dis un réfugié qui a une OQTF il est sans-papier. Bref on rentre en guerre avec eux.

Je parle de la police quand il y a une évacuation la police utilise la violence avec nous parce qu’on est des réfugiés pas des touristes merci.

Au lycée, nous les Maghrébins on faisait pas de bagarres, on avait trois chambres dans la loge, un jour les Soudanais étaient jaloux, ils ont fermé la porte de l’entrée où on sortait, ils ont dit il faut sortir par l’autre porte. Un jour on était dix, les Soudanais sont rentrés, ils ont tout défoncé avec des bouteilles des bâtons, énervés parce qu’ils disaient vous êtes pas des réfugiés, et nous on avait un appart et eux dormaient à quarante par chambre douches en bas, pas de cuisine.

Les Maghrébins ont eu peur, ils ont tout cassé, j’ai perdu mon passeport, les soutiens n’ont rien fait, c’est une lutte pour les réfugiés, pas pour les sans-pap. Il y a un Irakien qui a pris un coup de bâton dans le ventre et un Tunisien s’est ouvert avec une bouteille le bras et il a dit « je vais planter je vais planter ! » Ils l’ont laissé sortir, les autres sont sortis par les fenêtres, cette nuit-là on a perdu nos affaires, on a dormi dehors sur la place des Fêtes.

Les gens me respectent ils me disent Bonjour, les Soudanais de Pajol disaient il est là pour vous, dans les manifs, il parle français, ceux qui viennent d’arriver, eux je les connaissais pas.

Pendant les AG, on ne parle que des réfugiés, j’ai pété un câble, j’ai craqué, j’ai fait des tags partout, « Dégage les Soutiens » « Niquez vos mères », le lendemain, ils ont su que c’était moi, il y en a un qui a dit : ils ont grillé que c’était toi, tu avais de la peinture, j’ai dit c’est moi, finalement je préférais dormir dehors que dans le lycée. Dès que j’arrivais dans les AG, les gens n’aimaient pas que je parle parce que je parlais français. Une fois, un soutien parlait de moi en souriant, j’ai lancé une bouteille, j’étais énervé. Lui a dit si tu ne ramasses pas tu es viré du lycée. Bref, y a des Français, des soutiens, qui étaient d’accord avec moi, y avait des dissensions entres les soutiens, pas de différence entre les réfugiés, tous pareils. »

Post-scriptum

Le témoignage de Diego a été réécrit et corrigé par une personne tierce. Celui de Djamel a seulement été corrigé sur le plan de la syntaxe et de l’orthographe par nos soins.

Notes

[1Il s’agit d’un centre d’hébergement insalubre dans le XVIIIe arrondissement de Paris.

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Publiée dans Vacarme 74, , pp. 96-101.