Vacarme 74 / Égypte, 5 ans après

diriger l’Égypte depuis sa tombe le retour de Sayyid Qutb : 1954, 1963, 2013

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L’histoire, dit-on en boucle en Égypte aujourd’hui dès qu’il est question des Frères musulmans, se répète. Difficile pourtant de distinguer du discours sur les Frères ou de la violence des Frères, ce qui entre 1954 et 1965 ou 2013, s’est reproduit. Mise en cause, la façon dont l’État égyptien s’accommode et se protège de la popularité des Frères : une rhétorique anti-Frères, la construction d’un savoir et le lien étroit entre l’État et des autorités intellectuelles.

« Ce n’est pas son organisation ni sa pensée qui dirigent l’Égypte aujourd’hui, c’est Sayyid Qutb lui-même qui le fait depuis sa tombe », a déclaré d’un ton assuré un haut responsable de la culture au Caire en janvier 2013. Dans le contexte politique d’alors, évoquer Sayyid Qutb, le théoricien de l’islam révolutionnaire exécuté en 1966, avait des visées politiques concrètes. Depuis fin 2012, la colère de la population ne cessait de croître contre le président Mohammad Morsi et l’organisation des Frères musulmans. Les heurts entre les manifestants et les forces de l’ordre, la mise à feu des bureaux des Frères musulmans, et leur critique de plus en plus virulente dans la presse annonçait une nouvelle vague de contestations contre le régime. Avant que ce mouvement ne débouche, en juillet 2013, sur le renversement de Morsi et la prise du pouvoir par l’armée, la confrérie était accusée de multiples crimes. Parmi ceux-ci : ruiner l’économie du pays, monopoliser le pouvoir, propager le discours sectaire contre les minorités, et surtout recourir aux armes et à la destruction selon « la méthode » qu’aurait préconisée Sayyid Qutb. Le retour du nom de Qutb dans un contexte d’hostilité croissante aux Frères musulmans, servait à rappeler « le passé terroriste » de l’organisation au pouvoir.

En Égypte, le savoir commun sur Sayyid Qutb comporte bien des raccourcis. De ce poète, critique littéraire et essayiste engagé aux côtés de la révolution nassérienne de 1952, devenu militant au sein des Frères musulmans puis inculpé dans une conspiration contre l’État et exécuté, les Égyptiens ne gardent l’image que d’un être sanguinaire, dont les idées ne cessent d’inspirer les mouvements djihadistes à travers l’histoire. De son œuvre littéraire et politique, ne sont généralement rappelés que deux textes, le célèbre Les Jalons sur la route, tenu pour l’ouvrage incitant à prendre les armes contre un pouvoir corrompu, et Pourquoi m’a-t-on exécuté ?, un témoignage à l’authenticité contestée qui dévoilerait ses démarches pour l’achat d’armes et d’explosifs. Pourtant, cette réputation de Qutb trouve

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Post-scriptum

Giedre Šabasevičiūtė est chercheuse à l’Institut oriental de Prague ; elle a mené des recherches en Égypte de 2011 à 2015. Elle est l’auteur d’une thèse sur Sayyid Qutb.